01/01/2010

"Tetro" de Francis Ford Coppola

tetro.jpgForce est de constater que nous nous trouvons devant une oeuvre magnifique, en noir et blanc et couleur et en scope, une oeuvre majeure dans la filmographie du réalisateur américain. "Tetro" est le premier scénario écrit par Francis Ford Coppola depuis "Conversation secrète" en 1974. Dans "Tetro", Coppola nous dévoile un terrible secret de famille. Benjamin, un adolescent de 17 ans, serveur sur un paquebot de croisière débarque à Buenos Aires dans une nuit de cinéma, une belle nuit, pleine de contraste et magnifiquement éclairée. Benjamin vient retrouver son frère Angelo (Vincent Gallo), parti un jour de la maison, où il n'est jamais revenu, contrairement à ce qu'il avait promis à son cadet. Angelo voulait être écrivain, mais son père, grand musicien classique, tyrannique et mégalo, lui avait dit un jour qu'il ne pouvait y avoir qu'un génie par famille ; et la place était déjà prise. Angelo coupa les ponts avec sa famille, pour finir par atterrir dans un asile psychiatrique de Buenos Aires. On appelait Tetro ce type qui ne communiquait plus, serrant sur sa poitrine un paquet de feuilles volantes remplies d'une écriture indéchiffrable où il avait couché une histoire qui pouvait être la sienne, une histoire sans fin, sans chute.

Le récit principal est dans un noir et blanc beau et profond, les flash-back, souvenirs psychiatriques d'Angelo, et les représentations scéniques, sont en couleur. La vie, nous dit Coppola parfois d'une manière théâtrale, est une illusion. Comme le cinéma. Chez lui, les deux se rejoignent intimement pour former une oeuvre incomparable.

Tetro", Francis Ford Coppola l'a écrit à ses heures perdues pendant le montage de "L'homme sans âge", son film précédent. Il ne s'est jamais senti autant auteur que pendant cette écriture-là, sans doute parce que "l'essentiel du travail est dans l'écriture", déclarait-il à Cannes où "Tetro" avait fait l'ouverture de la Quinzaine des réalisateurs, après avoir été boudé par la sélection officielle. Il y a mis beaucoup, sinon de lui-même, d'éléments qui concernent sa propre famille italienne, comme le fait que son père Carmine et son oncle étaient tous deux des musiciens. "Aucun des faits relatés dans le film n'est réel, mais ils sont tous vrais", soulignait, sibyllin, le père de Sofia. Car contrairement au personnage du chef d'orchestre interprété par l'acteur allemand Klaus Maria Brandauer, Roman et Sofia ont été assez tôt associés au travail de leur père, prouvant ainsi que plusieurs génies pouvaient cohabiter sous un même nom, aussi dur fut-il à porter.

 

Richard Pevny

 

 

17:33 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0)

25/11/2009

"Joueuse" de Caroline Bottaro

echecs.jpgLa terrasse d'un hôtel de charme quelque part sur la côte corse. Un couple d'Américains, elle, très légèrement vêtue, jouent aux échecs face au soleil levant. Dans la chambre, en retrait, Hélène, femme de chambre, les observe, envie leur passion l'un pour l'autre, fascinée par ces gestes empreints de sensualité qu'ils ont l'un envers l'autre, l'un contre l'autre face à l'échiquier. Hélène croise le regard de la jeune femme, et capte dans ses yeux son désir, le désir du jeu. Cette Américaine, c'est Jennifer Beals, connue des cinéphiles autant pour "Flashdance", que parce que Nanni Moretti passait une bonne partie de son film "Journal intime" à la chercher dans une Rome estivale. Dès ce jour, la vie d'Hélène, jusque-là discrète, presque effacée, faite de jours qui se ressemblent entre le réveil aux aurores, son parcours à vélo sur les petites routes départementales jusqu'à l'hôtel où elle travaille, et de l'hôtel au domicile de Kröger (Kevin Kline), un Américain grincheux et misanthrope -, Hélène bascule dès lors dans une autre dimension. Là voilà qui force son employeur à lui apprendre à jouer aux échecs, après une tentative un peu malheureuse auprès de son mari, Ange, un ouvrier amateur de jacquet. Pour elle, c'est comme si la découverte des échecs était ce qui manquait à sa vie, qui allait lui donner un nouveau sens, elle qui s'est oubliée dans son travail, s'est occupée de sa fille, de son mari, de sa modeste maison. Elle a désormais quelque chose de propre à elle, un jardin secret, quitte à passer ses nuits devant le jeu électronique qu'elle a offert à Ange, et le jour de confondre la terrasse de l'hôtel au dallage noir et blanc avec un échiquier, passant aux yeux de tous pour la folle des échecs. "Pour moi, c'est pire que si tu me trompais...", lui dit son mari. "Joueuse" est le premier long métrage de Caroline Bottaro qui a adapté le roman "La joueuse d'échecs" de Bertina Heinrichs, que cette dernière, qui était sa voisine de palier, lui avait fait lire à l'état de manuscrit. Mais c'est l'envie de tourner avec Sandrine Bonnaire qu'elle avait connue sur le tournage de "C'est la vie" de Jean-Pierre Améris dont elle était la scénariste, qui a été le plus fort. Une rencontre plutôt réussie.

 

R. P.

 

 

22:07 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0)

Michael Moore l'anticapitaliste

moore.jpgC'est l'image étonnante d'un Michael Moore – son imposante stature ne risquant pas de passer inaperçue à Wall Street – entourant le bâtiment de la bourse new-yorkaise d'un de ces rubans jaune que l'on utilise sur les scènes de crime, et mégaphone en main, exhortant les financiers de la place boursière à se rendre.

Il est fort Michael Moore, parfois d'une mauvaise fois évidente lorsqu'il part récupérer les 700 milliards de dollars "prêtés" par le contribuable américain aux banques. Reste que son rôle de trublion qui n'hésite pas à mettre les pieds dans le plat et le nez des dirigeants dans le caca, est presque devenu d'utilité publique. La crise actuelle est d'abord celle du capitalisme longtemps synonyme de rêve américain. Mais il y a belle lurette que pour Michael Moore, l'enfant de Flint, la ville de General Motors, ce rêve s'est brisé. Il y a même puisé la matière de son premier documentaire, "Roger et moi". Dans "Capitalisme : a love story", Michael Moore dénonce tous ceux "qui ont détourné notre économie et ont joué avec comme au casino". L'envers du capitalisme étant le communisme, tous les Américains vouent encore au capitalisme, producteur de richesses à l'infini, un amour sans borne. Et comme au Casino, ils espèrent un jour se refaire.

Mais quand le pays du billet vert sur lequel est gravé "In God we trust" (en Dieu nous croyons), perd jusqu'à 14 000 emplois par jour, le rêve américain prend alors des airs de déroute et des milliers de familles à revenus modestes se retrouvent à la rue ("Une famille est expulsée toutes les sept secondes et demi", affirme par ailleurs le cinéaste), leurs maisons vendues au profit des banques parce qu'elles ne peuvent plus faire face aux taux d'intérêt galopants. Et l'on a cet expulsé qui devant Michael Moore exprime sa colère : "Un jour, les gens qui n'ont rien se réveilleront et se retourneront contre ceux qui ont tout". Reste que le système se nourrit lui-même de la crise : les maisons saisies sont revendues par des vautours de l'immobilier au prix fort, des banques contractent sur leurs employés des assurances vie qui leur permettent, lorsque ceux-ci décèdent, de toucher gros. C'est immoral, pas illégal. L'anticapitalisme Michael Moore réussit son objectif : nous mettre en colère. On a même droit à une "Internationale", mais dans une version jazzy, plus Sinatra que Choeur de l'Armée rouge. Pas encore bolchevique le Michael, rassurez-vous !

R. P.

 

 

22:00 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0)