08/09/2011

Danse avec les mots

Dans un 747 au-dessus de l’Atlantique, le narrateur évoque la figure de celui pour lequel il a entrepris ce voyage vers Caracas, une ville où la vie ne vaut pas un bolivar, la monnaie locale, capitale d’une dictature ordinaire. Enlevé, assassiné, il ne sait ce qu’il retrouvera de son ami Xabi - prononcez comme Baixas - Puig, philologue, écrivain né à Perpignan, qui ponctue ses phrases d’un «Ca !» bien marqué. A 10 000 mètres au-dessus d’un océan «gris et ridé comme un hippopotame», le narrateur ou Dantzig tant ce dernier révèle beaucoup de lui-même dans ces pages, décrit un intellectuel talentueux, raffiné, rieur, chaleureux, le visage mince, le teint pâle, la voix de baryton, de longues jambes et un sourire lumineux.
Au fil des pages se dessine le portrait d’un honnête homme, qui a des idées, un idéal de justice et de liberté, un homme qui aime les mots, les traque, les renifle. On peut mourir pour un mot, c’est peut-être même ce qui est arrivé à Xabi, parti pour le Venezuela écrire sur Chavez, dictateur déguisé en libérateur. On sait que dans toute rébellion sommeille une dictature, même la révolution française, qui est pour toutes les autres un modèle du genre, n’a pas échappé à la terreur.
«Mélange de dictature et de rigolade, de réaction et de porcherie», tel apparaît l’homme fort du Venezuela, fort surtout de sa manne pétrolière, putschiste réhabilité, bête noire de la CIA, mais ami de Castro, élu par les barrios, et une opposition corrompue incapable, président de la République bolivarienne du Venezuela dont la vie ne tient plus qu’au savoir-faire de médecins cubains .
Dans l’avion soumis aux turbulences du pot au noir, ce passage que redoutaient les premiers transporteurs du courrier entre France et Amérique du Sud - «les avions ont beau être des trains volants, on dirait que de leur origine presque mythique ils ont gardé quelque chose de fier» -, le narrateur se remémore les mots de Xabi, l’amitié de Xabi. Il évoque une lettre de Garbo à la princesse Grace en 1965 («Je n’ai pas tellement fréquenté d’être humain ces temps-ci»), Gala qui s’envoyait en l’air avec tous les boutonneux de Cadaquès («Dans la voiture, elle les branlait»), Ceausescu, dictateur analphabète, qui incapable de prononcer correctement le mot expresia, l’avait fait supprimer du dictionnaire. Quant à Perpignan, Charles Dantzig n’a pas été sensible aux charmes cachés de l’ancienne capitale, oubliée, délaissée, déclassée, son vieux coeur délabré, mais qui ne demande qu’à se laisser désirer.
Charles Dantzig emploie quelque part l’expression «frôleur de littérature», comme une perche tendue à la critique. Cet écrivain entretient avec la littérature une passion qui ne souffre pas de l‘usure des vieux couples. Dantzig joue dans ce roman avec les mots, mots d’amour qui restent même quand les amours sont mortes, plaisir des mots qui demeure longtemps après en avoir refermé ce livre. Dans un avion pour Caracas, Charles Dantzig regarde par le hublot de l’avion comme on se regarde dans un miroir.
Richard Pevny
« Dans un avion pour Caracas » de Charles Dantzig. Grasset.

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Jane M.

Nuit et brouillard. La Buick Electra 225 bleu métallisé s’est encastrée dans le semi-remorque à dix-huit roues arrêté sur l’US 90 qui relie Biloxi à La Nouvelle-Orléans. Dans la voiture accidentée, quatre chihuahuas, deux ont survécu. Et les enfants, Miklos, 10 ans, son petit frère Zoltan et leur sœur Mariska, trois des cinq enfants de l’actrice, blessés mais vivants. Les autres, trois adultes, dont l‘actrice elle-même, sont morts. La Buick roulait vite, n’a semble-t-il pas vu le mastodonte, à cause du nuage d’insecticide répandu plus tôt.
D’elle, de ce corps qui faisait encore fantasmer l‘Amérique des camionneurs, il ne reste rien de reconnaissable, juste une forme sanglante, en minirobe déchirée, le haut du crâne éclaté, répandant un peu partout de la matière cervicale, ce qui entretiendra longtemps la légende d’une décapitation.
Deux heures plus tôt, pour 9 500 dollars, « la reine du sexe » a donné un dernier spectacle de son corps à demi-nu dans une minable boîte de strip-tease. Elle avait été élue Miss Queen of the Chihuahua Show en 1952 et 53 et Gas Station Queen la même année. Mais ce 29 juin 1967, Jane Mansfield n’est plus que l’ombre de ce qu’elle avait compté pour les manchettes. Même si elle réussissait encore à créer un certain émoi sur le parking d’un restaurant routier. Bagarres, expulsions, procès en cascades, la vie de Jane Mansfield n’était plus qu’une suite de scandales, ce qui quelque part contribuait à assurer sa publicité, son gagne-pain. Une centaine de demandes d’interviews arrivait chaque semaine à son domicile et son indice de notoriété était comparable à celui de Bardot, des Beatles et de Paul VI.
«C’était la seule star internationale à accepter tout ce qu’on lui proposait», inauguration, parade, strip-tease, écrit Simon Liberati, qui dresse un compte rendu clinique de la vie, la carrière et la mort de Jane Mansfield.
«Symbole de l’ancien Hollywood, créature de Frankenstein lancée par la régie publicitaire de la Fox contre Marilyn Monroe» dont elle n’avait su garder que le côté effeuilleuse, le jeu de Jane Mansfield restait limité, d’où une longue liste de nanars, en «Blonde explosive», caricature de la blonde écervelée qui affichait dans la vraie vie un Q.I. de 163. Pas mal pour une idiote. Elle avait été l’actrice la plus photographiée en son temps, «elle sut soutirer au diable la sortie la plus spectaculaire des années bitume, douze ans après James Dean», quinze ans avant Grace et trente ans avant Diana. Revers de la médaille, elle est aussi devenue la movie star la plus vite oubliée.
Richard Pevny
mansfield.jpg«Jane Mansfield 1967» de Simon Liberati. Grasset.

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22/05/2011

Critique élogieuse sous forme épistolaire

jacob.jpgCher Gilles Jacob. Chaque soir durant le festival de Cannes, aux alentours de 18h 45, on vous trouvera perché en haut des marches du Théâtre Lumière, hiératique, droit dans votre smoking noir, le regard du « guetteur » perdu sur la foule, tel un seigneur au balcon de son château, « un gentil sourire de Mona Lisa par instants au coin des lèvres » , écrit de vous Lionel Chouchon, qui a créé entre autres les festivals d‘Avoriaz, de Deauville et de Cognac (1). Depuis trente ans ou plus, vous régnez - mais ce n’est pas un pouvoir sans partage - sur le Festival international du film. On vous sait obstiné pour avoir tenu tête ou résisté aux uns et aux autres, les politiques, les producteurs, Hollywood et même les réalisateurs. Vous avez fait de Cannes le premier festival de cinéma au monde. Cannes n’a pas été seulement un découvreur, la liste serait trop longue, il a permis à des films, des cinéastes privés de liberté, de parole, de création, d’être entendus ou plutôt vus. Encore cette année. Quant aux Palmes d’or les plus contestées, sifflées, elles sont aujourd’hui pleinement reconnues. Mais vous avez raconté tout cela en 2009 dans un livre savoureux, « La vie passera comme un rêve ». Depuis que vous n’êtes plus qu’un honorifique président du Festival dont la voix reste écoutée, vous vous êtes souvenu de votre précédent métier, critique à L’Express. Ainsi, vous livrez une soixantaine de lettres rêvées à des gens de la profession, mais pas seulement - le chef d’orchestre Claudio Abaddo, la pianiste Martha Argerich, les écrivains Le Clézio, Truman Capote et même le maire de Paris font partie des heureux destinataires de cette correspondance imaginaire.
La plupart sont amoureuses, car elles sont toutes écrites à des personnes pour lesquelles vous avez de l’amitié, de la sympathie, de l’admiration. Même votre confession au Maréchal Juin raconte une éducation sentimentale dont le chef d‘état-major n‘est que le témoin indirect. Certaines sont obstinées. Cinq d’entre elles sont destinées à Juliette Binoche. Feu le président Mitterrand avait cette même pathologie pour laquelle on ne souhaite aucun remède. Je fus moi-même intimidé par cette porteuse de clé des songes la première fois que je la vis à la villa UGC sur les hauteurs de la Bocca où elle recevait la presse pour le film d’André Téchiné « Rendez-vous ». Cherchez pas, nous étions en mai 1985.
4 juillet 2010 : « Une jeune et jolie personne porte bonheur à un journaliste chaque fois qu’ils sont ensemble », écrivez-vous page 273. Vous vous doutiez que cela serait repris, que votre admiration, votre affection pour « ma chère Juliette » serait partagée. Voilà, c’est dit !
Et Rita ou devrais-je dire « Gilda ». Vous nous racontez l’avoir enlevée dans le hall de l’hôtel de Paris à Monte-Carlo. Vous lui avouez avoir vu le film de King Vidor trente-sept fois. « Un léger trouble sensuel nous reliait l’un à l’autre telle une formule chimique ». Comment faites-vous ? En 1981, mon premier festival, je cherchais comme un malade le numéro de chambre d’Isabelle Adjani au Majestic. Je l’a décrivais me scrutant, silhouette parmi d’autres sur la Croisette, derrière les lourds rideaux de sa suite. Mon imagination n’est aussi fertile. Et Gene Tierney, « aussi belle au-dedans qu’au-dehors ». Votre correspondance ne rapporte pas juste les rêveries d’un cinéphile amoureux de créatures longtemps inaccessibles, elle parle de films, d‘une autre dimension qui n’est pas, nous le savons, tous, la vraie vie, même si parfois elle s’en approche. Enfant, je m’étais glissé, le cœur battant, dans les coulisses de la salle paroissiale où j’espérais bien apercevoir le vrai Charlot. Tel le Woody Allen de « La rose pourpre du Caire » je ne cesse de passer d’une dimension à l’autre, entre fiction et réalité. En près d’un demi-siècle de fréquentation des cinémas, j’ai fini par confondre le jour et la nuit des salles obscures. Une nuit américaine sans fin.
Richard Pevny
« Le fantôme du capitaine » de Gilles Jacob. Robert Laffont. 341 p., 20 euros.
(1) "Mon papa Razzi" de Lionel Chouchon. Editions du Rocher.