08/08/2012

Beaux monstres

Ce qu’il y a de bien avec les biographies de stars hollywoodiennes disparues, c’est qu’à intervalles réguliers – dates anniversaires – elles nous donnent l’occasion de nous replonger dans un âge d’or du cinéma, quand Hollywood en était la Mecque et les studios des usines à rêves; le meilleur des antidépresseurs dans un monde en crise. Regardez Ava Gardner, plus de vingt ans après sa mort, elle garde entier son pouvoir de séduction. Elle n’avait que dix-sept ans quand elle a été recrutée par la MGM. «Garçon manqué dans un corps de femme fatale » de Caroline du Nord, son sort se joue le week-end, quand elle prend l’autocar et rend visite à New York à sa soeur aînée Bappi et son fiancé Larry Tarr. Dans la rue, elle croise le regard d’Henry Fonda qui lui lance mine de rien :
«Vous êtes une très jolie petite demoiselle. Vous devriez aller à Hollywood». Larry qui
est photographe professionnel à l’angle de la 5e Avenue et de la 63e Rue, va y contribuer.
L’adolescente a tout de la créature de celluloïd: port de reine, taille de guêpe, teint laiteux, cheveux épais et bouclés, yeux vert absinthe. La photo intéresse la MGM, on la convoque donc pour un bout
d’essai. Problème, son accent du sud, elle avale les consonnes. Le bout d’essai envoyé à Hollywood sera muet. «Avec ce que je voyais dans l’objectif, elle aurait pu aussi bien parler chinois ou russe,
ça ne changerait rien à l’affaire»,
dira l’un des responsables du bureau de New York. Le retour ne se fait pas attendre: «Dites à New York d’expédier la marchandise, c’est du premier choix ». Ava ne sera jamais secrétaire tapant, dit-elle, cent trente mots à la minute, confinée dans une petite officine de Rock Ridge.
Ava, la brune incendiaire, sera offerte au regard de milliards de spectateurs voyeurs, irradiant la planète de cette «beauté insoutenable, amère, presque inconcevable» (1). Comme dans cette scène
des «Tueurs» de Robert Siodmak en 1946, où elle apparaît assise sur un guéridon,
les jambes croisées, la longue robe noir fendue juste au-dessus du genou. Dans «Pandora », «elle devient la plus belle amante que le cinéma nous ait offert». Le film a été tourné en 1951 à Tossa de Mar sur la côte catalane dans un technicolor que magnifie la photo de Jack Cardiff. C’est
la première apparition d’Ava Gardner dans un film en couleur (2). Un rêve de cinéma hollywoodien en décor naturel.
Ava Gardner, femme fatale à l’écran et dans la vie. Les stars ne sont jamais ce qu’elles laissent paraître. Etre en représentation est un business à plein-temps sept jours sur sept.
Brando bad boy
Marlon Brando est un cas à part. Aucune considération de sa part pour Hollywood, son star-system. Il traite Louella Parsons, l’une des deux échotières (l’autre est Hedda Hopper) aussi célèbres que les movies stars, de «grosse mémère». C’est un bad boy qui deviendra grâce au cinéma l’archétype du blouson noir, posant sur sa Triumph Thunderbird pour chambre d’ado à l’époque des yé-yé et de l’éphémère Vince Taylor. Brando, son pouvoir c’est son physique.
Il a la beauté du diable et un talent fou. Des deux il va abuser, avec les hommes comme avec les femmes. Brando a une libido d’enfer. Il les possédera toutes ou presque, Frank Sinatra qui a des relations le fera menacer de castration s’il touche à Ava Gardner. C’est un queutard Brando. De Vivien
Leigh, par exemple qu’il rencontre pour le tournage d’ «Un tramway nommé désir», il dit : «J’avais tellement envie de la baiser que j’en avais mal aux gencives ». Une «fuck machine», selon François Forestier (3).
Découvert par Elia Kazan qui luidonne son meilleur rôle, Brando se contentera par la suite de «films affligeants, de niaiseries invraisemblables, de navets ahurissants », payé 19 millions de dollars pour
jouer neuf minutes dans «Superman». Seul Coppola réussit à l’intéresser au «Parrain ». Il s’en sert pour se refaire une virginité, redorer son blason, au point que sur le plateau, hors caméra, «il continue à parler avec la voix du Parrain, une voix étouffée, rauque, chuchotant». Côté vie privée, Brando multiplie les coucheries ne sait plus très bien combien il a d’enfants. L’un d’entre
eux, Christian abat d’une balle l’amant de sa soeur Cheyenne dans le salon du 12 900 Muhlolland drive. Cheyenne qui, fragilisée par ce drame, se suicidera. Brando finira sa vie dans ce bunker construit par Howard Hughes et que Nicholson, son voisin, fera raser, en «fantôme obèse» «noyé dans sa graisse».
Richard Pevny
(1) «Ava la femme qui aimait les hommes» d’Elizabeth Gouslan. Laffont. 232 p., 21,30 euros.
(2) «Pandora» d’Albert Lewin, restauré. Editions Montparnasse.
(3) «Un si beau monstre» de François Forestier. Albin Michel. 285 p., 19,50 euros.

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15/05/2012

Marlene Dietrich, ange et petit démon

On pardonne tout aux stars. Même pour certaines d'entre elles, leur sale caractère ou leurs insupportables caprices. Tout pour ces quelques moments de magie grâce auxquels elles nous font oublier nos existences de simples mortels. Car, contrairement au commun d'entre nous, les stars sont immortelles. Enfin, les stars, tel que ce terme les désignait à l'époque des grands studios, quand Hollywood était, selon Blaise Cendrars, La Mecque du cinéma mondial.Marlene Dietrich est décédée il y a tout juste vingt ans, à l'âge vénérable de quatre-vingt-dix ans, à Paris. C'est au quatrième étage du 12 de l'avenue Montaigne qu'elle avait choisi de vivre au début des années soixante et dont elle ne quitta plus le lit les treize dernières années de sa vie, réglant de sa chambre ses affaires, rédigeant son courrier, y faisant même sa cuisine - c'était un cordon-bleu - sur un réchaud de fortune, donnant ses ordres stricts à quelques « esclaves » selon le mot employé par sa fille Maria Riva.
Parmi eux, l'animateur de radio Louis Bozon. « Je dois peut-être cet honneur et cette fidélité à une certaine soumission ou, si l'on préfère, à ma faculté d'éluder les conflits », écrit vingt ans après celui qui fut « l'ami de cœur ». Car être la domestique, le médecin, la secrétaire, l'avocat de Marlene Dietrich, ou « l'ami » qui peut se transformer en larbin voire en souffre-douleur, se méritait. Une de ses femmes de chambre ne la qualifiera-t-elle pas de tyrannique.
Marlene Dietrich se voulait unique, ne comprenait pas que son personnel puisse faire la queue chez le boucher ou à la pharmacie. Elle était « habituée à ce que le monde entier s'efface et s'ouvre devant elle ».
Elle n'était pas seulement une légende hollywoodienne, au même titre que sa rivale Garbo, elle était « L'Ange bleu », l'héroïne du film de Josef von Sternberg, réalisateur allemand avec lequel elle avait fait la conquête d'Hollywood, et sous la férule de ce pygmalion, qui fit de la jeune débutante berlinoise une actrice au corps androgyne et au visage diaphane, elle devint cet être fascinant et mystérieux, qui à plus de soixante-dix ans, avec sa voix rauque, ses longues jambes, son visage vierge de toute chirurgie esthétique, envoûtait encore le public de ses récitals, de Londres à Sydney et de Paris à Los Angeles. Marlene Dietrich pouvait donc se permettre de traiter d'égal à égal avec la reine Elisabeth II ou le général de Gaulle ; n'avait-elle pas revêtu l'uniforme (pièce unique de grand couturier) durant la Seconde Guerre mondiale. Elle savait tout aussi bien éconduire les impertinents, telle star de passage à Paris, en imitant au téléphone la voix d'une domestique ; la plupart n'étaient pas dupes. Cela s'appliquait à ses propres petits-enfants. Pour ne pas les recevoir, elle inventait des excuses ou faisait dire par le concierge que « Madame n'est pas là ». Et s'ils lui écrivaient elle renvoyait « leurs lettres avec le courrier des fans, sans aucun commentaire », souligne sa fille en 1993 dans un livre où elle livrait la part de lumière de Marlene, mais aussi son côté obscur.
Louis Bozon est, certes, lui, plus nuancé, mais n'occulte rien de la Marlene excessive en tout, les dépenses comme l'économie. Elle pouvait se montrer « garce », selon son mot, et « avait le sens de la réplique assassine », écrit-il. Seul, Gabin, son grand amour, lui avait tenu tête : « La Pruskott, tu commences à m'emmerder...», lançait-il.Exigeante en amitié comme en amour, elle ne réussit pas à garder Gabin, et de ses amants « innombrables », elle ne sut jouir, attendant que le numéro d'acrobatie passe. « Pendant ces moments, ma seule préoccupation a été de savoir ce que j'allais leur préparer en cuisine, car, après, ils ont toujours faim », confiera-t-elle à Louis Bozon qui ne se crut pas obligé de passer par l'épreuve de gymnastique.
Richard Pevny

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14/04/2012

Marcel Pagnol, Louis de Funès : les biographies

Les livres consacrés à Louis de Funès ne sont pas légion. Lui qui n'était pas avare de mimiques provoquant des rires en cascades n'a guère inspiré les « faiseurs » de biographies. Aussi, celle publiée en fin d'année par Jean-Jacques Jelot-Blanc est intéressante, sinon indispensable, à plus d'un titre. D'abord, pour avoir écrit en 1993 - dixième anniversaire de la disparition de De Funès - une première biographie consacrée à son illustre acteur, Jean-Jacques Jelot-Blanc maîtrise son sujet. On lui doit également deux biographies de Bourvil, une de Fernandel...
C'est un connaisseur des grands comiques français de l'après-guerre. Son Louis de Funès est autant une biographie de l'interprète d' « Oscar » , qu'un album de famille illustré de quelque 350 photographies.
Enfin, il l'a écrit en collaboration avec Patrick de Funès, fils aîné de l'acteur, fils « caché » devrait-on dire, puisque l'enfant de la première femme de Louis, né en 1937, à l'époque des galères, qu'a relégué aux oubliettes sa seconde épouse. On doit à cette dernière d'avoir grandement aidé à faire décoller la carrière de son mari, qui rencontrera le succès, la cinquantaine venue, en 1964 avec « Le gendarme de Saint-Tropez ». Par la suite, en quatre films, Gérard Oury donnera au comédien un statut de star du rire. Reste que Daniel de Funès qui ne voyait son père qu'en cachette et l'appelait Louis, sera exclu de l'enterrement. Aujourd'hui, il n'a, dit-il, aucune relation avec ses deux demi-frères, qui en retour l'ignorent.
C'est une tendance aujourd'hui, faire participer les enfants au culte de la mémoire de leurs célèbres parents. Nicolas Pagnol est le petit-fils du grand Marcel. Il est président de la Compagnie méditerranéenne de films créée par son grand-père en 1944.
Il est vrai que Marcel Pagnol n'est pas seulement l'auteur d'une célébrissime trilogie marseillaise, du diptyque Jean de Florette-Manon des sources et des Souvenirs d'enfance que l'on aime relire comme miroir de notre propre enfance, il était aussi cinéaste (22 films), certes quelque peu atypique qui organisait des parties de pétanque entre deux scènes. Il avait aussi, apprend-on, la passion de la mécanique, de la physique, s'intéressait aux sourciers. Son fils Frédéric deviendra ingénieur électronicien.
Marcel Pagnol est ici raconté en famille ou avec ses amis, dans l'intimité d'une vie riche en créations.
Richard Pevny
«Louis de Funès, l’Oscar du cinéma» de J-J Jelot-Blanc. Fammarion. 208 p., 25 euros.
«Marcel Pagnol, l’album d’une vie » de Nicolas Pagnol. Flammarion. 224 p., 29,90 euros.

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