22/05/2011

Critique élogieuse sous forme épistolaire

jacob.jpgCher Gilles Jacob. Chaque soir durant le festival de Cannes, aux alentours de 18h 45, on vous trouvera perché en haut des marches du Théâtre Lumière, hiératique, droit dans votre smoking noir, le regard du « guetteur » perdu sur la foule, tel un seigneur au balcon de son château, « un gentil sourire de Mona Lisa par instants au coin des lèvres » , écrit de vous Lionel Chouchon, qui a créé entre autres les festivals d‘Avoriaz, de Deauville et de Cognac (1). Depuis trente ans ou plus, vous régnez - mais ce n’est pas un pouvoir sans partage - sur le Festival international du film. On vous sait obstiné pour avoir tenu tête ou résisté aux uns et aux autres, les politiques, les producteurs, Hollywood et même les réalisateurs. Vous avez fait de Cannes le premier festival de cinéma au monde. Cannes n’a pas été seulement un découvreur, la liste serait trop longue, il a permis à des films, des cinéastes privés de liberté, de parole, de création, d’être entendus ou plutôt vus. Encore cette année. Quant aux Palmes d’or les plus contestées, sifflées, elles sont aujourd’hui pleinement reconnues. Mais vous avez raconté tout cela en 2009 dans un livre savoureux, « La vie passera comme un rêve ». Depuis que vous n’êtes plus qu’un honorifique président du Festival dont la voix reste écoutée, vous vous êtes souvenu de votre précédent métier, critique à L’Express. Ainsi, vous livrez une soixantaine de lettres rêvées à des gens de la profession, mais pas seulement - le chef d’orchestre Claudio Abaddo, la pianiste Martha Argerich, les écrivains Le Clézio, Truman Capote et même le maire de Paris font partie des heureux destinataires de cette correspondance imaginaire.
La plupart sont amoureuses, car elles sont toutes écrites à des personnes pour lesquelles vous avez de l’amitié, de la sympathie, de l’admiration. Même votre confession au Maréchal Juin raconte une éducation sentimentale dont le chef d‘état-major n‘est que le témoin indirect. Certaines sont obstinées. Cinq d’entre elles sont destinées à Juliette Binoche. Feu le président Mitterrand avait cette même pathologie pour laquelle on ne souhaite aucun remède. Je fus moi-même intimidé par cette porteuse de clé des songes la première fois que je la vis à la villa UGC sur les hauteurs de la Bocca où elle recevait la presse pour le film d’André Téchiné « Rendez-vous ». Cherchez pas, nous étions en mai 1985.
4 juillet 2010 : « Une jeune et jolie personne porte bonheur à un journaliste chaque fois qu’ils sont ensemble », écrivez-vous page 273. Vous vous doutiez que cela serait repris, que votre admiration, votre affection pour « ma chère Juliette » serait partagée. Voilà, c’est dit !
Et Rita ou devrais-je dire « Gilda ». Vous nous racontez l’avoir enlevée dans le hall de l’hôtel de Paris à Monte-Carlo. Vous lui avouez avoir vu le film de King Vidor trente-sept fois. « Un léger trouble sensuel nous reliait l’un à l’autre telle une formule chimique ». Comment faites-vous ? En 1981, mon premier festival, je cherchais comme un malade le numéro de chambre d’Isabelle Adjani au Majestic. Je l’a décrivais me scrutant, silhouette parmi d’autres sur la Croisette, derrière les lourds rideaux de sa suite. Mon imagination n’est aussi fertile. Et Gene Tierney, « aussi belle au-dedans qu’au-dehors ». Votre correspondance ne rapporte pas juste les rêveries d’un cinéphile amoureux de créatures longtemps inaccessibles, elle parle de films, d‘une autre dimension qui n’est pas, nous le savons, tous, la vraie vie, même si parfois elle s’en approche. Enfant, je m’étais glissé, le cœur battant, dans les coulisses de la salle paroissiale où j’espérais bien apercevoir le vrai Charlot. Tel le Woody Allen de « La rose pourpre du Caire » je ne cesse de passer d’une dimension à l’autre, entre fiction et réalité. En près d’un demi-siècle de fréquentation des cinémas, j’ai fini par confondre le jour et la nuit des salles obscures. Une nuit américaine sans fin.
Richard Pevny
« Le fantôme du capitaine » de Gilles Jacob. Robert Laffont. 341 p., 20 euros.
(1) "Mon papa Razzi" de Lionel Chouchon. Editions du Rocher.

Belmondo, enfin une Palme d'or !

belmondo.gif Longtemps le box-office hexagonal n’eut d’yeux que pour lui. Cette belmondomania ne plaisait pas à tout le monde. Une partie de la critique l’accusait de faire de l’ombre au reste du cinéma français. On lui fit de mauvais procès. Parce que « L’as des as », « Le professionnel » ou « Le marginal » réalisaient de 5 à 5,5 millions d’entrées France. « Moi, j’avais de la chance, je pouvais faire un Godard, un Verneuil, un Melville, un Louis Malle… Aujourd’hui, c’est beaucoup plus dur » , confiait-il au magazine Première en octobre 1985.
Onze ans plus tard, c’est lui qui se retrouvait marginalisé, son adaptation de « Désiré » de Sacha Guitry par Bernard Murat souffrait à son tour de l’impitoyable loi du marché qui fait que certains films sortent avec plusieurs centaines de copies, d’autres avec quelques dizaines. « Désiré » se trouvait dans ce dernier cas. L’objet du désamour national décida donc que son nouveau terrain de jeu serait désormais la scène. Il est vrai que c’est pour le théâtre qu’il était entré en scène. Il avait 18 ans. Il venait de clore une tournée théâtrale calamiteuse dans les Pyrénées-Orientales en compagnie du jeune Guy Bedos. Ce serait le Conservatoire ou rien. Ses nouveaux amis s’appelaient Françoise Fabian, Marielle, Rochefort, Claude Rich, Bruno Cremer, Pierre Vernier… Il en reste cette photo d’un Belmondo porté en triomphe le 4 juillet 1956 sur la scène de l’Odéon où avaient lieu les épreuves du concours de sortie, face à un public « l’applaudissant à tout rompre » , écrit son meilleur biographe Philippe Durant; Jean-Paul exécutait même un bras d’honneur en direction du jury. Belmondo n’avait eu droit qu’à un « rappel du premier accessit » . Il est vrai que le turbulent apprenti comédien ne faisait rien pour se faire aimer de ses professeurs. Parmi ceux qui auraient maille à partie avec lui, un certain Pierre Dux dont il fréquentera quatre années durant la classe, et qui le distribuait presque uniquement dans les rôles de valet de comédie.
Un jour, lors d’une fête au Conservatoire, Belmondo fait entrer un clochard en le présentant comme son père. Le lendemain, Pierre Dux offrira pour ce père dans la dèche un de ses costumes. « Lorsqu’il apprit la vérité, il ne me l’a jamais pardonné », se souvient l’acteur pour qui la vie était une scène de comédie permanente. Belmondo ne pouvait s’empêcher de faire rire, même dans les scènes tragiques. Jouant Claudel, il n’avait qu’une phrase et dire : « Mon petit pain est gelé ». Mais il l’avait fait en imitant Michel Simon, multipliant les grimaces et provoquant les rires étouffés du public.
Après de timides débuts au cinéma, Marc Allégret le distribue dans deux de ses films, « Sois belle et tais-toi » et « Un drôle de dimanche »; il y fait la connaissance d’Alain Delon. Il joue sur scène tour à tour « La mégère apprivoisée » et « Oscar ». Marcel Carné le remarque et pense à lui pour le rôle principal des «Tricheurs ». Mais c’est Laurent Tazieff que le réalisateur découvre à la télévision qui emporte le rôle. Belmondo se voit proposé un second rôle « tout à fait négligeable sur le plan de l‘intrigue ».
Sur la plateau, la jeunesse de Saint-Germain-des-Prés est turbulente. « Nous faisions les idiots », se souvient Bébel. Carné « n’arrivait plus à les tenir et recevait des « T’as gueule, Marcel »! Un jour où le whisky avait trop coulé, pour faire plus vrai, Belmondo traité le réalisateur des « Enfants du paradis » de « vioque».
Et puis c’est la rencontre avec Jean-Luc Godard. « Je le croisais souvent chez Lipp où il me fixait, mal rasé, derrière ses lunettes noires… Je crois bien qu’il me faisait peur », confesse-t-il en 1987 dans Télérama. « A bout de souffle », qui devait jouer le rôle de chef de file de la Nouvelle Vague,  est tourné sans dialogue puisqu’il n’y avait pas de son direct, Godard soufflant les répliques quand il le fallait. Le cinéaste invente une manière de filmer, une manière de parler. On croira longtemps à un film improvisé, sans scénario, or chaque matin, Godard écrit les huit pages qui correspondent aux quelques minutes de film mis en boîte durant la journée. « C’était très précis, confie l’acteur à Philippe Durant. Il avait un petit cahier d’écolier où tout était écrit ». Belmondo pensait que ce film bricolé ne sortirait jamais. Ce fut un triomphe. « Du jour au lendemain, j’avais dans les bras pour partenaires Sophia Loren et Gina Lollobrigida. J’étais fasciné. J’ai continué ». >Philippe Durant, auteur de plusieurs livres consacrés à Simone Signoret, Gérard Philipe ou Michel Audiard, a écrit en 1993 l’une des plus complètes biographies sur Jean-Paul Belmondo. Ces jours-ci paraît la troisième réédition de ce pavé sur l’un des acteurs légendaires du cinéma français à qui le Festival de Cannes a rendu hommage le mardi 17 mai en lui décernant une Palme d'or. Il y eut une montée des marches des anciens du Conservatoire. On évoqua « Léon Morin prêtre », « Pierrot le fou », « La sirène du Mississipi », « Stavisky », « Borsalino », « Le doulos », « L’homme de Rio »… les titres de ces films au patrimoine du cinéma français sont impressionnants. On oubliera son retour, après son accident vasculaire de 2001 qu’il a surmonté avec une grande détermination, dans un film de Francis Huster (« Un homme et son chien ») où beaucoup d’amis sont venus faire de la figuration pour ce que beaucoup ont pensé comme des adieux au cinéma
« Aujourd’hui, je crois que je stopperai Quand ça ne m’amusera plus. Je n’ai jamais eu besoin de jouer pour de l’argent ou pour courir vers une gloire éphémère. J’ai encore des choses à apprendre », dit-il après soixante ans de carrière et quelque 80 films « au compteur » .
Richard Pevny >« Belmondo » de Philippe Durant. Robert Laffont. 656 pages, 24 euros.

21/05/2011

20 mai : les couleurs du "Voyage dans la Lune" de Méliès retrouvées

melies.jpgC'est un film de quinze minutes pas plus, mais que les fans des premiers temps du cinéma connaissent bien : "Le voyage dans la Lune"de Georges Méliès.
Touche-à-tout, magicien, illusionniste, Georges Méliès a été parmi les spectateurs de la fameuse première séanc e du cinématographe le 28 décembre 1895 dans le salon Indien du Grand Café du boulevard des Capucines à Paris, à l'invitation de Louis Lumière.
Et dès 1896, il tourne ses premières bobines, "Une partie de cartes", "Escamotage d'une dame chez Robert Houdin" qu'il projette dans le Théâtre Robert-Houdin qu'il a racheté à la veuve de ce dernier. Méliès est un bricoleur. Dans son studio de Montreuil-sous-Bois, le premier en France, avant celui de Pathé et des Gaumont, il imagine trucages en effets spéciaux. Georges Méliès va se montrer inventif, au point, qu'aujourd'hui encore, ses films qui ont échappé au feu allumé par lui en 1925 dans le jardin de sa propriété de Montreuil, dans un moment de désespoir, jetant dans les flammes son stock de négatifs, sont une source d'inspiration.
En dix-sept ans d'activités, Georges Méliès a réalisé quelque 500 à 600 courts-métrages. "Le voyage dans la Lune" en est le vingtième, réalisé en 1902. On en connaissait la version en noir et blanc, une version colorisée par Méliès vient d'être restaurée à Hollywood grâce au mécénat des fondations Groupama Gan pour le et Technicolor pour le patrimoine du . Et c'est à Barcelone qu'en été retrouvée l'unique bobine, en piteux état. "La pellicule se brisait en mille morceaux", assure l'un des responsables de la restauration.
Cette version avait semble-t-il été programmée au Cinematografo Napoleon ou au Grand Colomb.
Une publicité du 2 mai 1903 présente le "Viaje a la luna" , "film en couleur, dernière création de Méliès".
Ainsi une copie a-t-elle traversé le siècle, de réduits en débarras, offerte dans un lot de 200 films muets par un collectionneur anonyme à la Filmoteca de Catalunya.
Six ans plus tard, dans le cadre d'un échange, ce film s'est retrouvé dans les collections de Lobster Films qui en initié le sauvetage. Les 13 375 images du "Voyage" ont été restaurées une par une . Certes, le "Voyage dans la Lune" ce n'est pas "Star Wars", mais la modernité des effets spéciaux pour l'époque est quelque chose de fantastique.«Ce qu'il faut restaurer c'est l'émerverillement du spectateur", souligne Serge Bromberg, historien du cinéma et patron de Lobster Films.


18 mai : Cavalier Président !

Le réalisateur Alain Cavalier, 80 ans cette année dont cinquante passées derrière une caméra, n'en a, semble-t-il, pas fini avec le septième art qu'il a porté à l'un de ses plus hauts sommets en 1986 avec "Thérèse", sans doute son film le plus grand public.
Depuis longtemps, Alain Cavalier est avec le cinéma dans une intimité quasi monastique.
Le réalisateur de "Irène" émouvant long métrage consacré à sa défunte épouse, qui donnait à penser qu'il pourrait ne plus jamais avoir envie de tenir une caméra, livre avec "Pater", peut-être une ultime réflexion sur le cinéma vérité et mensonge dans un dialogue avec Vincent Lindon. Ces deux-là, nous dit-on, sont comme fils et père.
Nous sommes au mois d'avril. La caméra filme les mains de Cavalier qui déversent dans deux assiettes un bocal de truffes. Diverses victuailles sont sur la table. Alain Cavalier et Vincent Lindon préparent un film sur le pouvoir, l'un sera le Président, l'autre son Premier ministre. Où sommes-nous ? Dans la propre maison du réalisateur ? Cavalier dit ne pas avoir porté de costume et de cravate depuis "Thérèse". On le verra 105 minutes durant en costumes, même lorsqu'il n'est qu'Alain Cavalier. Le film ainsi navigue entre deux fictions formant un tout. Alain Cavalier et Vincent Lindon conversant comme deux amis qui s'apprêtent à tourner un film, et puis les mêmes, sans changer de tenue, interprétant le Président et son Premier ministre.
Parfois nous sommes dans le bureau du Président ou à table, d'autres fois dans la cuisine alors que cuisent des asperges à la vapeur. Vincent Lindon est-il Lindon ou un acteur quand il évoque, énervé, une altercation qu'il vient d'avoir avec le concierge, à propos du fonctionnement de l'ascenseur.
Et puis il y a la politique. Président et Premier ministre souhaiteraient une réconciliation entre ceux qui n'ont pas beaucoup et ceux qui ont tout. Et si une loi venait plafonner les hauts salaires, comme il existe un salaire minimum ? O n voit que l'âge n'a pas enlevé à Alain Cavalier sa capacité à s'indigner des gens qui quittent leur pays pour porter leurs revenus à l'étranger. On ne devrait pas leur donner de Légion d'honneur, dit-il. "Je ne veux pas que l'on pense que l'État vole le peuple", dit le Président.
Il est question d'une photo compromettante pour un adversaire à la présidence : "Ce n'est pas une arme", lâche Lindon. La salle ricane et applaudit.


15 mai : gardarem lo Larzac

larzac.jpgUn aigle décrit de grands cercles dans un ciel d'un bleu infini. Il observe l'homme qui au sol parcourt à petites foulées le chemin qui court sur le causse du Larzac. Drôle d'endroit pour faire son jogging. Ce sexagénaire à la barbe blanche, c'est Léon Maille, l'un des 103. Durant dix ans, ces indigènes firent de leur résistance pacifique à l'Etat français, un modèle de lutte dont on parle encore aujourd'hui. José Bové, longtemps porte-parole de la Confédération paysanne, figure emblématique des faucheurs, fut l'un d'eux.
Pierre et Christiane Burguière, Michel Courtin, Christian Rouqueirol, Pierre Bonnefous, Michel Vincent, Marizette Tarlier, dont le mari Guy - décédé en 1992 - fut en quelque sorte le "stratège de la lutte" au point qu'à Paris dans les cabinets ministériels on lui décernait le titre de "préfet du Larzac", tous ceux-là furent aux avant-postes de cette lutte. Ils étaient des paysans "pur porc", c'est-à-dire de souche, catholiques et de droite, dit l'un d'eux, ou "pionniers", venus "coloniser" ces terres caillouteuses où rien ne poussait facilement, parce qu'ils en étaient tombés amoureux comme d'une beauté unique dont on veut se repaître chaque jour de la vue.
Des paysans dont on disait à l'heure du journal télévisé qu'ils vivaient encore comme au Moyen-âge, selon le secrétaire d'Etat à la Défense de l'époque, et à qui Paris apporterait le confort contre quelques hectares de terre tout juste bonne à faire crapahuter de jeunes recrues en treillis. Les 103, sur 107 paysans expropriés, dirent non et les Français furent derrière ces gens-là, parce que la France rurale cela parle au coeur de chacun.
Et bientôt, le Larzac, ses grands rassemblements festifs, sorte de Woodstock occitan où venaient chanter Marti et Graeme Allwright, ces convois de tracteurs vers la capitale, reçus de village en village comme s'il s'agissait de la caravane du Tour de France, ces moutons lâchés sur le Champ-de-Mars, ce Larzac fut l'endroit où l'on pouvait prolonger Mai 68 "après voir été foutu dehors de la ville", dit le curé Pierre Bonnefous qui à l'époque prit fait et cause pour les 103 avec la bénédiction de l'évêque de Rodez.
'Tous au Larzac' du documentariste Christian Rouaud, arrive à un moment crucial, alors que les papys du Larzac sont appelés à reprendre du service. "En luttant contre le gaz de schiste, on empêche les multinationales de détruire notre territoire", "message très subversif".



14 mai : habemus Moretti

hbemus.jpgOn se croirait au collège pendant une interro écrite. Les cardinaux alignés sur deux rangs de face, doivent inscrire sur une fiche le nom de leur favori au fauteuil de Saint Pierre. Il y a ceux qui tentent de copier sur leur voisin, d'autres qui se planquent derrière leur bras... Après l'émotion que chaque spectateur ne pourra que ressentir devant les images d'archives de l'enterrement de Jean Paul II qui ouvrent le film, Nanni Moretti installe un court moment de comédie. Dans le silence de la chapelle Sixtine, les pensées intimes des cardinaux explosent en une cacophonie de suppliques : "Pas moi, Seigneur !" Et puis c'est un visage, jusqu'alors perdu parmi d'autres sur lequel l'objectif se focalise, le visage de Michel Piccoli, le pape que s'est choisi Nanni Moretti dans 'Habemus papam'.
Et ce pape va refuser la charge qui lui est proposée, parce qu'il ne s'en sent pas capable. Personne ne refuserait un tel honneur, mais lui parce qu'il ne la demandait pas, la repousse. Ce qu'il aurait voulu : être acteur, jouer Tchekhov, mais il a raté son entrée au Conservatoire.
'Habemus papam', le nouveau film de Nanni Moretti livre beaucoup plus de choses sur le métier d'acteur, la scène et le cinéma en général, que sur celui de pape.
On a donc un pape qui demande à réfléchir, fausse compagnie à ses anges gardiens et s'en va errer à travers la ville. Partout où il passe, on regarde ce vieil homme un peu original sans rien ne percevoir de son rôle, alors que la ville éternelle prie pour que le nouveau pape se montre enfin à sa fenêtre. Pendant ce temps au Vatican, le psychanalyste appelé pour sonder l'inconscient sinon l'âme du nouvel élu, organise des parties de volley-ball avec les cardinaux de la curie.
Ces derniers, toujours au secret, s'adonnent dans le silence de leur étroite chambre, qui au vélo d'appart, qui à une réussite ou à la réalisation d'un puzzle.
Sous l'habit pontifical il y a un homme qui doute, non pas de sa foi, mais de sa capacité à changer l'Eglise, à guider le milliard de croyants, à apporter amour et compréhension.
Le spectateur se souvient de Jean Paul Ier, qui selon la confidence d'un cardinal, ne voulait pas accepter, et est décédé épuisé après un mois de pontificat en 1978. Il a peut-être lu de la main même de Benoît XVI, que ce dernier a pensé au couperet de la guillotine lorsque son nom est sorti. Il comprendra donc aisément le propos de Nanni Moretti. Rien qui n'offense la religion ou ébranle le socle même de l'Eglise.
Quant au pape, il est interprété par le légendaire Michel Piccoli qui lui donne de cette autorité qui caractérise depuis toujours les gens d'église. Mais derrière le visage comme sculpté dans le marbre de Carrare du chef, il y a un homme saisi de panique. Un prix d'interprétation ne serait pas volé par cet immense acteur.


17 mai : l'odyssée de l'espèce

tree of life.jpgUne météorite arrive aujourd'hui sur les écrans, puisque sa présentation à Cannes coïncide avec une sortie en salles exceptionnellement avancée d'un jour. Son auteur est connu, encore que... Terrence Malick puisqu'il s'agit de lui, se la joue façon Stanley Kubrick. Ainsi, hier, il n'était pas certain qu'il soit là pour monter les marches ; quant à venir chercher un prix... ce n'est pas trop son genre de mondanités, nous a fait savoir son équipe.
On comprend très vite, dès les premières images de "L'arbre de la vie", que Terrence Malick a bien d'autres préoccupations. On aimera ce film sans réserve ou on le rejettera avec la même intransigeance. Comme l'a dit, hier lors de la conférence de presse Brad Pitt, qui est aussi l'un des producteurs du film, Terrence Malick souhaite laisser le public interpréter son film comme il le souhaite, comme il le ressentira. Et il est vrai que l'on ressent des choses très fortes. C'est à la fois cosmique et mystique.
D'un côté, "L'arbre de la vie" raconte la vie dans les années cinquante d'une famille américaine à Waco dans le Texas. M O'Brien (Brad Pitt) est un être autoritaire qui puise dans la nature son mode d'action. Comme elle, pour survivre il faut se battre, s'imposer. Malheur aux faibles ! Le tout sous le regard inquisiteur de Dieu. Mme O'Brien (Jessica Chastain) est la grâce incarnée, la pureté. Son credo est amour, pardon, réconfort. Jack (Sean Penn), l'aîné des trois garçons O'Brien, lorsqu'adulte, il pense à son enfance, se souvient s'être révolté contre les préceptes paternels, son individualisme forcené, qui obligeait ses garçons à lui r & répondre comme à la caserne : "Thank you sir", "Yes Sir"... Pour réussir, leur enseignait-il, il ne faut pas être trop gentil. Mordre.
Derrière l'apparente harmonie d'un mode de vie américain, il y a beaucoup de colère, de la haine, et plus tard des regrets, de l'amertume.
Cette histoire est encadrée par un flot d'images racontant une odyssée du Big Bang à aujourd'hui, en passant par les dinosaures. "L'arbre de la vie" n'est plus juste un film, c'est une expérience, dans laquelle la musique du Français Alexandre Desplat, plus "La messe des morts" de Berlioz ou le "Lacrimosa" du Polonais Preizner, jouent un rôle indéniable.
La rencontre des deux thèmes n'est pas toujours lisible, mais que c'est beau ! Mais "2001, l'odyssée de l'espace"ne l'était pas plus, depuis quatre décennies l'objet de multiples lectures. Pas étonnant que Terrence Malick ait fait appel pour ses effets visuels à Douglas Trumbull qui avait travaillé au voyage cosmique de Kubrick.
Et puis, il y a les voix off des personnages qui interrogent celui de la fratrie qui est mort, parti on ne sait dans quelle dimension, à qui l'on n'a pu dire combien on l'aimait. "Sans amour, semble vouloir nous dire Terrence Malick, la vie passera comme un éclair". Ne ratez pas ces 2h 18 d'intense cinéma.

19 mai : dans la peau de Sarkozy

conquete.jpgEn peignoir affalé dans un large fauteuil, la télécommande dans une main, dans l'autre jonglant avec son alliance, tel nous apparaît Nicolas Sarkozy interprété par Bruno Podalydès dans le film le plus attendu du festival. Nous sommes le 6 mai 2007. Le candidat à la présidentielle attend les résultats définitifs de l'élection. Maussade, parce que son épouse, où ce qu'il en reste, n'est pas là. On ne l'a même pas vue voter. Cécilia, celle qui gérait tout, qui contrôlait tout, depuis le début, et qui l'a lâché dans les derniers lacets de cette ascension.
Mais Nicolas Sarkozy est un battant, c'est Rocky Balboa, même à terre, il se relève pour continuer le combat. "Je suis comme Virenque, je tombe, je me relève et je gagne la course", dit-il à une équipe de France 2 qui le suit entrain de faire du vélo. Le Nicolas Sarkozy de "La conquête"n'est pas très éloigné du vrai Nicolas Sarkozy. En fait, c'est lui et c'est pas tout à fait lui. Il y a des gestes reconnaissables, quelques tics, haussements des épaules, la voix aussi de l'acteur est un peu changée.
On n'est ni dans la caricature, encore moins dans le pastiche. "La conquête" est une comédie sur le pouvoir. Il n'est pas dit que ce film déplaît au principal intéressé. En tout cas, ses conseillers pourraient le lui recommander comme un exercice de ce qu'il ne faut pas faire avant 2012. Reste que "La conquête"ne plaira sans doute pas au petit monde médiatico-politique parisien, à commencer par les journalistes serviles au pouvoir et bien mal récompensés.
Il ne plaira pas à Dominique de Villepin, parce que le personnage qui le représente semble accréditer l'idée d'un cabinet noir tramant des complots, manipulant des listings pour nuire au candidat Sarkozy. Mais bien sûr, nous sommes dans une fiction, on n'est pas obligé de tout croire.
Pourtant ils sont tous là, facilement identifiables, Cécila Sarkozy, Rachida Dati, Jacques et Bernadette Chirac, Dominique de Villepin, Pierre Charon, Jean-Louis Debré, Henri Guaino... d'autres encore, quand débute la conquête de ce pouvoir en 2002 avec la nomination de Sarkozy à l'Intérieur. Chirac l'aurait placé à ce poste "pour le flinguer", dit-il à son équipe. Aussi sera-t-il "le premier des ministres", omniprésent. Un "ministre de l'actualité"qui dit aux flics qu'ils ne sont pas là pour jouer les assistantes sociales ou au football avec des gamins, mais "pour réprimer". Derrière cette volonté de se mettre en avant, il y a Cécilia. "Tu dois fabriquer l'actualité et la commenter", lui dit-elle. Cécilia l'inspiratrice, Cécilia sans laquelle il n'est rien, et qu'il cherche partout comme un malade le soir de son élection. Dans le cinéma français nous ne sommes guère habitués à un tel traitement du politique s'agissant de la personne même de l'exécutif, quand les Anglo-Saxons produisent avec l'argent de la BBC "The Queen" de Stephen Frears.
En France chaînes publiques et privées, hormis Canal +, se sont déballonnées. Frilosité vis-à-vis du politique. Reste ce long-métrage sur les cuisines de la politique au plus haut sommet de l'Etat existe. Instructif et parfois mêmes irrésistible. Telle cette scène : après une intervention télévisée, Chirac appelle Sarkozy pour le féliciter. L'autre n'en croit rien et murmure : "Je vais le niquer ce grand con". Cécilia le coupe : "Tu as éteint au moins ton portable"...
Richard Pevny

16 mai : Dujardin star du muet

the artist.jpgC’est un merveilleux hommage au cinéma. Un peu culotté quand même Michel Hazanavicius, le réalisateur de ce long métrage en noir et blanc - mais il ne serait pas le premier de “Zelig “de Woody Allen à “Ed Wood” de Tim Burton -, et de surcroît muet. “The Artist” prend le contre-pied de la 3D en revenant à l’âge d’or du cinéma muet, quand les maîtres s’appelaient Frank Borzage, Fritz Lang, Murnau ou King Vidor.
Gonflé les sélectionneurs du festival de Cannes qui, après avoir inscrit ce film français hors compétition, ont fait volte-face à quelques jours de l’ouverture et versé “The Artist” en compétition, ce qui en fait un candidat déclaré à la Palme d’or. L’histoire est celle d’une star du cinéma muet qui par orgueil ne veut pas entendre parler du parlant. Il ne s’en remettra pas, le crash de 1929 finissant par le ruiner. Sur l’un de ses derniers tournages, il a rencontré une jeune figurante que le parlant va propulser en lettres lumineuses aux frontons des cinémas. C’est à la fois “Boulevard du crépuscule” et “Les lumières de la ville”, un mélodrame, genre le mieux adapté au format, avec ci et là une petite touche de comédie.
“The Artist” se situe plus dans l’hommage que le pastiche. Les Américains, selon le réalisateur, ont été « touchés » que des Français viennent jusque chez eux raconter leur propre histoire du cinéma. En effet, le film a été tourné à Hollywood, entre autre dans les anciens studios de Chaplin et Mack Sennett, le bureau de Harry Cohn puissant patron de la Columbia (dont John Goodman dans “The
Artist” pourrait être le double), dans le cinéma où avait eu lieu la première des “Temps modernes” et jusque dans le propre lit et la demeure de Mary Pickford.
« Notre volonté était de faire un divertissement, un film populaire, mais qui ne soit pas dans le second degré », dit Michel Hazanavicius, contrairement à ses deux “OSS 117” avec Jean Dujardin et Berenice Bejo (à la ville la compagne du réalisateur). Ces deux-là se retrouvent pour interpréter George Valentin et Peppy Miller le tandem muet de “The Artist”. Lui a travaillé sur la pantomime,, le jeu de Douglas Fairbanks et les claquettes - leur numéro inspiré de Fred Astaire et Ginger Rogers est magnifique ; elle, a vu sur internet, dit-elle, 150 clins d’œil de Dietrich.
Magnifique travail sur le cadre, la lumière, le jeu des ombres, des contrastes, les décors - de vieux projecteurs ont été sortis de remises où ils avaient été abandonnés - et les costumes, “The Artist” retrouve un langage cinématographique propre au film muet, jusque dans son rythme, 22 images/seconde au lieu de 24, « ce qui donne un léger accéléré » que l’on oublie d’ailleurs très vite.
Quand on demande à Thomas Lagmann ce qui l’a entraîné dans une aventure aussi singulière, lui qui vient de produire une nouvelle “Guerre des boutons” à des années-lumière du muet, le fils de Claude Berri vous répond que « accompagner un rêveur et faire que son rêve se réalise, c’est la
quintessence du métier ». Il ne reste plus au jury qu’à être à son tour emporté dans cet âge d’or que “The Artist” revisite avec beaucoup de sens artistique.


15 mai : Guédiguian en sentinelle

Quatorze ans après “Marius et Jeannette “qui fut au sein de la sélection Un certain regard, l’une des plus belles surprises du festival 1997, Robert Guédiguian est venu samedi soir présenter dans cette même salle son dix-septième long métrage pour lequel il a été remercié par une salle debout,
applaudissant pendant plusieurs minutes, réception chaleureuse, presque fraternelle, avec dans le public des gens comme José Bové et le réalisateur italien Nanni Moretti.
“Les neiges du Kilimandjaro” qui, comme son nom ne l’indique pas, a été tourné à Marseille, dans le quartier de l’Estaque, « le quartier où je suis né, à précisé le réalisateur en guise de préambule. Au générique, on y retrouve la bande à Guédiguian, son épouse Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan, Maryline Canto, d’autres comme Grégoire Leprince-Ringuet ou Robin Stévenin. “Les neiges du Kilimandjaro” emprunte son titre à une chanson célèbre de Pascal Danel dans les années soixante. Il emprunte aussi à Victor Hugo son poème sur “Les pauvres gens” et à Jaurès quelques citations bien senties.
Michel et Marie-Claire, un couple de quinquagénaires qui vient de fêter son vingtième anniversaire de mariage, est agressé un soir chez eux par deux hommes masqués et armés. Après les avoir un peu molestés, les agresseurs s’enfuient avec leurs cartes de crédit. Peu de temps après, Michel apprend fortuitement que le coup a été organisé par l’un des jeunes ouvriers licenciés avec lui. Il le
vit mal. Marie-Claire veut en savoir plus. Elle découvre que Christophe a agi par nécessité. L’argent volé lui a servi à payer le loyer et rembourser deux ou trois dettes. C’est qu’il vit avec deux frères beaucoup plus jeunes qui dépendant entièrement de lui.
Alors que Christophe est jeté en prison pour son forfait, Michel et Marie-Claire décident d’adopter pour un temps ses deux frères. Pour eux, c’est un devoir de solidarité, choix que ne comprennent pas leurs propres enfants. Comme à son habitude, Robert Guédiguian en dit beaucoup sur les choses du quotidien. Il pose aussi cette question : comment celui que j’étais à 20 ans, me jugerait-il aujourd’hui ? Ai-je à la fois vieilli dans ma barbe et dans ma tête ? Où est passée ma faculté d’indignation ? Où est celui qui évoquait l’espoir, la solidarité ? “Les neiges du Kilimandjaro” ajoute un chapitre de plus à la chronique des “petites gens” de Robert Guédiguian.