05/02/2014

« Un beau dimanche » : Pierre Rochefort le fils prodigue

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Baptiste (Pierre Rochefort) est un jeune instituteur vacataire. Il va de remplacement en remplacement, quinze jours ici, trois semaines là. Il pourrait prétendre à un poste de titulaire, mais il aime particulièrement cette vie d’errance volontaire, cela lui remémore sans doute cette époque ancienne où il n’était qu’un SDF allant de squats en squats que la police évacuaient sans ménagement. C’est par cette scène que Nicole Garcia ouvre son septième long métrage, une ouverture un peu brutale pour un film qui se veut au fond léger dans la mise en scène, un peu comme ces comédies italiennes contemporaines balançant entre légèreté et gravité dans un constant équilibre. Alors pourquoi plomber le scénario par une scène que l’on évoquera qu’une heure quinze plus tard ? Baptiste vit dans le sud, aux alentours de Montpellier, ville chère à Nicole Garcia. Nous sommes à la veille du week-end de Pentecôte, il y a comme un air de grandes vacances dans sa classe. Baptiste vit en célibataire dans un petit logement dont l’une des fenêtres donne sur l’école. Et là, alors qu’il se prépare un déjeuner sur le pouce, il aperçoit l’un de ses élèves, Mathias, qui avait dit un peu plus tôt attendre son père. Baptiste raccompagne Mathias chez lui où son père s’apprêtait à partir en compagnie de son amie, une plantureuse fausse blonde, pour Monaco acquérir une voiture de luxe. Malentendu avec la personne qui devait se charger de Mathias, finalement, Baptiste propose de se charger du gamin le temps du week-end. Et les voilà partis en scooter à la plage – comme Nanni Moretti dans son « Journal intime » -, du côté de Palavas où l’été la mère de Mathias, Sandra (Louise Bourgoin), officie comme serveuse. Mathias, cet élément du patrimoine commun de ses parents séparés, tombe encore plus mal de ce côté-là. On ne sait rien de Baptiste, même si Sandra découvre qu’il prend des médocs et ne tient pas l’alcool. Sandra a un gros problème, elle doit de l’argent, 50 000 euros empruntés pour ouvrir un restaurant dans les Caraïbes qui n’a jamais fonctionné, à des types qui peuvent se montrer brutaux. La jeune femme est décidée à fuir vers Barcelone, à repousser au loin ses problèmes. Baptiste a une solution, mais il faut pour cela renouer avec son passé. Il conduit Sandra et son fils, du côté de Toulouse, dans sa famille, cette famille qu’il n’a plus revue depuis des années, qu’il a quittée un beau jour sans un adieu, une famille qui lui a conservé son héritage, ses parts dans les diverses sociétés du groupe avec les intérêts. Conserver les apparences est un crédo dans les grandes familles bourgeoises. « Quand on me demande ce que tu fais, je dis que tu es en Suède, ça arrête toutes les questions », lui dit Liliane sa mère (Dominique Sanda) visiblement émue par son retour dans cette vaste demeure en briques rouge au bord de la Garonne, entourée d’un vaste parc. Sandra se perd un peu dans les étages, les couloirs, les chambres, est fascinée par ce luxe, la piscine, le court de tennis…
Baptiste n’est pas plus chez lui, dans le "château" de son enfance, aujourd’hui qu’hier, il le fait savoir au cours d’un déjeuner qui réunit, Pentecôte oblige, l’ensemble de la famille sur la vaste terrasse dominant le fleuve. Et révèle le pourquoi de son départ, son adolescence rebelle, sa volonté de ne pas intégrer Centrale et les grands corps de l’Etat, lui le fils préféré, sa mise à l’écart dans une institution psychiatrique. Baptiste est de leur sang, mais Sandra n’est qu’une domestique avec qui le maître d’hôtel ne se gêne pas, quant à Mathias, il est naturellement rejeté de leurs jeux par la marmaille de cousins. « A qui il est cet enfant », s’écrie Liliane. Baptiste est venu demander l’argent dont Sandra a besoin, le reste, son héritage il n’en veut pas. On lui fait comprendre que cela ne se fait pas, il s’en moque. Il est venu clore définitivement un chapitre de sa vie qui n’a cessé depuis de le poursuivre au gré de ses déplacements, que sa jeune sœur (Deborah François) marquait d’une punaise sur une grande carte de France. Il ne sera pas un fils prodigue dont le retour inespéré alimenterait les conversations des déjeuners du dimanche de Pentecôte. Il est venu régler ce passif, puis repartir en homme neuf, mais plus totalement sans attaches, par un beau dimanche.
Quatre ans après « Un balcon sur la mer » dans lequel la réalisatrice renouait avec la ville de son enfance, Oran, « Un beau dimanche » permet à Nicole Garcia d’ouvrir à nouveau son cœur. Le baptiste de l’histoire n’est pas qu’un personnage, il est aussi l’acteur qui l’incarne, Pierre Rochefort fils de la réalisatrice et de l’acteur Jean Rochefort. Un « fils de » qui s’est longtemps cherché avant d’accepter l’héritage de ses parents, abonné à des seconds rôles sans gloire, il trouve son premier grand rôle et c’est la bonne surprise du film. Il forme un joli couple avec Louise Bourgoin qui n’est plus depuis son « Adèle Blanc-Sec » l’ex-miss météo de Canal +, vivier de comédiennes en devenir, on le constate tous les soirs. Et puis il y a Dominique Sanda, rôle court mais marquant. Pour les cinéphiles qui se souviennent des films de Bertolucci, du "Jardin des Finzi Contini" de Vittorio de Sica ou des "Ailes de la Colombe" de Benoît Jacquot, elle est ctte incarnation un peu immatérielle, silhouette longiligne, visage éthérée, frêle et à la fois puissante par la voix.
Mes réserves au début de cet article sont bien loin et après 1h 35, elles semblent quasiment oubliées.
Richard Pevny

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29/01/2014

« Dallas buyers club » : sexe, drogue et rodéo

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Ron Woodroof, 35 ans, droit dans ses bottes, le Stetson enfoncé sur la tête, est un cowboy. Ce n’est pas John Wayne le dos bousillé par des heures de chevauchées dans la plaine. Bourré de testostérone, Ron ne chevauche que des filles habillées comme des chanteuses de country, il laisse à d’autres téméraires les parties de jambes en l’air sur le dos de bêtes à cornes excitées comme des puces. Cet électricien à ses heures est accro au sexe, au steak et à la petite arnaque. Jusqu’au jour, où après un accident de travail, on le teste positif au HIV. Ron a le sida, la maladie des homos qui va emporter l’acteur Rock Hudson - nous sommes en 1985 -, une époque où les porteurs de virus sont considérés comme des pestiférés ; on conseille même à ceux qui les approche de se laver les mains. Pour Ron le Texan, un p... d'homophobe, c’est la catastrophe. Arrive sur le marché l’AZT un médicament qui tue plus qu’il ne sauve les porteurs du virus, mais c’est le seul autorisé par l’administration fédérale. Ron qui n’a que trente jours à vivre n’est même pas autorisé à en suivre le traitement. Il se tourne vers d’autres solutions, importe du Mexique des médicaments non autorisés qu'il revend, et sous les déguisements les plus farfelus, en prêtre, en pilote de ligne, il court le monde d'Israël à Amsterdam pour s'en procurer de nouveaux. Puis avec l’aide de Rayon (Jarde Leto), né selon lui du mauvais côté du genre humain, il créé un club dont les membres bénéficieront de ses acquisitions.
L’aventure de ce biopic a débuté en 1990 quand Ron Woodroof était encore en vie ; il décèdera en 1992 après 2557 jours de maladie. Dennis Hopper fut même intéressé par sa réalisation et plus près de nous Brad Pitt. C’est le cinéaste canadien Jean-Marc vallée (« C.R.A.Z.Y » et « Café de Flore » avec Vanessa Paradis) qui l’a emporté grâce à l’acteur Matthew McConaughey qui l’a en partie financé.
On saluera la performance physique –chacun d’eux a perdu une vingtaine de kilos – de Matthew McConaughey et de Jared Leto (favoris des Oscars), un tandem qui rappelle celui de « Macadam cowboy », Dustin Hoffman et John Voight, mais c’était dans une autre vie.
« Dallas buyers club » est une histoire de rédemption qui nous dit que les gens comme les idées que l’on a sur la société peuvent changer. Le Ron en bonne santé n’était pas un type particulièrement fréquentable, sauf si l’on est texan tendance sexe, drogue et rodéo, mais il a changé, il apprend la compassion et la tolérance, même s’il gardera un goût prononcé pour un bon steak et une jolie femme.
Jean-Marc Vallée n’appuie pas où ça fait pleurer comme dans « Philadelphia », histoire d’un avocat porteur du sida rejeté par les siens, et « sauvé » par la voix déchirante de Callas. Il y a beaucoup d’humour dans « Dallas buyers club », l’humour un peu désespéré de gens qui se savent en sursis, sauvés pour un temps par l’obstination d‘un seul homme.
Richard Pevny

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18/12/2013

Le géant égoïste

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Deux jeunes adolescents, Arbor et Swifty, amis depuis toujours. Ils vivent à Bradford dans le nord de l’Angleterre, une ville désindustrialisée, déshumanisée par le chômage, comme abandonnée à elle-même, privée de tout avenir économique. Arbor et Swifty vivent dans ce cadre-là, au sein de familles précaires, habituées aux coupures de courant et aux saisies mobilières. Cette réalité sociale ne se voit pas à l’école où l’uniforme, blazer et cravate sur chemise blanche, met tout le monde sur le même pied d’égalité. Une égalité qu’apparente. Tout change quand Arbor et Swifty se font exclure de l’école. Il est vrai qu’ils l’ont cherché, Arbor surtout qui exprime dans sa violence ce mal être des enfants de Bradford. Les deux gamins rencontrent Kitten, un ferrailleur qui leur permet de se faire quelques livres en apportant de vieux métaux. De la récupération qui tourne vite au vol, quand Arbor découvre que des adultes s’adonnent à ce sport du vol de câbles en cuivre sur les voies ferrées. Kitten élève aussi des chevaux pour des courses sur route clandestines qu’ils organisent pour de gros parieurs. Kitten observe que Swifty a une tendresse particulière pour les chevaux et que ceux-ci le lui rendent bien.
Ken Loach a trouvé son successeur ! Clio Barnard, dont c’est le premier long métrage, a choisi d’adapter une nouvelle d’Oscar Wilde, un conte dont elle a gardé le titre, faisant du ferrailleur Kitten ce géant égoïste du conte. Elle a transposé le tout à Bradford, une région où elle a longtemps vécu et dont elle connaît le mal-être. Elle filme des lignes à haute tension sous le soleil couchant et des centrales électriques abandonnées, émergeant de la brume, sous lesquels paissent des moutons et des chevaux. Il n’y a plus de fées dans ce conte, juste une réalité sociale qui n’est pas propre à Bradford. La réalisatrice apporte une petite lueur d’espoir dans une fin déchirante, qui ne s’épargne pas quelques clichés.
Conner Chapman et Shaun Thomas, deux non professionnels, ont été découvert à l’issue d’un long casting. Leur spontanéité, leur instinct d’acteurs en devenir, ajoutent à la réussite de ce film primé par la Quinzaine des réalisateurs lors du dernier festival de Cannes, ainsi qu’au festival du film britannique de Dinard.
Richard Pevny

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