06/02/2013

« Hitchcock » : une vie sans suspense

hitch2.jpghitchcock.jpgAlfred et Alma, il n’y a pas couple plus étrange, photographiés en 1974 dans leur maison de Bel Air, lui dans sa fabuleuse cave à vin, elle près du frigo à la porte largement ouverte, tenant à la main un plat de poulet frit (1). Leur couple, leur relation est au cœur de « Hitchcock », premier film de Sacha Gervasi, scénariste entre autre de « Terminal » de Steven Spielberg. "Hitchcock » est moins un biopic - contraction de biography et de picture - qu'un film d’atmosphère, un (petit) moment dans la vie déjà bien remplie de longs métrages du « maître du suspense », autour de la préparation et du tournage de « Psychose », son film le plus emblématique de sa carrière.
Hitchcock, en pleine lumière, le ventre proéminent, Alma en retrait, dans l’ombre, inspiratrice, script doctor et monteuse des films de son mari, jamais créditée au générique. Aussi, quand son ami le scénariste Whitfield Cook (interprété par Danny Huston fils de John Huston et lui-même réalisateur) la sollicite pour un scénario, Alma hésite d’autant moins que l’obsession de son mari pour les actrices blondes commence à lui peser. La vie intime, secrète, d’Alfred Hitchcock se confond parfois avec les thèmes de ses films : pulsions, jalousie, envies, soupçons, désirs… Toute sa personne n’est que frustration. Pendant qu’Alma et Whitfield écrivent sur la terrasse d'un bungalow donnant sur l'océan leur scénario, Hitchcock, d’une jalousie morbide, se bat avec le studio pour imposer son tournage. Alma n’étant plus là pour tempérer sa boulimie naturelle, Alfred par dépit s’empiffre de foie gras français envoyé de Paris par Maxim’s, qu’il avale à la petite cuiller, graisse comprise.
Le film a le mérite de montrer un cinéaste au travail, un cinéaste qui doit composer avec ces messieurs de la censure, et en ce sens la scène de la douche est une petite merveille d’inventivité. On n’y voit quasiment rien, sinon un bras tendu en avant, un visage terrifié, une main qui s‘accroche à un rideau de douche, une autre qui glisse sur le mur, laissant sur la carrelage que l’on imagine blanc une trace sombre, ce sang qui s’échappe par la bonde d’évacuation, en tourbillonnant, et les violons de l’orchestre de Bernard Herrmann qui accompagnent dans les aigus en cadence les coups de couteau mortels.
Quand celle à qui il peut confier ses doutes n’est plus là, Hitchcock perd pied et tombe malade. Les pontes du studio sont prêts à le remplacer, à tout reprendre à zéro. C’est mal connaître celle qui est décidée à sacrifier son peu de liberté pour venir au secours de son génialissime mari. Et l’on apprend que bien des films d’Alfred Hitchcock lui doivent leur montage précis, intuitif, inventif. Ainsi, c’est elle qui lui suggère de faire périr l’héroïne dès la 30e minute.
Alfred Hitchcock vu par Sacha Gervasi n’est qu’un gros homme à la vie sans suspense qui se cache derrière une caméra comme un voyeur à l’abri de stores vénitiens.
« Hitchcock » doit beaucoup à ses acteurs Helen Mirren (la « Queen » de Stephen Frears) dans le rôle d’Alma Reville, et à Anthony Hopkins dans celui d’Alfred Hitchcock dont il épouse avec gourmandise l’embonpoint. Scarlett Johansson (Janet Leigh), Jessica Biel (Vera Miles) et Toni Collette (Peggy Roberts l’assistante d’Hitchcock) forment le casting très féminin autour d’un homme qui matait les jambes des femmes passant devant les fenêtres de son bureau aux stores baissés. Des femmes qu’il savait inaccessibles, sauf devant sa caméra. D’obsédantes blondes hitchcockiennes au sourire d’ange et à l’âme tourmentée qui font pour toujours partie de cette mémoire collective que nous avons du cinéma.
R.P.
(1) Dans « Hitchcock, pièces à conviction » de Laurent Bouzereau (La Martinière).

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05/02/2013

Retour sur Alfred Hitchcock et le tournage de «Psychose»

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Alfred Hitchcock a 60 ans. Il vient de terminer «La mort aux trousses». Il est mondialement célèbre, notamment parce que son agent, Lew Wasserman, futur patron d’Universal, l’a convaincu de travailler pour la télévision avec l’émission « Alfred Hitchcock présente », qui à l’époque a fait plus pour la gloire du cinéaste que l’ensemble de tous ses films. Son nom est même devenu une marque réunissant sous ce label des « histoires à ne pas lire la nuit », recommandation qu’adolescents nous nous empressions de transgresser, et lampe électrique en main, sous la couverture, nous faisions l’expérience de nos premières sueurs froides. C’est avec « Les oiseaux » que j’ai découvert Alfred Hitchcock dans une salle de cinéma de quartier, un soir d’automne frileux, au tournant des années soixante-dix. Devenu depuis 1962, soit au lendemain du succès international de « Pychose », un salarié richissime et actionnaire d’Universal, Alfred Hitchcock s’était mué en cinéaste paresseux.
Faire hurler le public
Alfred Hitchcock qui avait donné à Grace Kelly, devenue bien involontairement grâce à lui princesse de Monaco, trois de ses deux plus grands rôles – « Le crime était presque parfait », « Fenêtre sur cour » et « La main au collet » ce dernier tourné sur la Côte d’Azur -, surfe en cette fin des années cinquante sur la vague du succès. Pressé par le studio de réaliser une déclinaison de « Vertigo », comme il l’a auparavant fait avec "L'homme qui en savait trop », le cinéaste s’est entiché d’un livre, « Psycho » de Robert Bloch, inspiré par une histoire vraie. Il y voit matière à faire hurler de terreur le public. Et plus c’est tordu, plus c’est alléchant pour ce gourmand. Le studio n’y voit qu’un « petit film d’horreur miteux » pour la télévision. De plus, la censure va se précipiter sur le négatif et le tailler en pièces. Or, c’est mal connaître le cinéaste qui a plus d’un tour dans son sac pour détourner les yeux des censeurs. Et cela va donner une scène mythique, la scène de la douche, quand, au premier tiers du film, l’héroïne est assassinée. Et ça c’est une nouveauté, au point que bon nombre de spectateurs attendront jusqu’à la fin sa réapparition.
A François Truffaut lors de ses célèbres entretiens, Alfred Hitchcock parlant du livre de Robert Bloch, déclare : « Je crois que la seule chose qui m’ait décidé à faire le film était la soudaineté du meurtre sous la douche, c’est complètement inattendu et à cause de cela, j’ai été intéressé ».
Résumons brièvement l’histoire : A Phœnix, Marion (Janet Leigh) à qui son patron a confié une grosse somme pour la déposer à la banque, s’enfuit à l’heure du déjeuner avec l’argent. Elle roule longtemps et le soir venu s’arrête près de l’enseigne d’un motel isolé tenu par Norman Bates (Anthony Perkins) qui veille sur sa vieille mère acariâtre. Alors que Marion prend une douche, une silhouette vaguement féminine s’introduit dans la chambre et frappe la jeune femme de plusieurs coups de couteau. Norman réapparaît affolé. Au lieu de prévenir la police, il emporte le corps de Marion et le dépose dans le coffre arrière de sa voiture avec le reste de ses affaires, puis fait glisser l’automobile dans un étang.
« Le tournage de la scène phare a duré sept jours et il a eu soixante-dix positions de caméra pour quarante-cinq secondes de film », confie Alfred Hitchcock à François Truffaut. « De Janet (Leigh), on ne voit que les mains, les épaules et la tête (…) naturellement le couteau ne touche jamais le corps, tout est fait au montage. On ne voit jamais une partie tabou du corps de la femme, car nous filmions certains plans au ralenti pour éviter d’avoir les seins dans l’image », dit encore le réalisateur. Il aurait pu ajouter que la musique stridente de Bernard Herrmann – compositeur des musiques de « Sueurs froides », « La mort aux trousses », « Pas de printemps pour Marnie », « L’homme qui en savait trop » et « Le rideau déchiré » - a sans doute grandement contribué à sa célébrité.
Hitchcockien
Le tournage lui-même du film n’a pas dépassé les 36 jours avec une équipe rompue aux plateaux télé. La maison , inspirée dit-on d’un tableau d’Edward Hopper, avait été élevée sur un terrain abandonné des studios Universal, est devenue l’un des passages obligés de la visite d'Universal City.
Ayant visionné un premier montage, Lew Wasserman proposa au cinéaste de ramener l’ensemble à deux épisodes de la série « Alfred Hitchcock présente ». Et c’est Alma Reville, l’épouse de sir Alfred, monteuse de son état, qui opéra un petit miracle. « Psychose » qui avait coûté un million de dollars et obligé le cinéaste à hypothéquer sa vaste demeure de Bel Air, en rapporta cinquante fois plus et rendit le film à jamais immortel. Dès lors, Alfred Hitchcock donna naissance à l’adjectif hitchcockien utilisé quand il s’agit de décrire la terreur absolue, innommable, en matière criminelle.
Trois suites virent le jour avec Anthony Perkins dans son propre rôle ; il réalisa lui-même le quatrième épisode. Gus Van Sant en fit en 1999 un remake en couleur qui se voulait conforme au détail près à l’original, mais sans grand intérêt.
Trois ans après la sortie de « Psychose », à Los Angeles, un homme qui avait assassiné trois femmes, confia aux enquêteurs que c’est après avoir vu « Psychose » qu’il avait tué la troisième. Alfred Hitchcock à qui l’on avait rapporté ce fait, déclara aux journalistes : « Il n’a pas dit d’après lequel de mes films il a tué la deuxième. Peut-être a-t-il supprimé la première après avoir bu un verre de lait », référence à son film « Soupçons ».
Devenu le réalisateur le mieux payé d’Hollywood, mais ayant beaucoup perdu de son indépendance au profit d’Universal, studio où il occupa quotidiennement jusqu’à la fin des années soixante-dix un vaste bungalow, Alfred Hitchcock va dès lors entamer une traversée du désert, ses films successifs se révélant des échecs avec des acteurs, Paul Newman ou Julie Andrews imposés par le studio. Il retrouvera sa veine à plus de soixante-dix ans, en réalisant dans le Londres de Jack l’Eventreur, « Frenzy », qui sera en partie interdit aux Etats-Unis, mais contribuera à réconcilier le cinéaste avec les cinéphiles.
Richard Pevny
Lire : « Le cinéma selon Hitchcock » de François Truffaut (Ramsay), les biographies écrites par Donald Spoto (Albin Michel) et Patrick Brion (Lamartinière), « Pièces à conviction » de Laurent Bouzereau contenant des fac-similés de lettres, cartes, factures, tickets, story-boards et une lettre de Truffaut… (Lamartinière), la monographie d’Eric Rohmer et Claude Chabrol (Ramsay).

17:43 Publié dans Critique, Film | Lien permanent | Commentaires (0)

01/09/2012

André Dussollier-Catherine Frot associés contre le crime

associescontrelecrime_04.jpgC'est une comédie d'atmosphère, légère et subtile. C'est la troisième fois que le réalisateur Pascal Thomas réunit Caherine Frot et André Dussollier dans une transposition à l'écran des aventures de Bélisaire et Prudence Beresford - Tommy et Tuppence dans l'œuvre originale -, « Partners in crime » auxquels la diva du crime a consacré cinq romans en y pastichant au passage ses aînés Conan Doyle ou Chesterton. Depuis « Mon petit doigt m'a dit » en 2005, le réalisateur de « L'heure zéro » - autre adaptation d'Agatha Christie -, a surfé avec succès sur une œuvre foisonnante avec une certaine liberté quant aux choix des époques, des accessoires ou même des goûts, avec la bénédiction de la fille de l'écrivain Rosalind, puis du fils de cette dernière Matthew Pritchard. Seul interdit, « appeler un de mes personnages Poirot ou Marple », dit le cinéaste, ce privilège étant réservé à la seule BBC.
Thomas et Prudence Beresford, anglais jusqu'au bout du five o'clock tea, se transforment en Bélisaire et Prudence, deux Français un tantinet nonchalants, quasiment je-m'en-foutistes, préférant le whisky à toute heure au Darjeeling infusé. Catherine Frot et André Dussollier n'ont pas donné juste une couleur au tandem, ils ont investi leurs personnages. Belisaire, colonel des services secrets - c'est pas le MI5 reconnaissons-le ! -, sait repasser ses chemises au pli, comme on fait son lit au carré. C'est l'homme de l'ombre, de la réflexion, les deux pieds glissés dans des charentaises, quand sa moitié est une tête brûlée qui ne pense qu'à l'aventure, surtout si la progéniture turbulente de sa fille s'annonce au loin pour des vacances impromptues chez mamie. « On s'installe dans les mêmes chaussures, mais il y n a plus de cocasserie, de farce, dit Catherine Frot. Ou comment remplir sa vie, donner du mystère à son couple.. ».
Bien entendu, qui dit Agatha Christie dit crime, mais avec Pascal Thomas la fantaisie l'emporte sur l'horreur du meurtre et la vue du sang. Et puis, le réalisateur des « Zozos » et de « Pleure pas la bouche pleine » est un amoureux du cinéma, comme son aîné Claude Chabrol qui l'avait averti qu'à trop s'amuser on passait pour un jean-foutre. Un réalisateur c'était autrement plus sérieux ! Mais pour Pascal Thomas, un réalisateur se doit d'ajouter de la loufoquerie à ce qui est déjà, convenons-en, extravagant. Ainsi, dans « Le crime est notre affaire », il fait passer André Dussollier en kilt sur une bouche d'aération ; ledit kilt se soulevant comme dans un remake masculin de « Sept ans de réflexion ». Autre clin d'œil, celui de Dussollier à Cary Grant dans une clinique de chirurgie esthétique où Bélisaire se verrait bien avec la fossette du légendaire acteur hollywoodien. Quand on pose directement la question de la chirurgie esthétique à l'acteur, ce dernier ne se dit pas préoccupé par les ravages dus à l'âge. « Personnellement, je reste obéissant à l'évolution du temps ». Il ne dira rien sur Prudence/Catherine qui entend se doter d'une nouvelle paire de seins...
Pascal Thomas s'amuse et nous divertit par la même occasion. Il sait, certes, qu'en trois films il a atteint les limites de cet humour un peu décalé. Il n'y aura donc pas de suite à « Associés contre le crime ».
« J'ai passé huit ans de ma vie avec Agatha Christie, j'aimerais bien en passer une avec Alexandre Dumas, Stevenson ou Léautaud »
, souligne le cinéaste. Le tandem de détectives dilettantes tout comme ses interprètes, André Dussollier et Catherine Frot, sont le seul intérêt du film, leurs gamineries, leurs chamailleries, leur désinvolture. Pourquoi Bélisaire suit-il le cours d'un peintre qui ressemble étrangement à Gustave Courbet et que ses élèves saluent comme dans le tableau du musée Fabre à Montpellier d'un « Bonjour Monsieur Courbet » ?. «Cela ne sert dramatiquement à rien », lâche Pascal Thomas. Quant à la courte scène qui rappelle « L'homme invisible », « c'est pas très sérieux », ajoute le réalisateur. Lui s'accorde toutes les audaces, en s'excusant presque de vouloir nous protéger de « la grisaille du quotidien et de l'horreur absolue de notre époque », explique-t-il dans un entretienjoint au dossier de presse. « La vie est absurde » dirait Woody Allen. Mais l'éternité est encore plus ennuyeuse. Il faut voir « Associés contre le crime » comme un antidote à l'ennui.
Richard Pevny

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