23/05/2009

Cannes : quelque chose de Johnny

La première question est pour Johnny. Mais lequel ? L'un parle français, s'exprime aisément en anglais, l'autre ne parle que le chinois, voire quelques mots d'anglais.  Comment donc ces deux-là se sont-ils compris durant les trois mois du tournage de "Vengeance" l'hiver dernier entre Hongkong et Macao. " Cela a été... mais non, c'était pas aussi difficile que ça ", répond Johnny. " D'abord, parce que j'avais un interprète. Et puis, Johnnie To est très précis, tout se joue au millimètre près. Il faut suivre... ". Grande bouffée de nostalgie, hier sur la Croisette avec le retour, vingt-quatre ans après "Détective", de Johnny Hallyday en compétition. C'était en 1985, main dans la main avec Nathalie Baye, unis dans la ville comme sur l'écran, aux côtés de Jean-Luc Godard dont Johnny ne comprenait pas toujours les intentions. Cela importait peu au réalisateur de "A bout de souffle", qui n'expliquait rien, surtout pas l'histoire, se contentant le matin, de distribuer aux acteurs deux pages de texte, pour la journée.

Johnnie To, l'autre Jojo, est un peu de la même école. Avare de scénario. A cette différence près que, dans un polar du cinéaste hongkongais, on sait où l'on va. On sait aussi que ça va faire mal ! Quand on est en face de Johnnie To et de Johnny Hallyday, s'adresser à l'un, c'est pratiquement s'adresser aussi à l'autre. Et ce n'est pas juste une question de phonétique. Ces deux-là ont fusionné à un tel point, que Mr To ne regrette pas les atermoiements d'Alain Delon qui devait être le personnage de Costello – le nom du Samouraï dans le film de Melville – et qui s'est ensuite retiré d'un projet dont il n'avait pas le contrôle. Commentaire du réalisateur hongkongais : " Tout ce que je peux dire au sujet d'Alain Delon, c'est que c'est trop tard ". "Vengeance" est un polar à la sauce hongkongaise, c'est-à-dire que l'arsenal d'armes à feu y est pratiquement un personnage à part entière. Dans un Hong Kong le plus souvent nocturne, Costello, un restaurateur français, engage trois membres d'une triade pour retrouver les tueurs à gages qui ont assassiné son gendre, ses deux petits-fils et blessé sérieusement sa fille (Sylvie Testud).

 

Comme le "Samouraï" de Jean-Pierre Melville, Costello est un solitaire, qui parle peu, et au passé quelque peu obscur. "C'est la première fois que je me rendais à Hong Kong, a expliqué Johnny Hallyday. J'étais complètement perdu. Peu de gens comprennent l'anglais, alors pensez-vous le français... Cela m'a beaucoup aidé pour mon personnage. C'est vrai que je dégage l'impression de quelqu'un de solitaire. J'ai traîné toute ma vie l'absence d'un père. Cette solitude je la porterai toujours. Aussi lorsqu'on vous donne à jouer un personnage tel que Costello, vous ne pouvez que vous servir de votre vécu. J'ai passé ma vie très entouré. Mais les gens les plus entourés sont souvent ceux qui sont les plus seuls ". Les longs adieux du chanteur à la scène pourraient annoncer une renaissance de l'acteur. Johnny l'a beaucoup entonné ces derniers jours : "J'arrête la scène pour le cinéma". Et cela pourrait se réaliser sous la férule justement de Johnnie To, qui préparait bien avant "Vengeance" un remake du "Cercle rouge" de Jean-Pierre Melville, et souhaiterait offrir à Johnny Hallyday le rôle tenu par Montand dans la version originale. Et qu'apprend-on dans le Libération de samedi, dont Johnny faisait justement la une, que l'idole des jeunes avait été contacté à l'époque par Melville qui lui avait proposé le rôle que jouera ensuite Gian Maria Volonte, préféré pour des raisons de coproduction avec l'Italie.

Johnny s'en est remis, quoiqu'aucun des films qu'il a tournés par la suite, avec Godard, Costa Gavras ou Leconte, cet "Homme du train" pour lequel il a une certaine tendresse, ne l'ont véritablement pas remis sur les rails d'un vrai succès au cinéma, hors les films dans lesquels il joue son propre personnage ("Podium"). Et si l'on découvrait soudainement qu'il y a en Johnny un reste de mélancolie dans le regard, une attitude, une sincérité, une simplicité, enfin quelque chose de Clint Eastwood.

 

Richard Pevny

 

Cannes : Jacques Audiard, c'est du brutal !

Ce film parle de pouvoir, de filiation, de transmission. "Un prophète" du réalisateur français Jacques Audiard, évoque en 2 h 30 le milieu carcéral dans ce qu'il a de plus brutal. Ce n'est pas un hasard si l'un de ses scénaristes, Abdel Raouf Dafri, est aussi l'un de ceux qui ont écrit le diptyque "Mesrine". Jacques Audiard est le fils du légendaire réalisateur et scénariste Michel Audiard qui a offert entre autre au cinéma policier des dialogues que les cinéphiles aiment citer entre eux comme l'on dirait quatre vers de Verlaine. Jacques Becker et José Giovanni ont évoqué avant lui cet univers carcéral avec la même acuité. Orphelin et analphabète, Malik, 19 ans, est envoyé en Centrale pour purger six ans de prison. Sans ami, sans protection, il tombe sous la coupe des Corses, le clan le plus nombreux derrière les barreaux, qui vont l'utiliser pour éliminer un témoin gênant en attente de procès. Dès lors, Malik accomplit pour Lucciani leur parrain -extraordinaire composition de Niels Arestrup- plusieurs missions. La prison est aux mains des Corses, tant du côté des taulards que des matons, ce que va apprendre Malik. Le jeune homme fait son chemin, comme l'on prépare son entrée dans le monde ; pour lui, ce sera le monde des truands. Il apprend à lire, créé ses propres réseaux, organise des trafics, troque sa protection auprès des Corses contre celle des barbus désormais les plus nombreux. Entré quasi vierge, il en sortira n'en doutons pas caïd. "Ce qu'il peut apprendre à l'intérieur lui servira à l'extérieur", souligne Jacques Audiard qui traite la prison "comme une métaphore de la société".

 

Reste que le cinéaste ne nous livre pas une étude sociologique de l'univers carcéral, ne s'abîme pas dans le fait de société. "Aujourd'hui, si l'on aborde un film sur la prison, on a soit le documentaire, soit l'image que renvoient de la prison les séries américaines avec des stéréotypes qui ne nous appartiennent pas", dit le réalisateur. L'histoire oppose "un milieu constitué mais vieillissant, dont les structures sont vermoulues", dit le réalisateur, à un autre milieu lui aussi fermé et qui lui aussi a sa propre langue, sa propre culture, et "qui annonce un nouveau prototype de criminels", ajoute-t-il. Quand on évoque devant lui le cinéma américain et son influence, le réalisateur de "Regarde les hommes tomber" et "De battre mon coeur s'est arrêté", dit que l'on peut aussi voir "Un prophète" comme un western, "un Liberty Valance mais sans John Wayne".

 

Dans "Un prophète", Tahar Rahim dans le rôle de Malik fait des pas plutôt prometteurs sur grand écran. Cet ancien élève de l'Université Paul Valéry à Montpellier section cinéma, Jacques Audiard l'a découvert dans la série télévisée "La Commune". "Il était à l'arrière d'une voiture que je conduisais. Je le regardais certain à ce moment-là qu'on travaillerait ensemble". Le film se déroulant en très grande partie en prison, Jacques Audiard en a visité plusieurs, "le modèle Giovanni", dit-il. Trop, anciennes. Et comme il lui était impossible de tourner dans des maisons d'arrêt en activité, la production en a fait construire le décor d'une, non pas modulable comme cela se fait, mais en dur. Dur comme l'est devenu Malik à la fin, après une traversée quasi biblique du désert 40 jours et 40 nuits au mitard. On peut alors y voir un acte rédempteur.

Richard Pevny

 

 

Sophie Marceau et Monica Bellucci : une bouffée de glamour sur la Croisette

Elles ont quoi ? Une scène ou deux ensemble... Et pourtant à partir de ce mince constat, "Ne te retourne pas" de la réalisatrice Marina De Van agit comme un fort magnétisme sur le spectateur. Soyons méchants : sans elles deux, ce film qui traite de schizophrénie à deux balles, ne vaudrait pas tripette. Frustrés par un manque total de glamour depuis le début de ce festival, les journalistes, dont la majorité ont semble-t-il détesté "Ne te retourne pas", se sont pourtant rués à la conférence de presse des deux stars, sans doute parce que les étoiles comptent plus que le ciel qui les renferme. On pardonne tous ses écarts à une Isabelle Adjani, justement parce qu'elle est Isabelle, et quand elle pleure dans un mauvais film ("Toxic affaire") avec plan rapproché sur la boîte de kleenex, on essuie discrètement une larme. Alors pensez-vous, Monica -c'est à tu et à toi avec elle quand elle répond à vos questions- peut tourner n'importe quelle niaiserie avec Bruce Willis ou être la Marie Madeleine de Mel Gibson, elle est pour nous la Bellucci, et Sophie -vous permettez que je vous appelle Sophie- peut incarner une Belphégor de pacotille, notre coeur fait boum quand notre regard la rencontre sur les abribus enveloppée d'une fragrance dont elle est l'égérie.

Elles sont arrivées sur la Croisette précédées d'une photo de leurs nudités quasiment fondues l'une dans l'autre à la une d'un hebdo people. "Quand j'ai raconté que j'avais tenu Monica nue dans mes bras, j'ai vu les yeux des gens s'ouvrir comme des soucoupes", rapportait Sophie Marceau dans les pages intérieures. Et pour que nos yeux s'écarquillent encore plus, Monica Bellucci à son tour déclarait : "Moi, je laisse parler ma sensualité de manière très italienne, je vis mon corps avec beaucoup de liberté". A la question : pourquoi le festival avait-il invité, même hors compétition, un film tel que "Ne te retourne pas", la présence de nos deux icônes à Cannes en était la réponse la plus manifeste. Hier donc, durant les quarante-cinq minutes de leur conférence de presse commune -au trio de femmes s'était joint Andrea Di Stefano, ce veinard-, on baignait dans la déclaration d'amour : de Sophie à Monica ("Elle a une présence, une densité"), de Monica à Sophie ("C'est une femme, une actrice qui m'inspire"), d'un journaliste brésilien à Monica ("Vos yeux, rien que vos yeux").

Marina De Van 38 ans, spécialiste de Kant, scénariste de François Ozon sur la plupart de ses films, a été impressionné "une demi-journée" de tournage par ces deux stars. "Ensuite, on se lance... Je me sentais synchronisée même physiquement avec elles".

Pour ce film qui évoque les blessures de l'enfance et la quête d'identité, et dont la sortie est annoncée pour le 3 juin, le Festival de Cannes aura été une opportunité exceptionnelle. Même avec une projection à 0 h 30 avec montée des marches en nocturne de ses deux actrices, dans une tenue dont elles réservaient la surprise au public. Cette nuit, on s'est sans doute couché très tard sur la Croisette, et ce n'était pas pour la nuit des musées. Les deux Vénus qui ont foulé le tapis rouge à une heure où beaucoup sont dans les draps de la nuit, n'étaient pas de marbre.

 

Richard Pevny