22/05/2011

Belmondo, enfin une Palme d'or !

belmondo.gif Longtemps le box-office hexagonal n’eut d’yeux que pour lui. Cette belmondomania ne plaisait pas à tout le monde. Une partie de la critique l’accusait de faire de l’ombre au reste du cinéma français. On lui fit de mauvais procès. Parce que « L’as des as », « Le professionnel » ou « Le marginal » réalisaient de 5 à 5,5 millions d’entrées France. « Moi, j’avais de la chance, je pouvais faire un Godard, un Verneuil, un Melville, un Louis Malle… Aujourd’hui, c’est beaucoup plus dur » , confiait-il au magazine Première en octobre 1985.
Onze ans plus tard, c’est lui qui se retrouvait marginalisé, son adaptation de « Désiré » de Sacha Guitry par Bernard Murat souffrait à son tour de l’impitoyable loi du marché qui fait que certains films sortent avec plusieurs centaines de copies, d’autres avec quelques dizaines. « Désiré » se trouvait dans ce dernier cas. L’objet du désamour national décida donc que son nouveau terrain de jeu serait désormais la scène. Il est vrai que c’est pour le théâtre qu’il était entré en scène. Il avait 18 ans. Il venait de clore une tournée théâtrale calamiteuse dans les Pyrénées-Orientales en compagnie du jeune Guy Bedos. Ce serait le Conservatoire ou rien. Ses nouveaux amis s’appelaient Françoise Fabian, Marielle, Rochefort, Claude Rich, Bruno Cremer, Pierre Vernier… Il en reste cette photo d’un Belmondo porté en triomphe le 4 juillet 1956 sur la scène de l’Odéon où avaient lieu les épreuves du concours de sortie, face à un public « l’applaudissant à tout rompre » , écrit son meilleur biographe Philippe Durant; Jean-Paul exécutait même un bras d’honneur en direction du jury. Belmondo n’avait eu droit qu’à un « rappel du premier accessit » . Il est vrai que le turbulent apprenti comédien ne faisait rien pour se faire aimer de ses professeurs. Parmi ceux qui auraient maille à partie avec lui, un certain Pierre Dux dont il fréquentera quatre années durant la classe, et qui le distribuait presque uniquement dans les rôles de valet de comédie.
Un jour, lors d’une fête au Conservatoire, Belmondo fait entrer un clochard en le présentant comme son père. Le lendemain, Pierre Dux offrira pour ce père dans la dèche un de ses costumes. « Lorsqu’il apprit la vérité, il ne me l’a jamais pardonné », se souvient l’acteur pour qui la vie était une scène de comédie permanente. Belmondo ne pouvait s’empêcher de faire rire, même dans les scènes tragiques. Jouant Claudel, il n’avait qu’une phrase et dire : « Mon petit pain est gelé ». Mais il l’avait fait en imitant Michel Simon, multipliant les grimaces et provoquant les rires étouffés du public.
Après de timides débuts au cinéma, Marc Allégret le distribue dans deux de ses films, « Sois belle et tais-toi » et « Un drôle de dimanche »; il y fait la connaissance d’Alain Delon. Il joue sur scène tour à tour « La mégère apprivoisée » et « Oscar ». Marcel Carné le remarque et pense à lui pour le rôle principal des «Tricheurs ». Mais c’est Laurent Tazieff que le réalisateur découvre à la télévision qui emporte le rôle. Belmondo se voit proposé un second rôle « tout à fait négligeable sur le plan de l‘intrigue ».
Sur la plateau, la jeunesse de Saint-Germain-des-Prés est turbulente. « Nous faisions les idiots », se souvient Bébel. Carné « n’arrivait plus à les tenir et recevait des « T’as gueule, Marcel »! Un jour où le whisky avait trop coulé, pour faire plus vrai, Belmondo traité le réalisateur des « Enfants du paradis » de « vioque».
Et puis c’est la rencontre avec Jean-Luc Godard. « Je le croisais souvent chez Lipp où il me fixait, mal rasé, derrière ses lunettes noires… Je crois bien qu’il me faisait peur », confesse-t-il en 1987 dans Télérama. « A bout de souffle », qui devait jouer le rôle de chef de file de la Nouvelle Vague,  est tourné sans dialogue puisqu’il n’y avait pas de son direct, Godard soufflant les répliques quand il le fallait. Le cinéaste invente une manière de filmer, une manière de parler. On croira longtemps à un film improvisé, sans scénario, or chaque matin, Godard écrit les huit pages qui correspondent aux quelques minutes de film mis en boîte durant la journée. « C’était très précis, confie l’acteur à Philippe Durant. Il avait un petit cahier d’écolier où tout était écrit ». Belmondo pensait que ce film bricolé ne sortirait jamais. Ce fut un triomphe. « Du jour au lendemain, j’avais dans les bras pour partenaires Sophia Loren et Gina Lollobrigida. J’étais fasciné. J’ai continué ». >Philippe Durant, auteur de plusieurs livres consacrés à Simone Signoret, Gérard Philipe ou Michel Audiard, a écrit en 1993 l’une des plus complètes biographies sur Jean-Paul Belmondo. Ces jours-ci paraît la troisième réédition de ce pavé sur l’un des acteurs légendaires du cinéma français à qui le Festival de Cannes a rendu hommage le mardi 17 mai en lui décernant une Palme d'or. Il y eut une montée des marches des anciens du Conservatoire. On évoqua « Léon Morin prêtre », « Pierrot le fou », « La sirène du Mississipi », « Stavisky », « Borsalino », « Le doulos », « L’homme de Rio »… les titres de ces films au patrimoine du cinéma français sont impressionnants. On oubliera son retour, après son accident vasculaire de 2001 qu’il a surmonté avec une grande détermination, dans un film de Francis Huster (« Un homme et son chien ») où beaucoup d’amis sont venus faire de la figuration pour ce que beaucoup ont pensé comme des adieux au cinéma
« Aujourd’hui, je crois que je stopperai Quand ça ne m’amusera plus. Je n’ai jamais eu besoin de jouer pour de l’argent ou pour courir vers une gloire éphémère. J’ai encore des choses à apprendre », dit-il après soixante ans de carrière et quelque 80 films « au compteur » .
Richard Pevny >« Belmondo » de Philippe Durant. Robert Laffont. 656 pages, 24 euros.

08/08/2010

L'ermite de Rolle sur la Croisette

79_low.jpgLa première grande biographie française consacrée à Jean-Luc Godard finira-t-elle à la corbeille à peine distribuée par le facteur de la poste suisse à Rolle où officie le cinéaste derrière sa table de montage ? "Jean-Luc Godard est un sujet biographique redoutable", écrit en préambule Antoine de Baecque, un ancien des Cahiers du Cinéma dont il fut le rédacteur en chef, auteur (avec Serge Toubiana, autre ancien des Cahiers) d'un livre de référence consacré à François Truffaut. On pourrait résumer ainsi la chose : le seul biographe autorisé par Godard, c'est Godard lui-même. Toute son oeuvre, notamment dans sa dernière partie, parle de lui, raconte Godard à la manière de Godard. "Les mystères y sont aussi profonds qu'est redoutable la capacité de l'artiste à se constituer un personnage public qui soit également un leurre. Le nom de Godard fabrique de la mythologie", assène Antoine de Baecque, qui ne se fait aucune illusion sur la destinée de son pavé, même envoyé avec une dédicace à son illustre "Sujet". Le cinéaste a toujours cherché à brouiller les pistes, quitte à détruire tout document ou note le concernant ou concernant son travail, contrairement à Truffaut qui était une mine de classement, au point d'offrir post-mortem un volumineux ouvrage sur sa correspondance. Rien de tel avec Godard capable de tout jeter au feu pour continuer à exister dans le mystère, le non-écrit.
JLG n'a-t-il pas déchiré en 2003 les pages de la précédente biographie, en anglais, devant témoin pour que la chose soit rapportée, ou renvoyé la couverture de "The working life of Jean-Luc Godard" en 2008 à son auteur avec une citation (en anglais) écrite au feutre noir (un collector !). A la question : "Le cinéma va-t-il mourir avec vous ?" – une sacrée perche que lui tendait le Nouvel Observateur en 1983 – Godard avait répondu : "C'est même la seule espérance que j'ai. Ça me fait un but dans la vie. J'ai cru, quand j'étais jeune, qu'il était éternel, mais c'est parce que je croyais que j'étais éternel".
La lecture du livre d'Antoine de Baecque n'en est pas moins passionnante, d'autant qu'il a ce parfum de "non officiel", de pavé (de presque un millier de pages) dans le miroir déformant à travers lequel le cinéaste renvoie ce qu'il veut de lui-même.
Une biographie sans Godard, mais aidée de témoignages de ceux qui l'ont assez longuement côtoyé, ses proches, Véronique et Claude, sa soeur et son frère, collaborateurs, amis...
Mais on peut en parallèle entendre sa voix dans "Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard", plus de deux heures de réflexion sur le septième art, produit par le Studio national des arts contemporains du Fresnoy, autour de la présentation de l'oeuvre du cinéaste au Centre Georges Pompidou en 2006, un projet de représentation du cinéma en sept salles, dont il ne resta au bout – Godard reprochant au Centre Pompidou son manque de moyens financier, il touchera tout de même 200 000 euros de "rémunération personnelle" – que quelques maquettes, comme si le cinéaste, après y avoir contribué, avait cherché à détruire ce qui pourrait passer pour une entrée au musée, "susceptible de normalisation, de commercialisation, donc de trahison", écrit Antoine de Baecque. Désavoué par le cinéaste, le commissaire de l'exposition Dominique Païni, fut remercié et dut même quitter le Centre Pompidou. L'expo elle-même laissa le visiteur quelque peu insatisfait – mais c'est aussi le cas à propos de ses derniers films -, au point que lorsque l'ensemble du matériel fut mis en vente chez Drouot en 2007 au profit d'Emmaüs, le Centre Pompidou refusa de l'acheter, et c'est le collectionneur barcelonais Alfons Solmans qui emporta l'enchère pour... 11 000 euros.
Restent 58 minutes de conversation entre Païni et Godard qui trahissent une admiration réciproque des deux hommes. Mais c'était trop demander à Godard

Richard Pevny

"Godard" de Antoine de Baecque. Grasset. 935 p. 25 euros. "Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard" filmés par Alain Fleischer. 4 DVD. Éditions Montparnasse. 40 euros.

25/11/2009

Le bel âge des Ciné-Rencontres de Prades

prades.jpg Sur l'une des premières photos (Claude Nourric) de cette époque, on voit au balcon du cinéma le Lido, le violoncelliste Pablo Casals assis à côté du cinéaste René Clair. A Prades en 1959, un seul festival avait pignon sur rue, initié par le musicien catalan qui avait fait de l'abbaye Saint-Michel de Cuixà un îlot de résistance symbolique face à la dictature franquiste. D'entrée, ce qui ne s'appelait encore que les Journées de Prades, fut honoré de la présence de cet homme. Les soirées étant remplies par la musique, c'est entre 10 h et 19 h que le ciné-club local occupait le loisir de festivaliers venus essentiellement jusqu'à Prades pour y entendre Beethoven, Schubert ou Bach. Reste que ladite photo n'a pas été prise en 1959, mais en 1960. Cette année-là, la Rencontre de Prades, présidée par Pablo Casals et René Clair, se déroulait entre le 28 juillet et le 3 août, le festival prenant le relais le 4, proclamait un prospectus. Jusqu'en 1969, il n'y eut pas d'affiche officielle. En 1959 donc, un dépliant-programme, du genre ronéotypé, nous apprend que le vendredi 17 juillet 1959 serait présenté "Les Quatre-cents coups" de François Truffaut, qui venait d'obtenir au festival de Cannes, qui l'en avait banni l'année précédente pour mauvais esprit critique, un Prix de la mise en scène qui avait presque valeur de Palme d'or – qu'il avait semble-t-il ratée d'une voix -, et que les Journées de Prades présenteraient : "Avec l'aimable autorisation de MM. Font, directeurs du "Castillet" et du "Nouveau théâtre" à Perpignan". Du passage de Truffaut à Prades il ne reste qu'un article de l'Indépendant "retrouvé miraculeusement" et son autographe sur un programme. C'était il y a cinquante ans. Un album raconte cet âge d'or des ciné-clubs, l'histoire, parfois chaotique, de l'un des plus anciens festivals de cinéma de l'Hexagone, ces Rencontres de Prades qui prirent selon les années le vocable d'internationales. On y célébra dans la même ferveur cinéphilique Orson Welles et Samuel Fuller, Renoir et Kazan, Kurosawa et Milos Forman. On y vit Polanski, Bertoclucci, Joseph Losey, Marguerite Duras, Michel Deville, Louis Malle, Pierre Etaix, Bertrand Tavernier, Michel Piccoli ou Robert Guédiguian devenu l'un de ses plus fervents soutiens.

Lorsqu'on remonte le temps, c'est moins la mémoire de chacun des acteurs de cette aventure qui fait défaut, que les archives, trimbalées durant ces années héroïques d'un lieu à l'autre, quand un café faisait parfois office de permanence. Les greniers ou les caves ont cet avantage sur les garages, c'est que l'on peut y oublier indéfiniment les marques du passé, jusqu'à ce que quelqu'un vous sollicite parce qu'il serait souhaitable qu'un livre raconte la passionnante aventure d'un festival qui en oubliant de (se) gonfler exagérément, a gardé sa fraîcheur, cet esprit ciné-club qui a disparu ailleurs. Imaginez qu'à l'origine, un "jour de repos cinématographique" était décrété dans le programme, histoire d'aller saucissonner au chalet des Cortalets, puis d'en redescendre en lacets (!), un peu comme dans le Cannes d'avant le "bunker", journalistes et membres du jury allaient aux îles de Leirins banqueter et pétanquer, sans état d'âme pour le chef-d'oeuvre oublié qui au même moment était peut-être projeté salle Miramar.

A Prades, il y eu des débats enflammés, on s'y déchira pour un film, un réalisateur, la politique quelquefois. Il y eut des coups de chaleur l'année de "Au feu les pompiers". Les Ciné-Rencontres vont mieux, ses archives sont désormais déposées à la médiathèque dans un espace dédié à celui qui en fut des années durant le président, Robert Cortes. A Prades, on respire toujours la même convivialité sous les tilleuls de l'Hostalrich. Ce plaisir du cinéma y demeure.

 

R. P.

 

 

"Le festival de Prades 50 ans de passion" de Jeanne Labellie-Nicaise, Paule Nouvel, Jean-Paul Frère et Alain Rouzot. Alter ego éditions. 35 euros.

 

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