23/05/2009

Cannes : "Etreintes brisées" de Pedro Almodovar

Harry Caine ne s'est pas toujours appelé ainsi. Dans une autre vie il a été Mateo Blanco, réalisateur. C'était il y a quatorze ans. Un accident sur une route de Lanzarote l'a privé de la vue et de la femme de sa vie, Lena. Depuis, sous le pseudo d'Harry Caine, Mateo écrit des scénarios avec l'aide de Diego, le fils de son ancienne directrice de production. Pour l'adolescent, Mateo affronte les fantômes de son passé et termine le montage du film qu'il avait tourné avec Lena et que son producteur avait saboté par jalousie. « Il faut savoir terminer un film, même si on n'y voit pas très clair », dit Mateo/Almodovar pour qui les oeuvres appartiennent à leurs créateurs. Pedro Almodovar fait de Mateo Blanco son double à l'écran, l'incarnation de sa passion jamais démentie pour le cinéma. « Le cinéma perfectionne la vie », nous disait-il avant l'ouverture du Festival de Cannes.

Le film est aussi l'histoire de Lena qui rêvait d'être actrice. Lena filmée tour à tour en perruque blonde façon Marilyn ou dans une attitude très Audrey Hepburn. Mais c'est Penelope Cruz, icône du cinéma, que voit le spectateur, Penelope égérie almodovaresque dans un mélodrame où la passion le dispute à la trahison, la jalousie à la culpabilité. "Etreintes brisées" est un grand film sur la nature humaine et la place de l'artiste dans la création.

 

R. P.

 

 

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15/04/2009

Dans la brume électrique

"La Nouvelle Orléans est une morgue". Cette phrase souligne bien le caractère désespéré du dernier film de Bertrand Tavernier filmé dans une Louisiane marquée par l'ouragan Katrina. D'entrée, la caméra du chef opérateur Bruno de Kayser nous en montre la cicatrice dans un long travelling poignant. "Dans la brume électrique" est un polar, adapté d'un roman de James Lee Burke ("Dans la brume électrique avec les morts confédérés"), mettant en scène un flic obstiné à la recherche d'un serial killer. A New Iberia, de jeunes femmes sont assassinées dans des circonstances particulièrement sordides. L'inspecteur David Robicheaux est sur la piste du tueur, croit le tenir en la personne du mafieux Julius Balboni. Ce dernier, quand il ne détourne pas l'aide fédérale aux sinistrés de Katrina, finance le tournage d'un film avec la star Elrod Sykes. L'acteur a fait la découverte d'ossements humains enchaînés qui renvoie le flic à son lointain passé, quand le sud de son enfance était une terre de lynchage.
La violence brute imprègne "Dans la brume électrique", colle à la peau de tous les personnages marqués par la honte et la culpabilité. C'est la violence des armes à feu, du climat, des superstitions locales... Robicheaux est un flic intègre, un homme de coeur même. Un flic en colère, d'une colère sourde, n'hésitant pas à trafiquer les preuves pour accélérer l'enquête dans ce qu'il croit être le sens de la vérité. "C'est le film sur la Louisiane que les Américains n'ont jamais su faire", a dit Alain Corneau à Tavernier (1). Excepté un, peut-être, Clint Eastwood, dont le réalisateur de "Autour de minuit" et "Mississippi blues" aime citer l'ample mise en scène. Bertrand Tavernier nous offre l'image d'un sud crépusculaire et gangrené, hanté par les fantômes non apaisés de l'esclavage et de la guerre de Sécession.

R. P.

(1) Lire l'interview de Bertrand Tavernier en rubrique Travellings.

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13/04/2009

Villa Amalia

villa.jpgCela commence dans une nuit de polar. Une voiture en suit une autre dans une rue pavillonnaire de la banlieue parisienne. Sur le perron d'une maison, un couple s'embrasse. Derrière la grille, Ann, pianiste concertiste, assiste à la trahison de son compagnon. Un homme la surprend dans cette attitude de voyeuse. Georges (Jean-Hugues Anglade dont les trop rares apparitions sont des moments de grâce qui comptent dans le cinéma français), est un ami de jeunesse perdu de vue. Coupant les ponts avec Thomas le compagnon à la double vie, Ann s'ancre chez Georges qui accepte de lui ménager une retraite bien à elle au fond de son jardin, le temps de faire le vide dans son autre vie. Tout y passe, l'appartement spacieux, les vêtements, photos, souvenirs, jusqu'au piano de concert, le seul être on imagine qui manquera désormais à sa vie. Ann n'a plus qu'une envie : partir, très loin. C'est une vie d'errance qu'elle mène désormais, de train en train, de chambre d'hôtel en chambre d'hôtel, sans autre bagage que les vêtements qu'elle porte, les abandonnant pour d'autres selon les saisons et les climats locaux.
C'est dans le sud de l'Italie, dans une maisonnette au confort spartiate, suspendue au-dessus de la Méditerranée, qu'Ann se pose en posant son regard sur un océan de silence salvateur. Ann s'abandonne enfin au vide. Alors peut se faire entendre la belle voix du contre-ténor Gérard Lesne dans un air du Purcell. Logique, "Villa Amalia" est adapté par Benoît Jacquot ("La fausse suivante", "Tosca", "Adolphe"...)du roman éponyme de Pascal Quignard ("Tous les matins du monde", "La leçon de musique"...), grand amateur de musique baroque. C'est la cinquième fois que le réalisateur des "Ailes de la colombe" et Isabelle Huppert travaillent ensemble, et chacun de leurs films est un mouvement d'une même partition. De cette musique, Isabelle Huppert plus magnifique que jamais, en est la soliste. Elle est ici dans le plus total abandon, hormis les quelques scènes où elle libère son énergie dans la natation; et lorsqu'elle retrouve son père, au cimetière d'une bourgade bretonne où l'on enterre sa mère. Son père qui l'a abandonnée petite, pour poursuivre une carrière prestigieuse de chef d'orchestre en Allemagne. Il n'y a plus de non-dits, de rancoeurs, de colère rentré, juste la dernière déclaration d'amour d'un père à sa fille.
R.P.

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