04/11/2007

Pierre Zimmer second couteau de Melville

b65b11eda53d3fd28da2b7154fda52ed.jpgIl avait une gueule à faire du cinéma, quand il rencontra le regard de Jean-Pierre Melville. Pierre Zimmer, qui venait de réaliser son premier long métrage, devint Orloff personnage inquiétant du "Deuxième souffle". Aujourd'hui, il vit du côté de Céret "dans un état de sérénité totale".

Comment avez-vous été amené à rencontrer Jean-Pierre Melville ?
Un des plus grands privilèges de ma vie professionnelle, est la rencontre avec le metteur en scène du "Deuxième souffle". Un homme rare, important. Si je n'avais été que son interprète, j'aurais déjà été heureux, mais j'ai eu cette grande chance d'être plus que son interprète. C'est un homme que j'ai pu apprécier d'une façon très proche. Il n'était que contraste. C'était un homme massif et d'une intelligence extrêmement déliée, d'une vivacité d'esprit formidable. Il n'était pas beau mais avait un sens de l'esthétique, de la perfection, des choses abouties. C'est un homme qui a passé sa vie cachée derrière des lunettes noires, alors qu'il était d'une grande attention pour les autres.

Vous souvenez-vous de votre première rencontre ?
J'ai reçu un coup de fil de lui. Je venais de réaliser mon premier long métrage (1) comme metteur en scène en Israël ; il venait d'être primé au Festival de Berlin. Il a été le seul parmi mes confrères, alors qu'il était mon aîné, à éprouver le besoin de me téléphoner pour me dire qu'il venait de voir mon film. Il faut rappeler que c'était un boulimique de cinéma. Qu'un homme que je n'aurais jamais oser approcher, prenne la décision de me joindre m'a beaucoup touché. Quelque temps plus tard, par les hasards que la vie vous réserve, nous nous retrouvons dans la loge d'un théâtre. Au milieu du spectacle, il me glisse à l'oreille quelque chose qui m'a laissé pantois : "Avec une gueule comme la vôtre, je vous ferai tourner dans un film". Et quelques mois pus tard, je reçois un autre coup de fil, un matin à 10 heures, chez moi à Saint-Germain-en-Laye. "Allo, c'est Jean-Pierre Melville. Je voudrais que nous déjeunions ensemble, aujourd'hui". Avant de raccrocher il ajoute : "Amenez un manteau". J'arrive au studio, midi pétante. Un assistant m'ouvre et me dit : "On vous attend". On ouvre une loge. Je suis venu déjeuner avec M. Melville, dis-je. "Il est entrain de tourner. Il viendra vous voir plus tard". Le temps passe. Je m'impatiente un peu. Je sors dans le couloir et je tombe sur la fiche de service du jour où je vois inscrit les rôles : Orloff – Mel Ferrer prêt à 8 heures. J'attends encore un peu, un assistant arrive et me dit : "On vous attend au maquillage". On me colle une moustache. Et comme s'il avait un sens du timing exceptionnel, la porte s'ouvre et Jean-Pierre entre. Il me dit : "Vous êtes parfait". Il me prend par le bras et je me retrouve à 4 heures de l'après-midi sur le plateau face à une caméra entouré de projecteurs. J'avais les jambes en cendres de cigare. Je n'avais jamais joué de ma vie. Vous comprenez le risque que prenait Melville.

Qu'était devenu Mel Ferrer ?
Melville m'a dit ensuite : "J'ai commencé le film il y a quelques jours à Marseille en extérieur sur la Cannebière". Premier plan : Mel Ferrer traverse la nuit. Et il me dit cette chose curieuse : "Il n'avait pas fini de traverser qu'il ne faisait déjà plus partie du film". C'était un acteur américain très connu, très demandé. "Il était cagneux, pour moi ce n'était pas le personnage". Qu'avez-vous fait, l'ai-je questionné. "Je l'ai exaspéré et hier – le jour où j'avais commencé – je l'ai rendu fou furieux, il est tombé dans le piège et a déclaré devant tout le monde qu'il ne tournerait pas, que c'était définitif".

Il ne vous a plus jamais proposé de nouveau rôle ?
Il a eu un projet. Il avait un goût de la chicane. Tous ses changements de casting, ses problèmes avec ses acteurs, avec ses auteurs, les sérieux accrochages avec José Giovanni... Ce que je trouve extraordinaire c'est qu'il soit tombé sur ce choix final, évident, où chacun est à sa place. J'étais ami de José Giovanni qui avait été impressionné par mon personnage du "Deuxième souffle" et m'avait proposé un rôle dans un film qui ne s'est pas fait.

Comment étiez-vous venu à la réalisation ?
Mon père, Bernard Zimmer, était un homme connu dans le cinéma. C'est l'auteur des dialogues de films comme "La kermesse héroïque", "Marie-Antoinette", "Carnet de bal"... Il était un auteur dramatique célèbre dans les années vingt. Ensuite, il a quitté le théâtre pour le cinéma, a écrit une cinquantaine de films, a été à Hollywood, à Paris, à Berlin, à Rome... J'ai dit à mon père, je veux faire du cinéma. Je vais porter les sandwichs dans les studios pour savoir de quoi il s'agit. Il m'a trouvé mon premier emploi d'assistant stagiaire sur un film de Christian-Jaque. J'ai monté petit à petit les échelons. J'ai réalisé une vingtaine de courts métrages, certains ont été primés à Venise, à Cannes... J'ai été assistant de grands metteurs en scène comme Jean Delannoy, Jules Dassin, André Cayatte... qui m'ont appris mon métier. J'ai très vite créé ma société, ce qui m'a donné une liberté dans le choix de mes courts métrages.

Vous étiez-vous découvert acteur ? Melville m'a fait un plaisir immense et un tort immense. Je ne devais pas être acteur. J'ai tourné ensuite avec Lelouch ("La vie, l'amour, la mort", "Le voyou", "Toute une vie"), avec Robbe-Grillet des films insensés, avec beaucoup de gens ("Le silencieux" de Claude Pinoteau, "Aux yeux du monde" d'Eric Rochant...). J'ai cédé. Cela m'a coupé de mes propres projets. J'ai tourné une quinzaine de films comme acteur. Je n'ai jamais retrouvé ce que Melville m'avait offert. Ce fut une consécration et un piège.

Votre dernier film a été "XXL" d'Ariel Zeitoun en 1997... Un agent avait dû lui parler de moi. Il voulait que je sois le père de Depardieu. Il a fait beaucoup d'effort pour me transformer en centenaire. Mon rôle, sympathique, dure dix minutes au tout début.

Le cinéma ne vous manque pas ? Je suis un homme qui vit maintenant dans un état de sérénité totale en écrivant des contes. Le cinéma pour moi a été une magnifique aventure.

Recueilli par Richard Pevny

(1) "Donnez-moi dix hommes désespérés" (1961), histoire de la fondation d'un kiboutz dans le désert palestinien en 1946.


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14/08/2007

Serrault priez pour nous

« Ecrivez des choses drôles, ce que vous voulez, et soyez heureux ». C'était à la fin d'une interview. Michel Serrault m'avait donné ce que j'attendais de lui, de l'humour, une ou deux vérités bien senties, quelques souvenirs hilarants de tournage, du travail de pro.
Il n'avait même pas honte de ses films alimentaires qui avaient rempli leur rôle nourricier. Il remerciait quotidiennement Dieu de lui avoir donné ce don de faire rire les autres, et indirectement d'apporter un peu de consolation. Il disait ne pas vouloir mourir sans avoir fait « le bonheur de quelqu'un ».

Jeune, il avait eu la vocation, mais avait préféré à la mitre, faire le pitre (c'est une formule qui l'aurait fait partir dans ce rire haut perché de "La cage aux folles"). Il avait trouvé au théâtre une deuxième voie. Exténuant sur scène, il était en privé, « discret, pudique et grave la plupart du temps », recherchant la paix des lieux monastiques et la lecture de Teilhard de Chardin.

Au prêtre qui l'a assisté dimanche soir dans ses derniers moments en lui disant : « Allez, va faire rire le bon Dieu, il en a bien besoin, parce que c'est un boulot pas facile », il a fait un dernier « petit sourire » et s'en est allé pour toujours. Il manquera à tous les journalistes qu'il faisait rire aux larmes.


R. P.

Michel Serrault, la gueule de l'autre du cinéma français

medium_serrault.jpgDans ses mémoires ("Vous avez dit Serrault ?") parues en 2001, une photographie de groupe le montre à l'époque du petit séminaire, debout au troisième rang, sérieux comme un pape. "Pape ou rien" aurait pu dire en 1942 le chenapan Michel Serrault. Jusqu'à ce qu'il croise cette même année dans le métro, porte Dorée, le regard d'une jeune fille de quinze ans qui le trouble, suffisamment pour que naisse un doute sur sa vocation de prêtre. Au père Van Hamme qui lui demande ce qu'il compte donc désormais faire, le petit Michel Serrault, 14 ans, répond avec naturel : « Je veux être clown ». Il est vrai que le père supérieur à qui il vient d'annoncer sa démission, lui aurait lancé : « Tu seras mieux sur les planches à faire le pitre ! ».En 1948, à dix-huit ans, il débute chez Robert Dhery dans la troupe des "Branquignols", « du Mocky avant Mocky », vous disait-il, court les cabarets de la rive gauche avec Jean Poiret, débute au cinéma en 1954 dans "Ah ! Les belles bacchantes !" d'un certain Jean Loubignac, un film ringard de chez ringard. Michel Serrault qui avait commis quelques navets, en 135 films, ne regrettait aucun de ses rôles, juste parce qu'on ne crache pas dans la soupe qui vous nourrit. « Je connais tous mes navets », m'avait-il dit un jour. Et devant mon air perplexe : « Les critiques ne pensent pas que nous sommes, les acteurs, tout de même les premiers au courant ».
« Je connais tous vos navets », c'est ce que leur avait dit à Poiret et Serrault le producteur de "La cage aux folles". « Sur le plateau, se souvenait Serrault, un seul ne riait pas, le réalisateur » (Edouard Molinaro). « C'est une guignolade extraordinaire », puis tempérait mon enthousiasme : « On n'a rien inventé, Laurel et Hardy auraient fait la même chose ».
Lui et Poiret s'étaient connus au Centre de formation professionnelle du spectacle que Vichy avait créé rue Blanche et qui préparait à l'entrée au Conservatoire. "La cage aux folles", ils la joueront plus de 1 500 fois sur scène avant que ne s'en empare le cinéma. Un film qui fait toujours recette à la télévision. « Comment tu faisais pour tourner toutes ces conneries », lui a lancé un jour Claude Chabrol. Serrault n'avait qu'un défaut, sa gentillesse, ce qui ne l'empêchait pas de pousser quelques coups de gueule parfois. "J'ai mauvais caractère, tout le monde le sait ». Patient, par-dessus tout, une vertu pour un acteur. « Je n'ose pas dire au type qui m'a apporté son scénario que c'est nul ». Et d'une grande indulgence avec Jean-Pierre Mocky à qui il aura été fidèle jusqu'au bout. Leur dernier film, "Le bénévole", tourné en 2005 attend toujours sa sortie en salles. « Si j'avais été producteur, je n'aurais jamais tourné un de mes films ». On le soupçonnait d'aimer ce côté un peu bricolo qui lui permettait d'approfondir son sens de l'improvisation.
Et puis, c'était sa manière caustique de parler avec les journalistes. Menteur (un peu), manipulateur (beaucoup), déjeuner avec lui c'était s'aventurer sur un terrain miné de bons mots, de phrases parfois assassines. « Il y a un ou deux metteurs en scène que je voudrais rencontrer au moins une fois pour leur dire : je ne travaillerai jamais avec vous ».
Il ne regrettait pas sa rencontre avec Henri-Georges Clouzot, quelques mois après ses débuts au cinéma. Clouzot était passé à la Tomate, un cabaret où il se produisait en tandem avec Jean Poiret. « Clouzot m'a dit : "Mon cher monsieur Serrault, je fais un film -"Les diaboliques" – et je serais très heureux si vous vouliez y participer". J'étais très étonné ».
Il y a deux périodes dans la carrière de Michel Serrault : les pitreries avec Robert Dhery dans "La belle américaine", les films de Mocky à partir des "Compagnons de la marguerite", de Michel Audiard, Jean Yanne, Robert Lamoureux ou Claude Zidi ; et puis, un Serrault plus grave, plus sombre dans "Les fantômes du chapelier", "Garde à vue" et "Mortelle randonnée" de Claude Miller, "Nelly et M. Arnaud" de Sautet ou "Buffet froid" de Blier.

Lui jouait pour ces quelques moments de vérité qui illuminaient ses personnages, à qui il donnait un peu d'humanité. Depuis 50 ans, il jouait tout simplement sa vie.


Richard Pevny

Chronique parue dans L'Indépendant du 31 juillet 2007.