22/04/2014

« Night moves » : un thriller écolo radical

486145_jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpg

Ils sont trois, comme dans un western à la Sergio Leone, même si ici l’on s‘approche plus du thriller que du western dont la réalisatrice Kelly Reichardt décortiquait les codes dans son précédent long métrage « La dernière piste ». Un « thriller avec un petit t », dit la cinéaste, mais bon, ne boudons pas notre plaisir de la voir utiliser toutes les ficelles du genre. Il est vrai qu’en l’absence de message politique explicite – « les gens vont se réveiller, il le faut » dit l’un des participants à une réunion -, l’action de « Night moves » se concentre sur la cible de trois radicalistes ; peu importe les motivations, seul compte le résultat final. Si le problème est le barrage, Josh, Dena et Harmon le feront sauter. Josh (Jesse Eisenberg), un garçon secret, introverti, travaille dans une ferme bio en Oregon, Dena (Dakota Fanning), une fille de la bourgeoisie locale, dirige un établissement de bains japonais, alors qu’Harmon (Peter Sargaard), trimballe avec lui un passé d’ex-marines et de taulard ; il sera l’artificier du groupe. Dès lors, tout est consacré à la préparation minutieuse de l’attentat, acquisition du bateau d’occasion, faux papiers, repérages, achat de 250 kg de nitrate de potassium indispensable sous couvert de culture maraichère qui éveille quelque soupçon et permet à la réalisatrice de distiller ce qu’il faut de suspens, notamment au cours de la virée nocturne fatale au barrage, un randonneur un peu trop curieux, un automobiliste victime d’une crevaison sur la route qui surplombe le barrage… Et puis c’est la fuite à travers la forêt et la perception du souffle de l’explosion – on n’en verra rien de spectaculaire -, les contrôles policiers et ce plan sur les chaussures mouillées de Josh au cours de la perquisition de leur pick-up. Désormais entre eux, c’est le silence radio, sauf qu’un campeur s’est noyé lors de l’explosion du barrage, un dommage collatéral imprévisible, et là commence le vrai sujet du film, avec le doute, la culpabilité, le soupçon, la méfiance qui s’installe entre les trois activistes. La réalisatrice filme un paysage froid, humide, des ciels cotonneux, un long travelling à travers une forêt pétrifiée, les pieds dans l’eau du barrage. Et comme si cela ne suffisait pas, « Night moves » se garde de toute morale.
Ce cinquième film d’une réalisatrice décidément très indépendante qui tourne dans l’Oregon où elle vit une partie de l’année, a obtenu le Grand prix du 39e Festival du cinéma américain de Deauville.
R.P.

10:30 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0)

28/03/2014

« Aimer, boire et chanter » : vous n’avez encore rien vu !

125893_jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgPour ce qui devait être son ultime opus – mais cela faisait quelque temps que l’on s’inquiétait de la santé chancelante d’Alain Resnais, ce nonagénaire qui paraissait à peine tenir sur ses jambes et qui a chacune de nos rencontres faisait montre d’une éternelle jeunesse -, le doyen des réalisateurs français a choisi une pièce de théâtre du britannique Alan Ayckbourn, qui lui avait inspiré « Smoking/No smoking » et « Cœurs », l’a quelque peu transformée pour en faire cette fantaisie bercée par le titre d’une valse viennoise : « Aimer, boire et chanter ». C’est une fantaisie, traversée par l’idée de disparition, autour de trois femmes et d’un homme, George Riley, condamné par un cancer en phase terminale. Avec leurs maris, elles sont en pleine répétitions d’une pièce de théâtre. L’un d’eux, Colin, un médecin (Hippolyte Girardot) a confié à son épouse Kathryn (Sabine Azéma), qui a été le premier amour de George, la nature du mal de George et cette dernière est allée le répéter à ses propres amies, Tamara (Caroline Silhol) l’épouse du meilleur ami Jack (Michel Vuillermoz) de George et Monica (Sandrine Kiberlain) qui a quitté George pour Siméon (André Dussollier), un fermier. Un désistement dans la troupe de théâtre amateur permet à George d’intégrer le groupe. Jack est quelque peu jaloux des scènes d’amour un peu trop appuyées entre Tamara, son épouse, et George ; cela ne l’empêche pas de tromper cette dernière avec une autre. Monica passe beaucoup de temps chez George histoire de ne pas le laisser seul, cela a le don d’exaspérer Siméon. Quant à Kathryn, elle s’est mise en tête, à l’issue des dernières représentations, d’aller passer des vacances à Ténériffe avec George, ses dernières vacances. Colin qui ne s’est jamais fait aussi pressent – « Comme on dit dans les westerns, ça fait longtemps que la caravane ne passe plus ici » confie Kathryn à son amie Tamara - tente de la retenir. Elle ne sait pas que George a fait la même proposition aux deux autres femmes, histoire sans doute de connaître leur degré d’attachement proportionnel. Elles ne savent pas qu’une autre femme, plus jeune, plus fraîche, a entrepris de séduire l’objet de leurs désirs.
Tourné à la fois dans des décors naturels, la campagne bucolique du Yorkshire, et des décors de théâtre, « Aimer, boire et chanter » est un film pétillant dans lequel un jeune homme de 91 ans, exalter « la vivacité de la jeunesse », de l’éternelle jeunesse, celle du cœur et de la pensée. Un film qui réinvente à coups de plans-séquences et d’intertitres inspiré par les films muets, le cinéma. Né à l’époque du muet, venu au long métrage en pleine Nouvelle vague, Alain Resnais n’a cessé de réécrire le cinéma, de lui trouver de nouvelles formes d’expression.
Richard Pevny
227541_jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpg

09:30 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0)

05/03/2014

L'art de la diplomatie

073179_jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpg

La voix hurle en allemand à l’autre bout du fil, à l’autre bout de l’Europe. Retranché dans son bunker berlinois, Adolf Hitler répète : « Paris brule-t-il ? » Mais à l’hôtel Meurice à Paris, il n’y a plus personne pour prendre le combiné, le général Dietrich Von Choltitz n’a pas obéi aux ordres du Führer, il n’a pas détruit Paris. Le général Leclerc et ses troupes ont investi la capitale, le général de Gaulle s’apprête à descendre les Champs-Elysées, à marcher sur Notre-Dame en passant rue de Rivoli devant le fameux hôtel, là où la nuit précédente s’est dénouée la crise, dans la suite même du gouverneur du Grand Paris. La confrontation a opposé toute la nuit Von Choltitz au consul d’un pays neutre, le Suédois Raoul Nordling.
Dans « Paris brûle-t-il » en 1966, René Clément aidé d’une petite armée de vedettes de l’écran de l’époque (Orson Welles jouait Nordling, Gert Fröbe le général allemand) , s’intéressait à la Libération de la capitale et à ceux qui en avaient été les acteurs, Leclerc, De gaulle et la Résistance. Le réalisateur allemand Volker Schlöndorff – Palme d’or à Cannes en 1979 pour « Le tambour » -, raconte dans un huis clos passionnant comment un homme singulier a fait plier un général allemand, élevé à la prussienne, aux ordres, sans état d’âme pour ce qu’il a à faire, réduire Paris en un désert de cendres de centaines de milliers de morts. Napoléon en a-t-il eu des scrupules en Russie en brûlant tout sur son passage, demande le général ?
Le film de Schlöndorff débute par des images de la destruction de Varsovie en cette même année 1944, qu'accompagne le deuxième mouvement de la 7e symphonie de Beethoven peut-être pour souligner à travers cette cadence un peu funèbre que cette destruction est l'aboutissement de l'oeuvre d'un seul homme.
Dans la nuit du 24 au 25 août 1944, tous les ponts sur la Seine ont été minés, Notre-Dame, le Louvre, la Tour Eiffel, l’Opéra, surtout l’Opéra qui nargue par sa grandeur celui de Berlin, l’Arc de Triomphe,… tous bâchés de dynamite, en attendant l’ordre suprême. Le QG de ce feu d’artifice se trouve quelque part sous le Louvre, les communications passent mal, on entend des tirs, à l’hôtel Meurice Von Choltitz organise la riposte en attendant des renforts qui n’arriveront pas. Von Choltitz fume une cigarette à la fenêtre de sa suite, sur le trottoir d’en face au mépris du couvre-feu un homme promène son chien. « Quelle arrogance, les Parisiens se croient déjà vainqueurs », marmonne le général quand surgit, venu d’on ne sait où, le consul Nordling, costume sombre, chapeau noir sur la tête, et le sourire malicieux d’André Dussollier. Comment est-il entré ? Un escalier dérobé permet de rejoindre la pièce, un escalier qui date de Napoléon III et que l’empereur avait fait emménager pour rejoindre discrètement sa maîtresse.
L’acteur a joué plus de deux cents fois ce rôle sur scène face à Niel Arestrup très convainquant en général borné. Le reprendre devant la caméra de Schlöndorff est pour ces deux-là une partie de plaisir. Cela se sent même si le contexte est grave. L’Europe est à feu et à sang, d’un côté les Alliés ont débarqué début juin sur les côtes normandes, de l’autre les Russes sont aux portes de l’Allemagne bientôt réduite à un tas de ruines. Quelle ironie, les promesses du Führer se sont retournées contre lui. Dans la version filmée de « Diplomatie », le cinéaste allemand agrémente la passe d’armes de ses deux têtes d’affiche de quelques vues de Paris, ders images d’archives et de deux scènes en extérieur, l’une rue de Rivoli devant le palace parisien, l’autre dans le métro.
Dans la suite de l’hôtel Meurice, l’un, Nordling parle et gesticule beaucoup, il a foi en sa mission, devant un Von Choltitz aux gestes réfléchis, dont l’arrogance cache mal des failles dont l’une concerne sa propre famille. Depuis l’attentat qui a failli lui coûter la vie, Hitler a pris en otage les proches des hauts gradés et au moindre fléchissement ils seront liquidés. Nordling prend Von Choltitz par les sentiments, c’est ce que vous voulez laisser à vos enfants, mais quel homme êtes-vous donc ? Tout militaire borné qu’il est, Von Choltitz est aussi un homme d’honneur, rassuré sur l’avenir de sa famille à qui Nordling promet de faire passer la frontière suisse, il suspend l’ordre de détruire Paris. La suite fait partie de l’Histoire. Reste ce tandem d’acteurs qui occupe par la parole, le geste, le déplacement le plateau, le montage subtil, discret nous donnant l’impression d’une continuité comme sur la scène d’un théâtre.
Richard Pevny

200431_jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpg

09:32 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0)