08/08/2010

Illustres et inconnus

Hier après-midi, sur une chaîne d'information de la TNT, une présentatrice, au demeurant fort jolie, eut à propos de la 63e édition de Cannes, cet avis quelque peu péremptoire : le festival, cette année, était bien décevant.
Décevant, parce que la plupart des participants n'y étaient que d'illustres inconnus, du grand public s'entend. Pas de Brad Pitt, d'Angelina Jolie, de Sophie Marceau, de Monica Bellucci ou de George Clooney représentant à mi-temps en machine à café. Quant à la Palme d'Or qui n'est jamais où on l'attend, n'est pas celle que propage la rumeur qui, sur la Croisette, est un média très écouté, elle a dû, hier soir, en déstabiliser plus d'un. Bref, personne n'attendait au palmarès "Uncle Boonmee, celui qui se souvient des vies antérieures" de Apichatpong Weerasethakul, le nom le plus coton à retenir de toute la sélection. On n'attendait donc pas le cinéaste thaïlandais sur cette haute marche, alors que beaucoup d'autres étaient espérés, et à un petit regret près, "Another year" du Britannique Mike Leigh, tous les favoris y sont. Sacré Tim Burton ! Il s'en est peut-être fallu d'un cheveu pour que "Des hommes et des dieux" de Xavier Beauvois, Grand Prix – comme "Un prophète" de Jacques Audiard l'an dernier -, ne reparte avec la Palme d'Or. En couronnant Juliette Binoche, le jury a primé le glamour dans lequel il faut lire le mot amour. "Copie conforme" de Abbas Kiarostami ne pouvait pas prétendre à d'autre prix que celui-ci. A défaut de récompenser Yun Junghee la grand-mère courage de "Poetry", le jury lui a décerné le Prix du scénario. Très bien. Tout comme pour Mathieu Amalric ("Tournée"), Javier Bardem ("Biutiful"), Elio Germano ("La nostra vita") et l'inattendu Prix du jury au tchadien "Un homme qui crie", le cinéaste Mahamat-Saleh Haroun qui a ramené l'Afrique à Cannes et d'une aussi émouvante manière.
R.P.

Carlos +

On l'avait annoncé depuis quelques jours comme l'un des événements de ce festival de Cannes, mais en fait les 5 h 33 de "Carlos" d'Olivier Assayas – présenté hors compétition -, n'ont pas fait grimper, hier, à l'heure du déjeuner, les journalistes aux rideaux, alors que "Route Irish" de Ken Loach, le film de dernière minute de la compétition, affichait complet, mais il est vrai dans une petite salle, généralement réservée aux films... hors compétition. Allez comprendre pourquoi ! Il est vrai que "Carlos" a été l'objet d'un débat au sein même du festival : devait-il ou non être en compétition ? Le réalisateur des "Destinées sentimentales" eut tout de même sa montée des marches vers l'auditorium Lumière, où les journalistes refoulés de la salle Bunuel qui présentait le Ken Loach, n'eurent droit qu'à une portion congrue de fauteuils, et sur les côtés. Certes, bien que diffusé en feuilletons sur Canal +, "Carlos", nous dit Olivier Assayas, a été réalisé tel un vrai film de cinéma, en scope, de Londres à Paris ou Beyrouth, en 92 jours, avec un nombre incalculable de figurants, ou d'automobiles emblématiques de l'époque racontée, les années soixante-dix, années d'attentats et de prises d'otages, telle celle de la conférence des ministres du pétrole au siège de l'OPEP à Vienne en décembre 1975 qui restera le plus haut fait d'armes de Carlos. Reste que dans tout cela, c'est Canal +, partenaire privilégié du festival, qui réalise une excellente opération de promotion de la chaîne câblée à quelques jours du Mondial de football. Ne sera-t-elle pas à l'avenir en droit d'exiger que l'une de ses productions télévisuelles maison de l'année, soit inscrite d'office dans la sélection cannoise ?...
R. P.

Mick rock et Jagger roll en direct live

Mick Jagger à Cannes c'eut été une montée des marches un peu inhabituelle, mais le documentaire dont les Stones sont l'objet, c'est à la Quinzaine des réalisateurs au Palais Stéphanie qu'il fallait le voir. Sur l'écran, la nostalgie avec les "Stones in exile", sur scène, la légende avec Mick Jagger.
L'année de la mort des Beatles. "Nous étions jeunes, beaux et stupides. Maintenant nous ne sommes que stupides", a déclaré, hier Mick Jagger en préambule de la présentation cannoise du documentaire "Stones in exile" (1). En 1971, les Beatles étaient riches et célèbres, les Stones étaient célèbres et presque fauchés, au bord de la faillite. Au point de ne pouvoir payer au fisc de coûteux arriérés d'impôts. Le "phénomène socio-sexuel" de l'Angleterre quitta donc la Grande-Bretagne pour le continent, au sud de la Loire dans une villa de Villefranche-sur-Mer qui avait appartenu à l'amiral Bird.
En 1971, Nixon était à la Maison Blanche, le Vietnam était en guerre, Eddy Merckx venait de gagner le Tour de France. En 1971, les Stones enregistraient dans le sous-sol de la Villa Nellcote leur disque "Exile on Main Street". Presque quarante ans après -Mick Jagger avait 28 ans -, il reste un son, comme si avec eux, le rock'n'roll était devenu un langage commun. Il était leur langage. "On croyait que la musique allait changer le monde", dit l'un des interviewés. Ils ne mettaient pas des morceaux en boîte selon un rythme métronomique, ils glissaient un peu de leur âme sur les cordes de leur Fender, le tempo de la batterie. Les nuits de cet été-là, on les entendait jusqu'au coeur de Villefranche.
Longtemps après, quelqu'un s'est demandé comment ils avaient pu arriver au bout de cet album, avec tout ce qu'ils s'envoyaient dans les narines et qui leur vaudra d'être plus ou moins priés de décamper. A l'arrivée, après un passage par Los Angeles où ils mixaient tous leurs albums, "Exile on Main Street" fut considéré comme "très brut, très dur". Très pur dans cette langue du rock'n'roll qu'ils ont continué à peaufiner encore quatre décennies.
On ne les reverra peut-être plus jamais sur scène, ensemble, il restera ces petits bijoux de leur vie commune, ces films, "One + One" de Jean-Luc Godard à la fin des années soixante, ou le récent "Shine a light" de Martin Scorsese, désormais ce "Stones in exile" monté par Stephen Kijak – il avait deux ans à l'époque -, un documentariste américain.
Hier à l'heure des deux projections de "Stones in exile", la rue perpendiculaire à la Croisette qui borde le Palais Stéphanie, était en effervescence. Il fallut s'armer de patience, jouer gentiment des coudes pour accéder aux premiers rangs, être à quatre mètres de la rock star lors de l'échange avec le public. Mick Jagger, en producteur exécutif avisé, s'est prêté de bonne grâce aux questions. Sur cette musique-là, sur cette époque-là, il fit la réponse que nous voulions tous entendre : "great time". Ils étaient jeunes, beaux et prirent du bon temps, donnèrent leur meilleur feeling. Quel que soit l'endroit où nous étions cet été 71, nous récoltons aujourd'hui, les images, les sons de cet exil fiscal.
Finalement, ce n'était pas un exil si terrible que ça !
Richard Pevny

Juliette Cinoche

Adolescente, nous a-t-elle un jour confié, le jeune Juliette était dans les cours de récréation le sujet de sarcasmes où son patronyme se trouvait escamoté en "Cinoche"; ce qui pour une enfant qui avait la larme à l'oeil facile, ne devait pas être rose les jours d'école que le ministre de l'Education a rendu obligatoire pour les petits Français.
Mais avec le temps, ce surnom – qui n'est pas pire que Godasse pour un petit Soulié – a fait son chemin, son oeuvre, et depuis le début de ce 63e Festival est le corps, le visage, le sourire lumineux de Juliette Binoche qui nous accompagne où que porte notre regard autour du Palais des festivals, à la fois intra-muros et partout sur la Croisette. Comme d'autres avant elle, mais pas tant que ça, des Marilyn et des Marlene Dietrich aux silhouettes évaporées, des Ingrid Bergman dans les bras de Cary Grant, ont eu les honneurs de l'affiche du festival. Pourquoi pas Juliette Binoche, icône du cinéma mondial, l'une des rares Françaises à avoir obtenu l'Oscar de la meilleure actrice à Hollywood, qui vient de tourner au côté d'Al Pacino. Chez elle, jamais l'actrice ne cache la peintre ou la femme engagée, passionnée. Quand une journaliste de "Gala" lui demande comment elle choisit ses projets, "ce sont eux qui me choisissent", répond l'actrice. Ainsi en allant rencontrer Abbas Kiarostami à Téhéran, était-elle loin de s'imaginer qu'il allait lui proposer de tourner avec lui. "J'y suis allé pour en savoir un peu plus sur les femmes iraniennes, comment elles ressentaient leur condition de vie. La façon dont il m'a filmée est à l'opposé de ce que dit son pays sur les femmes". Son personnage "est tout ce qu'une femme peut être dans sa complexité. C'est un hymne à l'amour et à la difficulté d'aimer". Pour se guider, elle a regardé des films avec Anna Magnanni. "Son visage exprime tout, sauf le mensonge". Celui de Juliette rend fait de chaque jour de festival, un jour heureux.
R. P.

En Toscane, Abbas Kiarostami filme la radieuse Juliette Binoche

205_low.jpgDans une campagne toscane qui n'aurait guère bougé depuis le "Quattrocento", le cinéaste iranien orchestre la rencontre entre un écrivain anglais (première expérience d'acteur du baryton d'opéra William Shimell rencontré par Abbas Kiarostami au festival d'Aix-en-Provence où ce dernier assurait la mise en scène de Cosi fan tutte), érudit et raffiné, auteur d'un livre sur les relations entre une oeuvre originale et sa copie, et une galeriste française, l'irradiante Juliette Binoche, qui élève seule un jeune fils dissipé.
Elle se propose de lui faire découvrir le temps d'un dimanche ensoleillé, quelques endroits cachés qui pourront nourrir sa propre réflexion sur l'art et ses copies, dans une région où derrière chaque copie s'affiche un chef-d'oeuvre.
Une patronne de café les ayant pris pour mari et femme, peu à peu leur conversation glisse du vous au tu, comme si ces deux-là se connaissaient depuis toujours, et ce qui n'était semble-t-il qu'un jeu, vire au règlement de comptes du vieux couple fatigué, elle lui reprochant ses longues absences, même quand il est là, l'oubli de leur quinzième anniversaire de mariage, le fait qu'il ne la regarde plus avec ses yeux d'autrefois, qu'il la néglige. James Miller s'emporte, la trouve injuste, dit encore l'aimer. Se connaissent-ils vraiment et sont-ils déjà venus dans ce village où des couples tout fraîchement mariés font la queue pour se faire photographier près d'un arbre symbole de bonheur ? Ont-ils pris une chambre le soir de leurs noces sous les toits d'une pension, dont les oreillers de la chambre 9 ont gardé jusqu'à leur odeur ? En longs plans séquences, Abbas Kiarostami filme le dimanche des illusions perdues. Le cinéaste du "Goût de la cerise", Palme d'or en 1997, nous dit au passage que la valeur, pas seulement d'un objet d'art, mais aussi d'une personne, dépend du regard qu'on lui porte. Le regard qu'il porte sur le couple, sur Juliette Binoche femme et actrice, sur l'amour, ne plaira pas aux mollahs iraniens, c'est sûr. Et c'est presque tant mieux pour nous.
Richard Pevny


Meurtres au monastère cistercien

Une petite communauté monastique chrétienne au coeur de l'Algérie musulmane. Un îlot de paix alors que les combattants du GIA font régner la terreur, égorgent des adolescentes "impudiques" ou mènent des opérations de guérilla contre les militaires. C'est le lieu et l'époque racontés dans "Des hommes et des dieux" du réalisateur français Xavier Beauvois, qui avait remporté le Prix du Jury à Cannes en 1995 pour "N'oublie pas que tu vas mourir".
Le cinéaste est passé d'un univers urbain, celui du "Petit lieutenant" son précédent long métrage, à ce film totalement dépouillé où entre les sept offices religieux de la journée, ces trappistes mènent une existence simple faite de travail et de prière. Tourné dans de fabuleux paysages montagneux du Maroc, "Des hommes et des dieux" nous fait partager un moment d'oecuménisme entre huit Cisterciens français et une communauté villageoise algérienne, dans une totale harmonie. Le monastère est aussi un dispensaire où officie le frère Luc (Michael Lonsdale), un ancien médecin, sept jours sur sept pour les gens qui accourent de toute la région. Quand les rebelles s'approchent du monastère, les militaires deviennent nerveux, incitent les moines à partir, ne comprennent pas pourquoi frère Christian (Lambert Wilson), prieur du petit monastère, ne partage pas leur haine des combattants islamistes. Qui a tué les huit moines de Tibhirine ? Si Xavier Beauvois évite toute polémique sur la responsabilité réelle de l'enlèvement et du massacre des moines en 1996, l'on sent qu'en adoptant le point de vue de la communauté monastique, il ne va pas manquer d'irriter le gouvernement algérien. Surtout après les révélations, l'an dernier, d'un officier français à Alger pointant une bavure des militaires algériens. Les corps auraient été décapités, histoire ensuite de mouiller le GIA. "Les moines appelaient frères de la montagne les terroristes et frères de la plaine les militaires", rappelle le scénariste Etienne Comar qui a pu bénéficier l'été dernier de documents français déclassifiés, alors qu'une action judiciaire est ouverte depuis 2003.
R. P.




Kitano yakuza

Voilà un cinéaste qui ne déçoit pas.
Tous les dix ans ou à peu près, il nous réalise un bon, voire un excellent film de yakuzas. "Outrage", présenté en compétition, ne déroge pas à cette règle du film de genre.
Et de plus, on sent que Takeshi Kitano s'est beaucoup amusé à en interpréter l'un des dix yakuzas et pas des moindres, puisqu'il s'agit du préposé aux basses besognes.
Pactes, trahisons, excuses, vengeances, complots, sous la houlette du big boss qui monte ses hommes les uns contre les autres afin de s'emparer de leurs territoires, les clans s'affrontent avec une rare violence pour s'attirer les faveurs de "Monsieur le Président" et gravir plus vite les échelons de l'organisation criminelle. Une guerre impitoyable que le cinéaste, alias Otomo, un yakuza à l'ancienne, dont le raffinement en matière de violence est sans limite, orchestre entre douceur et fermeté. "J'ai travaillé dans les limites du genre, mais j'ai ajouté des ingrédients inattendus dans le scénario", dit Takeshi.
Les mafieux italo-américains utilisent la batte de base-ball pour éclater les crânes de leurs ennemis (De Niro dans "Les incorruptibles" de Palma, Joe Pesci dans "Les affranchis" de Scorsese), c'est dans l'hémoglobine que l'on reconnaît Kitano et son utilisation pour le moins originale (si l'on veut) de la roulette de dentiste.
Il n'est pas sûr que cette mise en scène de la violence séduise le jury, n'empêche, on salue le retour en compétition, sept ans après "ZaItoichi", d'un des maîtres contemporains du cinéma japonais. Au soir du palmarès, Beat Takeshi restera comme toujours impassible, le visage fermé, marqué par quelques blessures de la vie. Comme dans ce premier travelling de "Outrage" où la caméra le surprend au côté d'autres yakuzas dans un impressionnant alignement de limousines noires.
R. P.

Godard sans Godard sur la Croisette

Inviter Jean-Luc Godard en sélection, c'était s'assurer de sa personne pour une conférence de presse mémorable, l'année de ses 80 ans, où il serait seul face à la presse, peut-être l'une des dernières fois. C'était trop beau pour être vrai. Godard a décliné l'invitation avec des mots qui laissent rêveurs (1).
Godard filme la mer comme personne". On a pu lire cette ânerie, en début de semaine dernière dans un hebdo qui a souvent par le passé usé de la parole godardienne. Comme si la critique avait des trous de mémoire et oublié jusqu'à Fellini. Mais il est vrai que le paquebot Costa, sur lequel le cinéaste suisse entreprend sa croisière, n'est pas le Rex de légende de "Amarcord" et qui dans notre mémoire n'en finit pas de traverser nos nuits blanches comme des écrans de cinéma. On pourrait aussi citer la lagune du studio 5 de Cine Citta dans "Casanova" du même Fellini. Mais arrêtons les comparaisons, s'il y avait une once de cinéma dans ce collage qu'est "Film socialisme", la dernière activité de Jean-Luc Godard, faute d'avoir encore à raconter quelque chose de fictionnel. Entre Odessa, la Palestine, Naples, la Grèce à propos de laquelle il faut lire "Ellas" mais entendre "hélas" ou "Hell as", Barcelona pour la guerre civile espagnole vue comme une corrida à laquelle assisteraient en spectateurs Dos Passos et Hemingway entre autres, l'or de la Banque nationale espagnole emporté par les communistes, toutes les guerres, le NKVD et les nazis, tous les tortionnaires, Alger la Blanche et "Pépé le Moko", plus Balzac, Sartre, Bernanos, Aragon, Beethoven Eisenstein ou Welles, "Voyage en Italie", "L'espoir"... c'est à une croisière de la mémoire que voudrait nous convier Jean-Luc Godard. Ce n'est pas "la croisière s'amuse", même si les vrais passagers du Costa, filmés de ports en ports, semblent satisfaits de la bouffe, du casino et du bar.
Pour les spectateurs de la "première mondiale" de "Film socialisme" cela frise parfois l'indigestion d'images et de citations sans queue ni tête ("L'argent a été inventé pour pas regarder les hommes dans les yeux").
Ce ne pourrait être que du radotage de vieux cinéaste figé dans un même rôle, depuis qu'il lançait à Cannes en 1968, ce mot d'ordre : "Les films appartiennent à ceux qui les font", s'il n'y avait en outre une évidente mauvaise foi. Jean-Luc Godard se fout de nous, même s'il se trouvera des critiques pour louer son infatigable génie. On passe notre temps à râler contre les films nombrilistes qui n'ont rien à dire sauf l'ego de leurs réalisateurs. Avec "Film socialisme", nous sommes servis. Jean-Luc Godard voudrait passer pour le dernier révolutionnaire du septième art qui substitue selon le cas le verbe à l'image et l'image au verbe. Maître du slogan, de l'aphorisme, de l'ellipse, de la polémique, de la controverse, de la contradiction, il est un paradoxe à lui tout seul, quand dans une récente interview à Sud Rail magazine, il déclare : "Le cinéma ne se trouve plus nécessairement dans les films". On ne te le fait pas dire, Jean-Luc !
Richard Pevny

(1) "Avec le festival, j'irai jusqu'à la mort, mais je ne ferai pas un pas de plus (...) Suite à des problèmes de type grec, je ne pourrai être votre obligé à Cannes", lit-on dans ce document publié par Libération.


Chaplin = cinéma

Pourquoi aimons-nous le cinéma ? Chacun d'entre nous pourrait citer des tas de bonnes raisons qui ne sont pas forcément générationnelles.
Il n'est pas nécessaire d'avoir connu Lauren Bacall – ou alors juste l'avoir rencontrée pour solliciter un autographe – pour être ému par son regard dans sa première scène du "Port de l'angoisse", la première qu'elle tourna avec Howard Hawks. Elle devait lancer à Bogart : "Quelqu'un a-t-il du feu ?", mais elle tremblait de trac, au point pour le dissiper de baisser la tête en levant juste les yeux vers la caméra.
De là est né le surnom de "The look" qu'on lui donna et qui fait encore chavirer d'émotion les cinéphiles d'aujourd'hui.
On pourrait en citer d'autres, de Claudia Cardinale, qui était là il y a deux jours avec Delon pour la présentation de la copie restaurée du "Guépard" de Luchino Visconti, à Michele Morgan à propos de laquelle la phrase de Gabin dans "Quai des brumes" est inscrite dans l'inconscient collectif.
Morgan est à Cannes, ou du moins ses peintures le sont dans une galerie de la rue d'Antibes, mais à 90 ans la blonde actrice de "La symphonie pastorale" primé lors du premier Festival de Cannes en 1946, s'est éloignée des mondanités.
Pourquoi j'aime tant le cinéma ? Pour Le timide sourire d'Ingrid Bergman, la main pâle d'Audrey Hepburn dans la "bocca" de "Vacances romaines", pour "Annie Hall" et "La reine (Isabelle) Margot", pour Julie Andrews dans "La mélodie du bonheur", pour tout John Ford, presque tout Hitchcock, "Citizen Kane" et "Les enfants du paradis", pour "Mission" et "La porte du paradis", Fellini, Antonioni et tous les "i" de Cine Citta. Pour Sergio Leone, Scorsese, Coppola. Pour toutes les "nuits américaines" y compris celle de Truffaut.
Pour "Bambi" et "La nuit des morts vivants". Pour Charlot, parce qu'on dit Chaplin comme on dirait le cinéma.
R. P.

Thriller amoureux au XVIe siècle

C'est l'histoire d'une jeune femme au centre de convoitises, l'enjeu d'un duel entre trois hommes pour la conquérir. Car son propre époux ne lui est pas acquis, à qui elle a été "vendue" pour de la terre, des chevaux, du mobilier, quatre poules, un titre... Voilà schématisé le pitch de "La princesse de Montpensier", texte de Madame de La Fayette, un auteur qui n'est pas la préférée du président Sarkozy, qui l'avait fait savoir, et selon le bon vouloir du prince, la femme de lettres avait été mise à l'index des concours de l'administration. Il est vrai que lire la "Princesse de Clèves" n'était pas nécessaire à la rédaction de formulaires d'expulsion d'étrangers du sol national.
Nous savons que c'est un peu en réaction à cet arbitraire que Bertrand Tavernier, le réalisateur de "L.627", "L'appât" et "Ça commence aujourd'hui", des films dont il revendique l'engagement, a entrepris, dans la foulée de son expérience américaine avec "Dans la brume électrique", le tournage, l'automne dernier, de cette "Princesse de Montpensier".
Dans l'adaptation écrite par Jean Cosmos, un vieux briscard du cinéma et compagnon de route de Tavernier depuis ses débuts, la comédienne Mélanie Thierry (récent César du meilleur espoir féminin pour "Un dernier pour la route"), incarne Marie de Mézières, mariée contre sa volonté au jeune comte de Montpensier (Grégoire LePrince-Ringuet), alors qu'elle est éprise du duc Henri de Guise (Gaspard Ulliel). Ce dernier que fera assassiner Henri III, qui dans l'histoire n'est que le duc d'Anjou, frère de Charles IX, et candidat au coeur de Marie, tout comme le Huguenot comte de Chabannes (Lambert Wilson), mentor de Montpensier.
Entre Paris et bords de Loire, chacun d'entre eux est prêt à tout pour l'emporter, jusqu'à la mort, car à quoi bon vivre si c'est juste pour vivre. Il y a de la comédie amoureuse et du suspense, le spectateur se demandant qui l'emportera dans le coeur de la dame à l'issu de ces joutes verbales où le texte d'aujourd'hui rencontre celui du XVIIe siècle. "C'est tellement limpide à dire, tellement beau, cela devient un bonheur à jouer", s'est enthousiasmée, hier matin Mélanie Thierry à l'issue de la projection. "C'est une nouvelle qui parle du XVIe siècle à travers une vision que l'on en a au XVIIe siècle, souligne Bertrand Tavernier. J'ai respecté tous les sentiments et les péripéties. Quand on impose le mariage à Marie de Mézières, ses parents, est-il écrit dans le texte, durent la tourmenter, c'est-à-dire la torturer. Le lecteur de Mme de La Fayette le comprenait avec cette violence-là. Nous sommes allés chercher jusqu'aux racines des mots".Un journaliste anglo-saxon – ils sont peu en conférence de presse pour un film français – évoque le terme de thriller. "Il y a une tension dans les sentiments qui sont des sentiments que l'on trouve dans les meilleurs films noirs", dit le cinéaste de "Que la fête commence", son deuxième long métrage en 1975, qui évoquait la Régence, cette courte période de libération sexuelle après l'ultra catholicisme de la fin du règne de Louis XIV.
Richard Pevny