21/05/2011

17 mai : l'odyssée de l'espèce

tree of life.jpgUne météorite arrive aujourd'hui sur les écrans, puisque sa présentation à Cannes coïncide avec une sortie en salles exceptionnellement avancée d'un jour. Son auteur est connu, encore que... Terrence Malick puisqu'il s'agit de lui, se la joue façon Stanley Kubrick. Ainsi, hier, il n'était pas certain qu'il soit là pour monter les marches ; quant à venir chercher un prix... ce n'est pas trop son genre de mondanités, nous a fait savoir son équipe.
On comprend très vite, dès les premières images de "L'arbre de la vie", que Terrence Malick a bien d'autres préoccupations. On aimera ce film sans réserve ou on le rejettera avec la même intransigeance. Comme l'a dit, hier lors de la conférence de presse Brad Pitt, qui est aussi l'un des producteurs du film, Terrence Malick souhaite laisser le public interpréter son film comme il le souhaite, comme il le ressentira. Et il est vrai que l'on ressent des choses très fortes. C'est à la fois cosmique et mystique.
D'un côté, "L'arbre de la vie" raconte la vie dans les années cinquante d'une famille américaine à Waco dans le Texas. M O'Brien (Brad Pitt) est un être autoritaire qui puise dans la nature son mode d'action. Comme elle, pour survivre il faut se battre, s'imposer. Malheur aux faibles ! Le tout sous le regard inquisiteur de Dieu. Mme O'Brien (Jessica Chastain) est la grâce incarnée, la pureté. Son credo est amour, pardon, réconfort. Jack (Sean Penn), l'aîné des trois garçons O'Brien, lorsqu'adulte, il pense à son enfance, se souvient s'être révolté contre les préceptes paternels, son individualisme forcené, qui obligeait ses garçons à lui r & répondre comme à la caserne : "Thank you sir", "Yes Sir"... Pour réussir, leur enseignait-il, il ne faut pas être trop gentil. Mordre.
Derrière l'apparente harmonie d'un mode de vie américain, il y a beaucoup de colère, de la haine, et plus tard des regrets, de l'amertume.
Cette histoire est encadrée par un flot d'images racontant une odyssée du Big Bang à aujourd'hui, en passant par les dinosaures. "L'arbre de la vie" n'est plus juste un film, c'est une expérience, dans laquelle la musique du Français Alexandre Desplat, plus "La messe des morts" de Berlioz ou le "Lacrimosa" du Polonais Preizner, jouent un rôle indéniable.
La rencontre des deux thèmes n'est pas toujours lisible, mais que c'est beau ! Mais "2001, l'odyssée de l'espace"ne l'était pas plus, depuis quatre décennies l'objet de multiples lectures. Pas étonnant que Terrence Malick ait fait appel pour ses effets visuels à Douglas Trumbull qui avait travaillé au voyage cosmique de Kubrick.
Et puis, il y a les voix off des personnages qui interrogent celui de la fratrie qui est mort, parti on ne sait dans quelle dimension, à qui l'on n'a pu dire combien on l'aimait. "Sans amour, semble vouloir nous dire Terrence Malick, la vie passera comme un éclair". Ne ratez pas ces 2h 18 d'intense cinéma.

19 mai : dans la peau de Sarkozy

conquete.jpgEn peignoir affalé dans un large fauteuil, la télécommande dans une main, dans l'autre jonglant avec son alliance, tel nous apparaît Nicolas Sarkozy interprété par Bruno Podalydès dans le film le plus attendu du festival. Nous sommes le 6 mai 2007. Le candidat à la présidentielle attend les résultats définitifs de l'élection. Maussade, parce que son épouse, où ce qu'il en reste, n'est pas là. On ne l'a même pas vue voter. Cécilia, celle qui gérait tout, qui contrôlait tout, depuis le début, et qui l'a lâché dans les derniers lacets de cette ascension.
Mais Nicolas Sarkozy est un battant, c'est Rocky Balboa, même à terre, il se relève pour continuer le combat. "Je suis comme Virenque, je tombe, je me relève et je gagne la course", dit-il à une équipe de France 2 qui le suit entrain de faire du vélo. Le Nicolas Sarkozy de "La conquête"n'est pas très éloigné du vrai Nicolas Sarkozy. En fait, c'est lui et c'est pas tout à fait lui. Il y a des gestes reconnaissables, quelques tics, haussements des épaules, la voix aussi de l'acteur est un peu changée.
On n'est ni dans la caricature, encore moins dans le pastiche. "La conquête" est une comédie sur le pouvoir. Il n'est pas dit que ce film déplaît au principal intéressé. En tout cas, ses conseillers pourraient le lui recommander comme un exercice de ce qu'il ne faut pas faire avant 2012. Reste que "La conquête"ne plaira sans doute pas au petit monde médiatico-politique parisien, à commencer par les journalistes serviles au pouvoir et bien mal récompensés.
Il ne plaira pas à Dominique de Villepin, parce que le personnage qui le représente semble accréditer l'idée d'un cabinet noir tramant des complots, manipulant des listings pour nuire au candidat Sarkozy. Mais bien sûr, nous sommes dans une fiction, on n'est pas obligé de tout croire.
Pourtant ils sont tous là, facilement identifiables, Cécila Sarkozy, Rachida Dati, Jacques et Bernadette Chirac, Dominique de Villepin, Pierre Charon, Jean-Louis Debré, Henri Guaino... d'autres encore, quand débute la conquête de ce pouvoir en 2002 avec la nomination de Sarkozy à l'Intérieur. Chirac l'aurait placé à ce poste "pour le flinguer", dit-il à son équipe. Aussi sera-t-il "le premier des ministres", omniprésent. Un "ministre de l'actualité"qui dit aux flics qu'ils ne sont pas là pour jouer les assistantes sociales ou au football avec des gamins, mais "pour réprimer". Derrière cette volonté de se mettre en avant, il y a Cécilia. "Tu dois fabriquer l'actualité et la commenter", lui dit-elle. Cécilia l'inspiratrice, Cécilia sans laquelle il n'est rien, et qu'il cherche partout comme un malade le soir de son élection. Dans le cinéma français nous ne sommes guère habitués à un tel traitement du politique s'agissant de la personne même de l'exécutif, quand les Anglo-Saxons produisent avec l'argent de la BBC "The Queen" de Stephen Frears.
En France chaînes publiques et privées, hormis Canal +, se sont déballonnées. Frilosité vis-à-vis du politique. Reste ce long-métrage sur les cuisines de la politique au plus haut sommet de l'Etat existe. Instructif et parfois mêmes irrésistible. Telle cette scène : après une intervention télévisée, Chirac appelle Sarkozy pour le féliciter. L'autre n'en croit rien et murmure : "Je vais le niquer ce grand con". Cécilia le coupe : "Tu as éteint au moins ton portable"...
Richard Pevny

16 mai : Dujardin star du muet

the artist.jpgC’est un merveilleux hommage au cinéma. Un peu culotté quand même Michel Hazanavicius, le réalisateur de ce long métrage en noir et blanc - mais il ne serait pas le premier de “Zelig “de Woody Allen à “Ed Wood” de Tim Burton -, et de surcroît muet. “The Artist” prend le contre-pied de la 3D en revenant à l’âge d’or du cinéma muet, quand les maîtres s’appelaient Frank Borzage, Fritz Lang, Murnau ou King Vidor.
Gonflé les sélectionneurs du festival de Cannes qui, après avoir inscrit ce film français hors compétition, ont fait volte-face à quelques jours de l’ouverture et versé “The Artist” en compétition, ce qui en fait un candidat déclaré à la Palme d’or. L’histoire est celle d’une star du cinéma muet qui par orgueil ne veut pas entendre parler du parlant. Il ne s’en remettra pas, le crash de 1929 finissant par le ruiner. Sur l’un de ses derniers tournages, il a rencontré une jeune figurante que le parlant va propulser en lettres lumineuses aux frontons des cinémas. C’est à la fois “Boulevard du crépuscule” et “Les lumières de la ville”, un mélodrame, genre le mieux adapté au format, avec ci et là une petite touche de comédie.
“The Artist” se situe plus dans l’hommage que le pastiche. Les Américains, selon le réalisateur, ont été « touchés » que des Français viennent jusque chez eux raconter leur propre histoire du cinéma. En effet, le film a été tourné à Hollywood, entre autre dans les anciens studios de Chaplin et Mack Sennett, le bureau de Harry Cohn puissant patron de la Columbia (dont John Goodman dans “The
Artist” pourrait être le double), dans le cinéma où avait eu lieu la première des “Temps modernes” et jusque dans le propre lit et la demeure de Mary Pickford.
« Notre volonté était de faire un divertissement, un film populaire, mais qui ne soit pas dans le second degré », dit Michel Hazanavicius, contrairement à ses deux “OSS 117” avec Jean Dujardin et Berenice Bejo (à la ville la compagne du réalisateur). Ces deux-là se retrouvent pour interpréter George Valentin et Peppy Miller le tandem muet de “The Artist”. Lui a travaillé sur la pantomime,, le jeu de Douglas Fairbanks et les claquettes - leur numéro inspiré de Fred Astaire et Ginger Rogers est magnifique ; elle, a vu sur internet, dit-elle, 150 clins d’œil de Dietrich.
Magnifique travail sur le cadre, la lumière, le jeu des ombres, des contrastes, les décors - de vieux projecteurs ont été sortis de remises où ils avaient été abandonnés - et les costumes, “The Artist” retrouve un langage cinématographique propre au film muet, jusque dans son rythme, 22 images/seconde au lieu de 24, « ce qui donne un léger accéléré » que l’on oublie d’ailleurs très vite.
Quand on demande à Thomas Lagmann ce qui l’a entraîné dans une aventure aussi singulière, lui qui vient de produire une nouvelle “Guerre des boutons” à des années-lumière du muet, le fils de Claude Berri vous répond que « accompagner un rêveur et faire que son rêve se réalise, c’est la
quintessence du métier ». Il ne reste plus au jury qu’à être à son tour emporté dans cet âge d’or que “The Artist” revisite avec beaucoup de sens artistique.