12/05/2008

Georges Méliès, l'homme-orchestre du cinématographe

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Il fut illusionniste, prestidigitateur, inventeur de trucages, constructeur du premier studio de cinéma, décorateur, scénariste, metteur en scène, acteur, producteur et distributeur. Georges Méliès, disparu il y a 70 ans, fut un génial précurseur qui considérait le cinéma comme un pourvoyeur d'illusions.
Le 28 décembre 1895, il y a de l'animation au Salon Indien du Grand Café boulevard des Capucines à Paris, à deux pas de l'Opéra. Auguste et Louis Lumière, deux fabricants lyonnais de plaques photographiques, qui ont fait la démonstration de leur cinématographe lors du congrès de la photographie en juin à Lyon, ont loué cette salle décorée à la mode orientale, d'une centaine de places. Ils ont déposé en février de cette même année 1895 un brevet « pour un appareil de prise de vues et de projection ». Leur invention se distingue nettement du kinétoscope d'Edison. Le spectacle qu'ils proposent n'est plus individuel, mais devient collectif. Une révolution. Leur père, Antoine Lumière, se charge des invitations. Justement son propre studio de photographe se trouve dans le même immeuble, 9, boulevard des Italiens, que le Théâtre Robert-Houdin racheté en 1888 par Georges Méliès, un illusionniste. Rencontrant ce dernier, Antoine l'apostrophe : "Vous qui épatez le monde avec vos trucs, vous allez être épaté vous-même". Les "trucs" c'est justement l'affaire de Méliès. Ce fils d'un fabricant de chaussures de luxe, s'est exercé très tôt à la magie. Il a tenté d'intégrer l'école des Beaux-Arts. or, son père préfèrerait le voir s'exercer dans l'entreprise familiale, « sans quoi il est probable que ma carrière aurait été exclusivement la peinture », expliquera-t-il en 1929. A 23 ans, envoyé par son père à Londres pour y apprendre l'anglais, il a fréquenté l'Egyptian Hall. De retour à Paris, il donne quelques représentations au Cabinet fantastique du Musée Grévin et au Théâtre de magie de la galerie Vivienne. Chez lui, c'est une véritable passion. Au point que, lorsque Méliès père décide de passer la main à ses trois fils, Georges investit sa part dans l'achat du Théâtre Robert-Houdin.
Sept ans plus tard, au soir du 28 décembre 1895, en regardant "La sortie des usines Lumière" et "L'entrée du train en gare de La Ciotat", Georges Méliès comprend aussitôt tout l'intérêt qu'il y aura à détenir une telle invention. Et de proposer aux frères Lumière de leur racheter leur appareil de projection. Refus des deux industriels lyonnais. Pourtant, dès le 5 avril 1896, quatre mois à peine après la séance inaugurale du Salon Indien, Georges Méliès projette dans son théâtre des "photographies naturelles animées" avec un projecteur de fabrication anglaise, qu'il transforme ensuite en caméra et tourne en mai "Une partie de cartes" variante de "La partie d'écarté" des Lumière. En octobre, il filme même la visite à Paris du tsar Nicolas II. Mais être un reporter d'actualités ne l'intéresse guère. Bientôt, il mettra lui-même en scène, avant même que l'événement n'ait eu lieu, le couronnement d'Edouard VII d'Angleterre. Méliès illusionniste, prestidigitateur, va appliquer les règles de son art au cinématographe. Ce sera dès 1896, "Escamotage d'une dame chez Robert-Houdin". Son truc pour y parvenir, c'est l'arrêt de caméra, la surimpression, le fondu enchaîné. Des trucages qui peuvent être considérés comme les ancêtres des effets spéciaux.
Le cinématographe « passe-temps d'illettrés », « machine d'abêtissement et de dissolution » selon l'écrivain Georges Duhamel (1), devient très vite avec Georges Méliès, qui ne se contente pas d'enregistrer la vie telle qu'elle va, un pourvoyeur d'illusions.
Dans l'un des plus anciens films retrouvés, "Une nuit terrible", on voit Georges Méliès en chemise et bonnet de nuit, bataillant contre une armée de punaises. La scène a été filmée dans le jardin de sa propriété à Montreuil-sous-Bois devant un décor peint. Bientôt, il va y construire un premier studio entièrement vitré où il mettra en scène ses films à tableaux, "Cendrillon" en 1899 dont il fera un remake en 1912, "Jeanne d'Arc" en 1900. Pour donner l'illusion d'un grand nombre de figurants – 500 affirme l'illusinionniste dans sa lettre aux acheteurs – la troupe passe plusieurs fois devant la caméra « en sortant par le côté cour pour revenir par le côté jardin, après avoir contourné le studio par le nord » (2). Deux ans plus tard, c'est le fameux "Voyage dans la Lune" d'après Jules Verne, en 30 tableaux et 17 changements de décor. Un chef-d'oeuvre d'imagination qui va être copié, au point que Meliès enverra son frère Gaston ouvrir un bureau de sa société Star Films à New York histoire de protéger ses intérêts. Mais le succès n'est pas d'entrée acquis. Les forains, ses principaux acheteurs, se montrent réticents devant le prix et la nouveauté du sujet. Méliès décide donc de montrer une copie du "Voyage" à la Foire du Trône où il possède une baraque. Le succès est immédiat et les commandes s'envolent. Déjà l'effet du bouche à oreille... « Monsieur Méliès et moi nous faisons le même métier. Nous enchantons la matière vulgaire », écrit alors Guillaume Apollinaire. « Le public est charmé par ce rêve d'atteindre la Lune » commente Marie-Hélène Lehérissey, son arrière-petite-fille (3). La Cinémathèque française conserve toujours la cape de magicien du cinéaste ayant servi dans trois de ses films dont "Le voyage dans la Lune".
Jusqu'en 1912, Georges Méliès tourne quelque 520 films. Cette année-là, Charles Pathé qui a produit ses six derniers films, cesse tout financement. « La formule était périmée », dira-t-il ensuite. La guerre finit par ruiner le cinéaste, son laboratoire de tirage est réquisitionné par l'armée et les copies de ses films transformées en produits chimiques. En 1923, il doit vendre sa propriété de Montreuil, perd son Théâtre des Variétés Artistiques. En 1925 il se marie avec Jehanne d'Alcy, l'une de ses comédiennes de la première heure, qui possédait une modeste boutique de jouets et friandises gare Montparnasse. C'est là qu'il passe désormais ses journées, où viennent le sortir de l'oubli Henri Langlois et Georges Franju, fondateurs de la Cinémathèque française. « J'y subissais ses talents de prestidigitateur », se souvient encore aujourd'hui sa petite-fille Madeleine Malthête-Méliès, qui, devenue secrétaire de Langlois à la Cinémathèque française, entamera une « recherche des films perdus ».
Le 21 janvier 1938, quand Georges Méliès meurt à la Maison de retraite d'Orly, il ne restait de son oeuvre que huit films disponibles.
Richard Pevny

(1) Cité dans "Les premiers ans du cinéma français" (Institut Jean Vigo Perpignan, 1985).
(2) "L'oeuvre de Georges Méliès", catalogue des collections de la Cinémathèque française et du CNC. 360 p., 500 documents. Editions de La Martinière. 49 euros.
(3) Dans un double DVD de 30 chefs-d'oeuvre de Méliès présentés par sa petite-fille et son arrière-petit-fille (les boniments écrits par Méliès sont dits par André Dussolier et la musique composée par l'arrière-arrière-petit-fils du cinéaste, Lawrence Lehérissey). Au programme notamment, les deux "Cendrillon", "Le voyage dans la Lune", "L'affaire Dreyfus" (Studio Canal/Fechner productions).

09/03/2008

"Bienvenue chez les Ch'tis" à Lille

Il ne pleut pas sur Lille. Face à la Vieille Bourse baignée par un soleil quasi printanier, les terrasses des cafés bondées débordent largement sur la Grand Place. La veille, Dany Boon a présenté "Bienvenue chez les Ch'tis" à Lille et Roubaix. Je suis "monté" de Perpignan pour bien vérifier que dans le Nord il pleut tout le temps. Ça se saurait s'il faisait chaud ! Et puis le soleil m'est tombé sur la tête. Je sortais ce mardi-là de l'Hermitage Gantois, un ancien hospice du XVIIe siècle, dont les anciennes cellules des soeurs hospitalières, transformées en chambres 4 étoiles luxe, feraient pâlir des touristes britanniques relégués dans des hôtels de la Côte d'Azur au papier mural défraîchi.
Mon Nord culturel se limitait alors aux films désespérants d'humanité de Bruno Dumont, au tournage de "Germinal" sous la pluie et dans la boue du côté de Valenciennes, aux chansons tristes comme-un-jour-sans-pain de Pierre Bachelet. "Au Nord, c'était les corons...", de celle-ci, les supporters du RC Lens ont fait un hymne, de ce refrain si peu entraînant un chant de victoire. Ça vous mettrait presque la larme à l'oeil. D'autant que le film de Dany Boon confirme le proverbe ch'ti qui assure qu'un étranger qui vient dans le Nord pleure deux fois, quand il arrive et quand il repart.
Et pourtant, ce n'est pas faute d'avoir été prévenu qu'une douche froide l'attendrait. Même le brave Galabru, figé en grand oncle corse dont la figure patibulaire sortant de la pénombre avec des "Oh là là" apocalyptiques dans la voix, a été convoqué devant la caméra. "L'été, c'est des 0, éventuellement des 0,1", dit-il avec des trémolos. Le fonctionnaire des PTT qui rêvait de la direction de la poste de Cassis et obtint – mutation disciplinaire – celle de Bergues, n'avait plus qu'à s'équiper pour le Grand Nord, autant dire la planète Mars.
Bergues, le mot même sonne comme une relégation dans un bagne lointain. Enfin pas tout à fait. Dès qu'ils se sont entendus sur un minimum de mots compréhensibles aux deux parties, les Ch'Tis sont un peuple chaleureux et généreux pour notre directeur de la poste locale rapidement instruit des coutumes locales.
On l'a compris, à partir d'un catalogue de poncifs et de clichés sur le Nord morose et alcoolique, Dany Boon l'un de ses plus célèbres enfants, a écrit le scénario d'une joyeuse comédie basée sur l'inusable tandem mal assorti approuvé chez Gérard Oury ou Francis Veber. Et puis il y a Line Renaud, dite "Mademoiselle from Armentières", dans un rôle de mamma du Nord à qui on ne refuse rien. Chat, ch'est bien dit.
Richard Pevny

Chronique parue dans l'Indépendant du mercredi 27 février 2008.

Kad Merad : "Avec Dany Boon, c'est facile"

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Avec "Bienvenue chez les Ch'Tis", Dany Boon, l'enfant d'Armentières, réalise une comédie cocasse sur ces gens du Nord en poussant aussi loin que possible les clichés. Kad Merad y interprète un directeur de la poste de Salon-de-Provence muté à Bergues dans un Nord qu'il imagine froid et pluvieux.

Pour vous le Nord, c'est quoi ?
Personnellement je n'ai absolument pas d'a priori. Tous les clichés dans le film sont grossis puisqu'il s'agit d'un divertissement. On vient dans le Nord par hasard à l'occasion d'une tournée de théâtre. Tous les artistes vous diront que les meilleurs accueils sont dans le Nord. Pourquoi ? C'est à vous de me le dire...
Peut-être le problème climatologique, vous allez me dire.


Achèteriez-vous une maison de campagne dans le Nord ?
Ah non, quand même pas ! Pendant le tournage j'ai habité à Malo-les-bains, à côté de Dunkerque, dans une petite maison. J'ai trouvé l'endroit sympa. Maintenant, on n'achète pas des maisons comme ça... Si j'avais les moyens, franchement j'achèterais ici, c'est pas loin de Paris, il y a la mer.

Et à Porquerolles pour le même prix ?
J'ai une maison à Marseille, parce que je suis plus ou moins lié à Marseille. Mais je pense que si j'avais une famille dans le Nord, j'y aurais peut-être acheté une maison pour être proche de ma famille. C'est un lieu de vacances ici. Vous avez déjà fait du char à voile, c'est extraordinaire. Les plages ne sont pas faites juste pour bronzer en maillot de bain.

Dany Boon, que représente-t-il pour vous ?
J'adorais déjà Dany comme artiste. Il est extrêmement poli avec tout le monde, du stagiaire à la vedette. Avec Dany c'est facile. Dany est au travail, tel qu'il est dans la vie, simple. En même temps on s'est un peu fritté. Il est tellement précis et exigeant, mais je comprends, c'est son deuxième film. Il vient de tourner avec Francis Veber et Patrice Leconte qui sont dans le domaine de la comédie un peu les maîtres. Il a envie de ressembler à ces gens-là.

Etait-ce tendu ?
C'était de la "friterie" pour le bien. Comme dans les histoires d'amitié, on n'est pas d'accord tout le temps. Il y a eu une mise au point sur la façon dont on allait travailler. On allait passer beaucoup de temps tous les deux, on devait créer ce fameux duo. Au départ de l'histoire, on ne s'aime pas. Je suis le patron de mauvaise foi qui refuse d'aimer ces gens-là. Et lui, il ne m'aime pas non plus. Cela nous a servis. On s'est apprivoisé, reniflé. Moi, j'aime bien quand il y a une confrontation d'idées et de travail. Il est exigeant mais c'est aussi très agréable.

Etes-vous critique sur vous-même ?
Forcément. Tout le temps, pour la moindre apparition.

Aimez-vous vous regarder ?
Au cinéma oui. Dans les émissions de télé, je trouve ça horrible. Jusqu'à présent j'ai la chance d'avoir fait des films que j'ai adorés.

Comment avez-vous géré les rires ?
Il y a eu des moments très durs. Car Dany est très rieur. Il a déjà un oeil qui brille. C'est très difficile quand vous jouez des scènes en ch'ti. Quand vous le faites quinze fois, ça fait plus marrer, surtout l'équipe. Il n'y a pas beaucoup de métiers où l'on a ce genre de fous rires.

Les Ch'Tis ont-ils été heurtés par l'image que l'on donne d'eux ?C'est un film d'auteur. Dany y a mis ses tripes, son histoire, sa vie. Il s'est inspiré de sa mère, de ses potes. Il dit des choses très vraies. Et les préjugés tombent. Peut-être le fait qu'il pleuve directement après le panneau, cela a-t-il pu en heurter quelques-uns...

Il y a des scènes aussi très émouvantes...
L'émotion, elle est dans la façon dont Dany a mis en scène et dont il a écrit les séquences. Elle n'est pas appuyée, voulue. C'est formidable de savoir que des gens sont touchés par le film en dehors du fait qu'on rigole beaucoup.

On pourrait envisager une suite... à Porquerolles ?
Si le film a énormément de succès, si vraiment cette bande-là les gens l'adore, vont jusqu'à mettre des posters dans leurs chambres comme pour Ricky Martin ou Georges Chelon – existent-ils toujours ? -, mais il faut un scénario.

Vous vous êtes confronté à Line Renaud...
Elle a cette grandeur des stars, hyper simple, généreuse. Elle s'intéresse à vous. Contente d'être là. C'est un régal. Cette femme a traversé les modes et elle est encore là. Elle me fait penser à Philippe Noiret avec qui j'ai joué pratiquement à la fin dans le film de Michel Boujenah ("3 amis", ndlr). Des personnes qui sont des légendes, mais qui vous parlent de vous tout le temps.

Recueilli par Richard Pevny