15/08/2007

Stéphane, révélatrice de l'art des Mirkine

Contrairement au cinéma qui est de 24 images/seconde, il suffisait d'une photo aux Mirkine pour faire passer leur message. Car c'est dans le cinéma que Léo et Siki Mirkine excellèrent.
Né en 1910 à Kiev, Léo était arrivé de Russie pendant la Révolution d'Octobre. Inscrit aux Beaux-Arts, il a fait de la figuration dans le cinéma des années 30, a appris la photographie « sur le tas », précise Stéphane sa petite-fille. « Il parlait sept langues, chantait, jouait du piano, ajoutet-elle. Il avait l'art dans le sang ».
Photographe de plateau, il a travaillé avec Julien Duvivier ("Un carnet de bal"), Henri-Georges Clouzot ("Les diaboliques"), Christian-Jaque ("Fanfan la Tulipe") et sur le tournage de "Et Dieu créa la femme". Généralement, il a été de tous les tournages au Studio de la Victorine à Nice où il avait son propre labo et y fabriquait pendant la guerre de faux papiers. Lui et son fils Siki, qui a débuté, photographe, aux côtés de Gérard Philipe, a été assistant et chef opérateur de Georges Lautner jusqu'en 1991, ont donc naturellement suivi le festival de Cannes. C'est ce que raconte l'album de photographies réuni par Stéphane en hommage à ces deux monstres sacrés du Rollei.
Léo est décédé en 1982, Siki en 1993 à l'âge de 59 ans. Pourtant, Stéphane, petite-fille de l'un et fille de l'autre, qui dit avoir le « gêne Mirkine », n'a pas voulu reprendre le flambeau. « Ils avaient un tel charisme, un tel professionnalisme, un tel oeil que cela était impossible ». Quand vous avez été copain avec Kirk Douglas, que vous avez prêté votre appareil à Grace Kelly et Robert Mitchum, côtoyé toutes ces stars qui ont fait la légende de Cannes, photographié Raquel Welch sur une moto de CRS, au point qu'elles vous appelaient par votre prénom, votre disparition ne peut que laisser un grand vide. Or, Stéphane qui avait à sa manière participé à l'aventure des Mirkine, se voyait plutôt en messagère qu'en héritière « de leur regard unique ».
120 000 négatifs
« Lorsque j'étais enfant, mon père m'emmenait partout. Je jouais à cache-cache dans les recoins du Studio de la Victorine ». Coursier pendant les festivals de Cannes ou les mains dans le révélateur aux côtés de sa grand-mère laborantine dans leur studio de Nice où oeuvraient jusqu'à dix assistants, Stéphane s'est vue dans un autre rôle. Pendant dix ans, elle a classé, dépoussiéré, scanné les 120 000 négatifs rangés dans la maison familiale de Saint-Paul de Vence.
Ce qui a frappé la jeune femme, c'est cette « intimité avec l'autre », cette « humilité » – Léo avait été déporté à Drancy – dans un beau noir et blanc à jamais perdu. Les Mirkine n'ont jamais succombé à la couleur, et c'est ce qui fait tout l'intérêt de leur travail, et du travail d'édition pour restituer toutes les nuances du noir et blanc à leurs oeuvres. L'art des Mirkine, « se trouver avant les autres au bon endroit et deviner ce qui semble aujourd'hui sans importance et sera demain de l'Histoire », ajoute Stéphane, qui à Saint-Paul montre à ses propres enfants de 9 et 11 ans les autographes de Madeleine Sologne, les courriers de Picasso, de Cocteau. Ils se feront peut-être le prénom que les Mirkine attendent au ciel où vont les étoiles.


Richard Pevny


Flammarion. 335 p., 45 euros
Chronique parue dans L'Indépendant du 6 juin 2007.

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Le cinéphile

En mai dernier, lors de la montée des marches marquant le 60e Festival de Cannes, on lui avait demandé d'assurer en haut de ce grand escalier paré d'un tapis rouge, la retransmission publique d'une cérémonie qui tous les soirs attirait une foule de badauds, dont beaucoup ne verraient de ces étoiles qui s'élevaient vers l'entrée de l'auditorium Louis Lumière, que des silhouettes un peu lointaines dans des robes de grand couturier. D'où l'importance d'un speaker annonçant à la foule l'arrivée de Gong Li, d'Andie MacDowell ou de Jane Fonda. Il faut dans cet exercice assez de culture cinématographique pour tenir la distance, occuper le terrain quand ça bouchonne à l'entrée de la Croisette.
Frédéric Mitterrand ne pouvait que se montrer à la hauteur de la tâche. On connaît sa voix, on sait sa culture. On eut aimé qu'il évoque pour nous Rita et Ava, Grace et Lauren, Liz et Lana. Mais voilà, la mémoire cinéphilique de Frédéric Mitterrand est peuplée d'ombres, de visages en noir et blanc qui captaient merveilleusement bien la lumière artificielle, dans cet âge d'or du cinéma hollywoodien où le chroniqueur donne parfois l'impression de s'être arrêté pour toujours en admiration, en adoration. Même quand ses stars ne sont plus présentes que dans le souvenir, l'évocation.
Dans "Le festival de Cannes" (1), journal de son festival 2006 où il préside un jury d'enseignants qui osera donner son prix à "Marie Antoinette" de Sofia Coppola, voyager en TGV de Paris à Cannes est pour Frédéric Mitterrand l'occasion de se remémorer Annabella et Jean Murat dans "Paris-Méditerranée" de Joe May, 1931 (merci mon dico de cinéma), mais « qui se souvient vraiment aujourd'hui d'Annabella et de Jean Murat, son mari de l'époque, avant qu'elle n'épouse Tyrone Power », écrit Frédéric dans son TGV qui file si vite qu'il n'a plus le loisir de humer (sinon climatisé) cet air de la mer quand on arrive dans ce sud planté de cyprès et parsemé de maisons ocre. Tout doit aller très vite de nos jours, les TGV et tout le reste, le festival est lui-même devenu un marathon pour « cinéphiles Duracell qui courent de leur lit au palais bunker avec des yeux gonflés de lapins fous ».Parce qu'il n'a rien de professionnel sur le feu, qu'il n'est plus en tête de gondole, Frédéric Mitterrand se lâche un peu, nous fait entrer dans son intimité, où se croisent des connaissances (connues), des amis et l'enfant auprès duquel il assume un statut de parrain, un rôle de tuteur « cool mais attentif et volontiers râleur ».
Et puis il y a Sean Flynn le fils du flibustier d'Hollywood et Luca Magnani. L'un et l'autre ouvrent et ferment ce récit. Il s'agit moins d'une évocation, que d'une déclaration d'amour à ce cinéma « qui n'intéresse plus beaucoup les jeunes ».


Richard Pevny


(1) Robert Laffont, 257 p., 19E.
Chronique parue dans L'Indépendant du 4 juillet.

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11/08/2006

Même pas morte

Elle aurait toujours ce petit nez droit, si parfait, si mignon, ce sourire franc et ces yeux mélancoliques, parfois rieurs, et tant craquants quand elle bat des cils, ou que sa robe se soulève jusqu’aux hanches sur une bouche d’aération du métro sur la 60e rue Est.
Cette blonde avait quelque chose, de sexy, d’insolent, de séduidant, d’ensorcelant. Il avait suffi qu’elle apparaisse cinq minutes dans "Asphalt jungle" de John Huston pour que désormais elle ne puisse descendre la 5e Avenue à New York sans provoquer l’un de ces mouvements de foules réservées aux aviateurs vainqueurs de la traversée de l’Atlantique. Pour Di Maggio c’était une épreuve. Quand on pense que même Albert Einstein lui avait envoyé sa photo dédicacée. Elle qui n’avait rien lu avant de connaître Arthur Miller et appellerait son chien Hugo
Darryl Zanuck ce producteur qui fumait des barreaux de chaise de La Havane, dirigeait la production de la Fox qui avait engagé ce concentré de sex-appeal, repêchait douze ans plus tard la star adulée dans la piscine de "Something’s go to give", où visiblement elle se noyait dans sa flamboyante nudité. Mais il était trop tard. Quatre jours après avoir signé un nouveau contrat, Marilyn s’envoyait un cocktail, de trop de Dom Pérignon et barbituriques après avoir appelé vainement un certain nombre de proches à commencer par les frères Kennedy.
«Tout ce que nous voulions était notre droit à scintiller», télégraphiait-elle quelques jours plus tôt à Robert qui avait mis de la distance entre son frère et la sulfureuse actrice.
Elle n’était plus qu’un corps inerte enfermé pour toujours dans un cercueil de bronze derrière une plaque de marbre du Westwood Memorial ParK. Pendant que Marilyn croyait-on reposait à l’angle de Welshire et Westwood Boulevard, des tonnes de bouquins sortaient sur le pourquoi et le comment de sa mort mystérieuse. Marilyn avait été assassinée pêle-mêle sur l’ordre des Kennedy pour lesquels elle était devenue gênante voire dangereuse, de la CIA, cet Etat dans l’Etat, afin de mettre les Kennedy dans l’embarras, les Cubains, la mafia, je ne sais qui encore.
Et si Marilyn n’était pas morte? Elle aurait 80 ans et coulerait des jours paisibles sur la Côte d’Azur sous la protection de la CIA. Et si Marilyn n’était pas morte, Kennedy n’aurait pas été assassiné et Armstrong n’aurait jamais posé sur le pied sur la Lune. Si Marilyn n’était pas morte… Mais les rêves ne meurent jamais. Et le rêve de Marilyn de briller parmi les étoiles de Hollywood avait été le plus fort.
Marilyn n’est pas morte et seul Patrick Besson le sait qui lui consacre un petit - par le nombre de pages - roman, paru l'été 2002 sous forme de feuilleton dans Le Point. Marilyn n'avait pas alors 80 ans, ce qui ne change rien à son propos. "Marilyn n'est pas morte" (Editions Mille et une nuits. 111 p., 10 euros) est l'un des six cents et quelque bouquins de la rentrée littéraire. Les jours en librairie de bon nombre d'entre eux sont d'ores et déjà comptés, certains même condamnés à ne jamais être déballés. Mais "Marilyn n'est pas morte", malgré sa petitesse, son étroitesse (de format), trouvera sa place, juste parce que la mythique star fait vendre toujours. En plus de quarante ans, il s'est publié plus de livres sur Marilyn que sur n'importe quel Terrien connu de la presse people. Marilyn a -t-elle été assassinée ou s'est-elle à l'insu de son plein gré envoyée dans l'autre monde ?, telle est la question qui passionne encore la plupart de nos contemporains.
Richard Pevny
Une partie de cet article a paru dans L'indépendant du 2 août 2006.

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