19/07/2009

"Antichrist" : les rêves en désordre de Lars von Trier

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Si l'on peut reconnaître une qualité au réalisateur Lars von Trier, c'est qu'il ne laisse personne indifférent. On l'aime ou on le déteste, sans concession. On ne connaît que Jean-Luc Godard pour diviser ou rallier aussi radicalement la critique et le public. On attendait avec impatience et curiosité le quatorzième long métrage du cinéaste danois, on n'a pas été volé. Il est vrai que ce dernier est un peu un enfant gâté de la Croisette. Deux de ses films y ont obtenu un grand Prix ("Element of crime" en 1984 et "Breaking the Waves" en 1996), "Europa" s'est vu décerner en 1991 le Prix du jury et "Dancer in the dark" a été Palme d'or en 2000. Après Bjork et Nicole Kidman, c'est à Charlotte Gainsbourg d'être le jouet moins des fantasmes du cinéaste que de ses obsessions. Le corps féminin est on ne peut moins malmené dans "Antichrist", film qui pêle-mêle évoque la chasse aux sorcières, les tourments physiques que l'Eglise, grande misogyne devant l'Eternel, et les puissants leur faisaient subir, sous prétexte qu'elles représentaient le mal, la perte irréparable d'un enfant, la culpabilité, et deux ou trois désordres pyschologiques.

"Antichrist", Lars von Trier l'a écrit à la sortie d'une dépression, comme thérapie, et voir si après une telle épreuve, il pouvait encore écrire un film, ce qu'il a fait mais sans enthousiasme particulier. Dans une "confession" publiée dans le dossier de presse du film, Lars von Trier note que le tournage lui-même a suivi un mode opératoire inhabituel. "Des scènes s'ajoutaient sans raison. Les images étaient composées en dehors de toute logique ou de toute réflexion dramatique. Elles provenaient souvent des rêves que je faisais à l'époque ou de rêves que j'avais faits à une époque antérieure de ma vie".

Pourtant, tout le début du film, en noir et blanc est d'une beauté tragique et éthérée. Sur l'air de "Lascia ch'io pianga" du "Rinaldo" de Hændel, une voix de haute-contre accompagne les ébats amoureux d'un couple cadré en plan serré. En fait, on ne voit que la jeune femme, la sueur qui perle sur son front, le rictus de plaisir qui déforme son visage, son regard dans le vague, et pendant ce temps, un tout jeune enfant, franchit la barrière de sécurité de l'escalier, le descend, s'avance vers la fenêtre, balançant un nounours au bout de sa petite main, s'approche de la baie vitrée derrière laquelle tombe une neige drue, en franchit le chambranle et souriant une dernière fois à ses parents s'élance dans la vie. C'est une scène surprenante, assez difficile à encaisser. Le couple en deuil se retire à "Eden", dans un chalet où elle a passé avec son enfant son dernier été, et où lui (Willem Dafoe le Jésus de "La dernière tentation du Christ" de Martin Scorsese en 1988, un beau scandale dans les bénitiers) va tenter de ramener dans son monde une épouse qui n'est plus de ce monde. Elle sombre peu à peu dans la folie, une folie qui va connaître un épisode furieux, mais le terreau était déjà là, préparé l'été précédent, prêt à l'emploi.

S'y entremêlent les visions cauchemardesques d'un Jérôme Bosch, et les images médiévales de tortures, de mutilations, comme si le péché, particulièrement le péché de chair, s'absolvait dans le démembrement du corps. Une scène d'automutilation du sexe avec une grande paire de ciseaux a choqué une partie des festivaliers à Cannes, et l'on vous épargne la description du type de supplice – hors manuel – qu'elle lui réserve.

En recevant son prix d'interprétation, ne serait-ce que pour avoir eu le courage d'accepter un tel rôle, un rôle traumatisant, même avec l'aide d'une doublure, Charlotte Gainsbourg a remercié son réalisateur qui lui a permis, a-t-elle presque susurré, de vivre "l'expérience la plus intense, la plus douloureuse et la plus excitante" de sa carrière d'actrice.

 

Richard Pevny

 

 

29/05/2009

Cannes : pas "Prophète" en son pays

"Je pense que l'on va me remettre quelque chose, mais je ne sais pas quoi", disait, hier soir, sur les marches à Cannes le Français Jacques Audiard, réalisateur du film le plus plébiscité par la presse internationale ces jours derniers. Mais d'excellentes critiques ne font pas le palmarès, encore moins une Palme d'or, alors que des rumeurs circulaient sur un jury disait-on divisé. En bref, entre la présidente Isabelle Huppert et le cinéaste américain James Gray c'était loin d'être "Two lovers", pour rappeler le titre du dernier film de James Gray. Reste que contrairement à l'an dernier, la Palme d'or n'a pas été remise "à l'unanimité"; c'est peut-être un signe.

Pour le reste, on pourra toujours regretter que Jacques Audiard soit resté à une marche de la Palme, mais "Un prophète", n'en doutons pas, aura en salles cet été le succès qu'il mérite. Il y avait certes un tas de bonnes raisons à primer le film de Michael Haneke. La presse, elle, n'en trouvait qu'une moins bonne : le cinéaste autrichien était celui qui avait permis à Isabelle Huppert de remporter le prix d'interprétation féminine en 2001 pour "La pianiste". Lui-même avait obtenu en 2005 le Prix de la mise en scène pour "Caché", qui lui avait aussi valu le César du meilleur réalisateur. D'un autre côté, on n'allait pas lui refuser la Palme d'or qu'il méritait, sous prétexte que la présidente du jury... etc.

Mais un palmarès à Cannes est surtout fait de grands absents, à commencer par Pedro Almodovar dont "Etreintes brisées" n'a pas séduit la part féminine du jury (5 contre 4). Almodovar qui n'y croyait pas (tout en espérant sans doute comme tous). Autre séducteur éconduit, Eric Cantona dans le Ken Loach, "Looking for Eric", le film sans doute le plus optimiste et au final le moins dépressif du festival, comparé à "Antichrist" de Lars von Trier primé à travers l'interprétation "intense, douloureuse et excitante" de Charlotte Gainsbourg, "Nuits d'ivresse printanière" du Chinois Lou Ye (Prix du scénario), ou "Kinatay" du Philippin Brilante Mendoza (Prix de la mise en scène). Que sont devenus Jane Campion et son poétique "Bright star", Marco Bellochio, Ang Lee et sa balade nostalgique du côté de Woodstock, le Palestinien Elia Suleiman, Tarantino, Johnnie To... on ne saurait saluer plus brillante que cette 62e sélection. Mais un palmarès se résume à sept prix, et ils étaient vingt.

Enfin, a dû se poser le problème de ne pas laisser Alain Resnais, qui avait accepté que son dernier film "Les herbes folles" participe à la compétition, s'en retourner sans que le festival lui rende un hommage à la hauteur de son "expérience dans le cambouis" . D'où ce Prix spécial du 62e Festival de Cannes pour l'ensemble de son oeuvre, y compris ce film. Une "catégorie tout à fait surprenante" pour l'octogénaire réalisateur qui a dit sa surprise et son émotion. Un exemple pour tous ceux qui laissent "pousser leurs films comme des herbes folles".

 

Richard Pevny

 

23/05/2009

Cannes : Ken Loach dans la peau d'Eric Cantona

Une scène extraordinaire dans un film qui ne l'est pas moins. Une cinquantaine de Cantona en maillots rouges déboulent dans la propriété d'un petit voyou. Une sorte de gang des postiches en croisade, chantant l'un de ces refrains qui enflammaient les tribunes de Manchester United à l'époque où Eric Cantona en était le dieu. Le principal intéressé est loin de démentir : "Je ne suis pas un homme, je suis Eric Cantona", dit-il à Eric Bishop, un postier local qui traverse une mauvaise période. Sa maison est devenue le coeur de petits trafics de ses deux fils, dont il a perdu jusqu'au respect. Il se sent coupable d'avoir abandonné il y a vingt ans Lily, l'amour de sa vie, et sa fille Sam. Il n'est même pas là quand cette dernière lui demande un service. Il y a bien quelque chose qui ne tourne plus rond dans la vie d'Eric Bishop. Et voilà qu'en pleine déprime, Eric le postier s'adresse à son idole Canto, dont le portrait en pied couvre l'un des murs de sa chambre. Il ne demande pas grand-chose au dieu du stade, juste un coup de pouce, histoire de se surprendre à nouveau, comme le faisait son homonyme devant 60 000 spectateurs. Et le miracle s'accomplit.

Il s'appelle Ken Loach. A 73 ans, le cinéaste britannique est l'un des plus anciens visiteurs de Cannes. Mais ce n'est qu'en 2006 que "Le vent se lève" a obtenu, à la surprise de beaucoup, la Palme d'or. "Looking for Eric" est son quinzième film à être sélectionné à Cannes. Avant cela, "Hidden agenda" en 1990 et "Raining stones" en 1993 y avaient obtenu le Prix du jury. Ken Loach est un cinéaste engagé, dans la société, la politique, toutes les formes de résistance. Le voilà qui s'embarque dans la réalisation d'un film où la comédie vient au secours de la tragédie. Parce qu'un jour Eric Cantona a souhaité rencontrer Ken Loach. Le scénario de "Looking for Eric" est né de cette rencontre. L'histoire d'un type à la dérive que Cantona remet sur les rails, le tout assorti de quelques aphorismes de son cru qui ont enchanté à l'époque de sa gloire les journalistes sportifs, et que l'on ne résiste pas à rapporter : "Qui sème des chardons récolte des épines" ou "Celui qui anticipe les dangers ne prendra jamais la mer". Et ce dernier pour la route, où répondant en 1995 à un journaliste, sur son coup de pied à un spectateur, Cantona lance : "Quand les mouettes suivent un chalutier, c'est parce qu'elles pensent que des sardines seront jetées à la mer". L'intéressé affiche ce sourire malicieux qu'on lui connaît bien. Il est même le sourire du film de Ken Loach. « Une comédie, c'est une tragédie qui finit bien », dit le réalisateur dont l'objectif était d'être « juste et vrai ». Eric Cantona compare Ken Loach à Alex Ferguson le coach de Manchester United, deux hommes qui savent tirer de vous le meilleur et le font avec beaucoup d'humilité. Pour le cinéaste de "Family life" et "Regards et sourires", le football « permet aux gens de se rassembler, il créé une notion de communauté ». Pendant un match, « on peut exprimer ses sentiments », notamment les hommes qui ont du mal à le faire dans leurs vies affectives, dit en substance Ken Loach, qui souhaiterait que son film serve à cela, « à rapprocher les gens ». Avec Cantona comme guide. La passion chez ce dernier est intacte. Plus tellement celle du ballon rond qui l'a quitté à 30 ans. Non, son autre passion : le cinéma. « Cela fait douze ans que je la vis». Dans "Le bonheur est dans le pré", "Les enfants du marais", "Elizabeth" , ou "Le deuxième souffle" d'Alain Corneau dans lequel il reprenait le rôle qu'avait Michel Constantin dans le film de Jean-Pierre Melville. « J'apprends, j'ai du plaisir à tourner ». Dans "Looking for Eric", il a dû jouer son propre personnage, sans se cacher derrière un autre. Ce fut sans doute là son rôle le plus difficile. Il l'a fait avec beaucoup de simplicité, de sensibilité et d'autodérision.

Richard Pevny

 

 

Cannes : quelque chose de Johnny

La première question est pour Johnny. Mais lequel ? L'un parle français, s'exprime aisément en anglais, l'autre ne parle que le chinois, voire quelques mots d'anglais.  Comment donc ces deux-là se sont-ils compris durant les trois mois du tournage de "Vengeance" l'hiver dernier entre Hongkong et Macao. " Cela a été... mais non, c'était pas aussi difficile que ça ", répond Johnny. " D'abord, parce que j'avais un interprète. Et puis, Johnnie To est très précis, tout se joue au millimètre près. Il faut suivre... ". Grande bouffée de nostalgie, hier sur la Croisette avec le retour, vingt-quatre ans après "Détective", de Johnny Hallyday en compétition. C'était en 1985, main dans la main avec Nathalie Baye, unis dans la ville comme sur l'écran, aux côtés de Jean-Luc Godard dont Johnny ne comprenait pas toujours les intentions. Cela importait peu au réalisateur de "A bout de souffle", qui n'expliquait rien, surtout pas l'histoire, se contentant le matin, de distribuer aux acteurs deux pages de texte, pour la journée.

Johnnie To, l'autre Jojo, est un peu de la même école. Avare de scénario. A cette différence près que, dans un polar du cinéaste hongkongais, on sait où l'on va. On sait aussi que ça va faire mal ! Quand on est en face de Johnnie To et de Johnny Hallyday, s'adresser à l'un, c'est pratiquement s'adresser aussi à l'autre. Et ce n'est pas juste une question de phonétique. Ces deux-là ont fusionné à un tel point, que Mr To ne regrette pas les atermoiements d'Alain Delon qui devait être le personnage de Costello – le nom du Samouraï dans le film de Melville – et qui s'est ensuite retiré d'un projet dont il n'avait pas le contrôle. Commentaire du réalisateur hongkongais : " Tout ce que je peux dire au sujet d'Alain Delon, c'est que c'est trop tard ". "Vengeance" est un polar à la sauce hongkongaise, c'est-à-dire que l'arsenal d'armes à feu y est pratiquement un personnage à part entière. Dans un Hong Kong le plus souvent nocturne, Costello, un restaurateur français, engage trois membres d'une triade pour retrouver les tueurs à gages qui ont assassiné son gendre, ses deux petits-fils et blessé sérieusement sa fille (Sylvie Testud).

 

Comme le "Samouraï" de Jean-Pierre Melville, Costello est un solitaire, qui parle peu, et au passé quelque peu obscur. "C'est la première fois que je me rendais à Hong Kong, a expliqué Johnny Hallyday. J'étais complètement perdu. Peu de gens comprennent l'anglais, alors pensez-vous le français... Cela m'a beaucoup aidé pour mon personnage. C'est vrai que je dégage l'impression de quelqu'un de solitaire. J'ai traîné toute ma vie l'absence d'un père. Cette solitude je la porterai toujours. Aussi lorsqu'on vous donne à jouer un personnage tel que Costello, vous ne pouvez que vous servir de votre vécu. J'ai passé ma vie très entouré. Mais les gens les plus entourés sont souvent ceux qui sont les plus seuls ". Les longs adieux du chanteur à la scène pourraient annoncer une renaissance de l'acteur. Johnny l'a beaucoup entonné ces derniers jours : "J'arrête la scène pour le cinéma". Et cela pourrait se réaliser sous la férule justement de Johnnie To, qui préparait bien avant "Vengeance" un remake du "Cercle rouge" de Jean-Pierre Melville, et souhaiterait offrir à Johnny Hallyday le rôle tenu par Montand dans la version originale. Et qu'apprend-on dans le Libération de samedi, dont Johnny faisait justement la une, que l'idole des jeunes avait été contacté à l'époque par Melville qui lui avait proposé le rôle que jouera ensuite Gian Maria Volonte, préféré pour des raisons de coproduction avec l'Italie.

Johnny s'en est remis, quoiqu'aucun des films qu'il a tournés par la suite, avec Godard, Costa Gavras ou Leconte, cet "Homme du train" pour lequel il a une certaine tendresse, ne l'ont véritablement pas remis sur les rails d'un vrai succès au cinéma, hors les films dans lesquels il joue son propre personnage ("Podium"). Et si l'on découvrait soudainement qu'il y a en Johnny un reste de mélancolie dans le regard, une attitude, une sincérité, une simplicité, enfin quelque chose de Clint Eastwood.

 

Richard Pevny

 

Cannes : Jacques Audiard, c'est du brutal !

Ce film parle de pouvoir, de filiation, de transmission. "Un prophète" du réalisateur français Jacques Audiard, évoque en 2 h 30 le milieu carcéral dans ce qu'il a de plus brutal. Ce n'est pas un hasard si l'un de ses scénaristes, Abdel Raouf Dafri, est aussi l'un de ceux qui ont écrit le diptyque "Mesrine". Jacques Audiard est le fils du légendaire réalisateur et scénariste Michel Audiard qui a offert entre autre au cinéma policier des dialogues que les cinéphiles aiment citer entre eux comme l'on dirait quatre vers de Verlaine. Jacques Becker et José Giovanni ont évoqué avant lui cet univers carcéral avec la même acuité. Orphelin et analphabète, Malik, 19 ans, est envoyé en Centrale pour purger six ans de prison. Sans ami, sans protection, il tombe sous la coupe des Corses, le clan le plus nombreux derrière les barreaux, qui vont l'utiliser pour éliminer un témoin gênant en attente de procès. Dès lors, Malik accomplit pour Lucciani leur parrain -extraordinaire composition de Niels Arestrup- plusieurs missions. La prison est aux mains des Corses, tant du côté des taulards que des matons, ce que va apprendre Malik. Le jeune homme fait son chemin, comme l'on prépare son entrée dans le monde ; pour lui, ce sera le monde des truands. Il apprend à lire, créé ses propres réseaux, organise des trafics, troque sa protection auprès des Corses contre celle des barbus désormais les plus nombreux. Entré quasi vierge, il en sortira n'en doutons pas caïd. "Ce qu'il peut apprendre à l'intérieur lui servira à l'extérieur", souligne Jacques Audiard qui traite la prison "comme une métaphore de la société".

 

Reste que le cinéaste ne nous livre pas une étude sociologique de l'univers carcéral, ne s'abîme pas dans le fait de société. "Aujourd'hui, si l'on aborde un film sur la prison, on a soit le documentaire, soit l'image que renvoient de la prison les séries américaines avec des stéréotypes qui ne nous appartiennent pas", dit le réalisateur. L'histoire oppose "un milieu constitué mais vieillissant, dont les structures sont vermoulues", dit le réalisateur, à un autre milieu lui aussi fermé et qui lui aussi a sa propre langue, sa propre culture, et "qui annonce un nouveau prototype de criminels", ajoute-t-il. Quand on évoque devant lui le cinéma américain et son influence, le réalisateur de "Regarde les hommes tomber" et "De battre mon coeur s'est arrêté", dit que l'on peut aussi voir "Un prophète" comme un western, "un Liberty Valance mais sans John Wayne".

 

Dans "Un prophète", Tahar Rahim dans le rôle de Malik fait des pas plutôt prometteurs sur grand écran. Cet ancien élève de l'Université Paul Valéry à Montpellier section cinéma, Jacques Audiard l'a découvert dans la série télévisée "La Commune". "Il était à l'arrière d'une voiture que je conduisais. Je le regardais certain à ce moment-là qu'on travaillerait ensemble". Le film se déroulant en très grande partie en prison, Jacques Audiard en a visité plusieurs, "le modèle Giovanni", dit-il. Trop, anciennes. Et comme il lui était impossible de tourner dans des maisons d'arrêt en activité, la production en a fait construire le décor d'une, non pas modulable comme cela se fait, mais en dur. Dur comme l'est devenu Malik à la fin, après une traversée quasi biblique du désert 40 jours et 40 nuits au mitard. On peut alors y voir un acte rédempteur.

Richard Pevny

 

 

Sophie Marceau et Monica Bellucci : une bouffée de glamour sur la Croisette

Elles ont quoi ? Une scène ou deux ensemble... Et pourtant à partir de ce mince constat, "Ne te retourne pas" de la réalisatrice Marina De Van agit comme un fort magnétisme sur le spectateur. Soyons méchants : sans elles deux, ce film qui traite de schizophrénie à deux balles, ne vaudrait pas tripette. Frustrés par un manque total de glamour depuis le début de ce festival, les journalistes, dont la majorité ont semble-t-il détesté "Ne te retourne pas", se sont pourtant rués à la conférence de presse des deux stars, sans doute parce que les étoiles comptent plus que le ciel qui les renferme. On pardonne tous ses écarts à une Isabelle Adjani, justement parce qu'elle est Isabelle, et quand elle pleure dans un mauvais film ("Toxic affaire") avec plan rapproché sur la boîte de kleenex, on essuie discrètement une larme. Alors pensez-vous, Monica -c'est à tu et à toi avec elle quand elle répond à vos questions- peut tourner n'importe quelle niaiserie avec Bruce Willis ou être la Marie Madeleine de Mel Gibson, elle est pour nous la Bellucci, et Sophie -vous permettez que je vous appelle Sophie- peut incarner une Belphégor de pacotille, notre coeur fait boum quand notre regard la rencontre sur les abribus enveloppée d'une fragrance dont elle est l'égérie.

Elles sont arrivées sur la Croisette précédées d'une photo de leurs nudités quasiment fondues l'une dans l'autre à la une d'un hebdo people. "Quand j'ai raconté que j'avais tenu Monica nue dans mes bras, j'ai vu les yeux des gens s'ouvrir comme des soucoupes", rapportait Sophie Marceau dans les pages intérieures. Et pour que nos yeux s'écarquillent encore plus, Monica Bellucci à son tour déclarait : "Moi, je laisse parler ma sensualité de manière très italienne, je vis mon corps avec beaucoup de liberté". A la question : pourquoi le festival avait-il invité, même hors compétition, un film tel que "Ne te retourne pas", la présence de nos deux icônes à Cannes en était la réponse la plus manifeste. Hier donc, durant les quarante-cinq minutes de leur conférence de presse commune -au trio de femmes s'était joint Andrea Di Stefano, ce veinard-, on baignait dans la déclaration d'amour : de Sophie à Monica ("Elle a une présence, une densité"), de Monica à Sophie ("C'est une femme, une actrice qui m'inspire"), d'un journaliste brésilien à Monica ("Vos yeux, rien que vos yeux").

Marina De Van 38 ans, spécialiste de Kant, scénariste de François Ozon sur la plupart de ses films, a été impressionné "une demi-journée" de tournage par ces deux stars. "Ensuite, on se lance... Je me sentais synchronisée même physiquement avec elles".

Pour ce film qui évoque les blessures de l'enfance et la quête d'identité, et dont la sortie est annoncée pour le 3 juin, le Festival de Cannes aura été une opportunité exceptionnelle. Même avec une projection à 0 h 30 avec montée des marches en nocturne de ses deux actrices, dans une tenue dont elles réservaient la surprise au public. Cette nuit, on s'est sans doute couché très tard sur la Croisette, et ce n'était pas pour la nuit des musées. Les deux Vénus qui ont foulé le tapis rouge à une heure où beaucoup sont dans les draps de la nuit, n'étaient pas de marbre.

 

Richard Pevny

 

Cannes : Jane Campion brillante étoile

Jane Campion est une enfant du Festival de Cannes. En 1986, elle obtient sur la Croisette une Palme d'or pour "Peel", l'un de ses trois premiers courts métrages. En 1989, son premier long métrage, "Sweetie" est en complétion, le suivant, "Un ange à ma table" recevra sept prix à la Mostra vénitienne, et ce n'est qu'en 1993 que la réalisatrice néo-zélandaise revient à Cannes avec "La leçon de piano" qui se voit décerner la Palme d'or, la première à une femme. On ne pouvait la rater sur la photo du soixantième anniversaire, en 2007, seule femme Palme d'or au centre d'un aréopage masculin. Autant dire que cette année dans un jury majoritairement féminin, Jane Campion ne manque pas d'atouts, avec un film qui relate quelques mois dans la vie du poète anglais John Keats. Son dernier amour à Hampstead, un faubourg de Londres, entre 1819 et 1820, pour la jeune Fanny Brawne qui lui inspirera dans la réalité ses plus belles lettres d'amour, les dernières puisque le poète malade de tuberculose et sans argent, envoyé par ses amis se requinquer en Italie, décédera à Rome en février 1821. Il n'avait que 25 ans et ne connut la gloire qu'après sa mort. Le titre même du film de Jane Campion, "Bright Star" ("Brillante étoile") est emprunté à un poème que composa Keats pour sa bien-aimée. Voilà une magnifique mais tragique histoire d'amour à la Roméo et Juliette, quoique sans Capulet ni Montaigu. Une histoire belle, chaste et pure, sans sexe, ni voyeurisme. Juste de la passion et une retenue toute victorienne.

L'histoire qui se déroule en grande partie dans la maison d'Hampstead, est une ode à la poésie de John Keats, dont les vers sont comme une deuxième BO, agissent comme une musique envoûtante, inspiratrice pour le spectateur d'émotions. Les mots les plus passionnés ne sont-ils d'ailleurs pas échangés durant la séparation du couple, ce qui fait écrire à Fanny : "Nous ne pouvons pas avoir été créés pour supporter une telle souffrance". Et lui répond : "N'êtes-vous pas cruelle de m'avoir ainsi envoûté". On est dans la langueur, pas dans la longueur.

Parce qu'elle trouve les films historiques "un peu guindés", Jane Campion a choisi deux acteurs "intensément vivants". L'acteur britannique Ben Whishaw qui avait tenu le rôle de Jean-Baptiste Grenouille, le héros du "Parfum, histoire d'un meurtrier" de Tom Tykwer, n'avait pas juste le physique agréable, mais une diction à la hauteur du texte pour interpréter le rôle de John Keats, et nous rendre son trouble non pas distant et éthéré mais proche et communicatif. Quant à l'Australienne Abbie Cornish, déjà détentrice d'un joli palmarès dans son pays, elle a apporté sa fraîcheur, sa légèreté et de cette profondeur que l'on déniait aux femmes dans la société bien pensante de cette époque-là.

 

Richard Pevny

 

 

Cannes : road movie en Lozère avec Michel Gondry

gondry.jpgMichel Gondry est un cinéaste français installé aux Etats-Unis où il a réalisé plusieurs films ("Human nature" avec Rosanna Arquette et Tim Robins, "Eternal sunshine of the spotless mind" avec Jim Carrey et Kate Winslet, Oscar du meilleur scénario, "La science des rêves" ou "Soyez sympas, rembobinez") avec lesquels il s'est taillé une place enviée dans le cinéma indépendant américain. "L'épine dans le coeur", présenté hors compétition à Cannes, est un documentaire que Michel Gondry a réalisé durant trois étés et un hiver en Lozère auprès de sa tante Suzette, une retraitée de l'enseignement de 79 ans. C'est à Villemagne, petit village des Cévennes, un endroit où la vie n'a pas toujours été facile, résume Suzette, que vit cette tante fringante, qui semble avoir toute sa tête. Michel Gondry insère des images en super 8 de vacances à Collioure ou ailleurs au temps où Suzette était une jeune institutrice, nommée juste après son diplôme, à la tête de classes uniques dans des villages reculés, sans eau courante; la recommandation écrite de l'académie était d'aller chercher l'eau nécessaire à la rivière voisine. Aujourd'hui, l'on ferait une grève pour moins...

C'est à Les Salles qu'en novembre 1954, au début d'un hiver les plus rigoureux que la France ait connu, que Suzette prend son premier poste. Suzette et sa famille, Suzette et ses ancien(ne)s élèves, de village en village, Michel Gondry amène sa tante sur les lieux de son sacerdoce, où elle a enseigné, des écoles qui pour certaines n'en sont plus.

Son neveu dresse le portrait d'une femme indépendante, au caractère bien trempé, qui "n'était pas facile" dit l'une de ses anciennes élèves, d'une institutrice d'avant-garde qui n'a pas hésité avant l'heure à sortir les enfants de Camprieu -un village où elle enseigné alors- et où ils étaient nés, pour les amener en classe decouverte à Paris ou Monaco, voire à la piscine du Vigan où la plupart ont ainsi appris à nager.

La retraite venue, Suzette a passé un an à New York auprès de Michel Gondry où elle s'est occupée de Paul le fils du cinéaste, elle qui avait eu beaucoup plus de mal avec Jean-Yves son propre fils, avec qui elle vit aujourd'hui. Jean-Yves qui est comme «une épine» dans son coeur. Mais elle l'avoue avec tellement d'humanité que la souffrance ne peut en être que douce.

R. P.

 

Cannes : "Les chats persans", l'underground iranien

Le réalisateur iranien Bhaman Ghobadi a pensé un moment que Roxana Saberi, la coscénariste des "Chats persans", et par ailleurs sa compagne, pourrait être à Cannes pour donner un coup de projecteur à son cinquième long métrage, mais la journaliste américano- iranienne, tout juste libérée de prison, y a renoncé par sécurité pour sa propre famille. Reste que Bahman Ghobadi n'est pas un inconnu sur la Croisette où son premier film, "Un temps pour l'ivresse des chevaux" y a obtenu en 2000 la caméra d'or, et où il a présenté en 2002 le suivant, "Les chants du pays de ma mère".

Le réalisateur a la musique chevillée au corps. "Si je n'étais pas devenu cinéaste, je serais musicien ou chanteur", aime-t-il dire. Lui-même prépare son premier album, sans autorisation, car la musique en Iran est considérée comme impure. "Les chats persans" est une plongée dans l'underground musical de la capitale iranienne. C'est une fiction dans laquelle tout ce qui est montré ou vécu est assez conforme à la réalité. Le tournage à l'extérieur s'est fait lui-même à la sauvette avec une caméra numérique, dans une voiture ou sur des motos, et dans l'urgence pour ne pas se faire repérer par la police, faute là encore d'autorisations. Le montage haché en porte d'ailleurs la marque.

Il est probable que ce film ne verra jamais le jour en Iran, ou alors en DVD distribué sous le manteau. On y voit des groupes d'Indie rock répétant dans des étables au milieu des vaches, des caves à l'isolation incertaine, des parkings ou dans les étages d'immeubles en construction. La plupart comme les deux héros, Negar et Ashkan sont à la recherche de passeports ou de visas pour aller jouer à l'étranger, et ceux qui restent interpellent l'autorité suprême : "Dieu réveille-toi, j'ai à te parler". Un blasphème au pays des mollahs.

R. P.

Cannes : Francis Ford Coppola joue le trouble-fête

Il n'est pas en compétition, pas même en séance spéciale avec montée des marches, juste en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs. Mais même relégué dans cette section annexe, Coppola a créé, hier, l'événement d'une journée un peu austère.

Quel personnage extraordinaire ce Francis Ford Coppola ! Son nouveau film était-il trop intimiste, personnel pour aller en compétition, voire être présenté en séance spéciale de gala ? Force est de constater que nous nous trouvons au contraire devant une oeuvre magnifique, majeure dans la filmographie du réalisateur américain. "Tetro" est le premier film écrit par Coppola depuis "Conversation secrète" en 1974. Ainsi donc le festival s'est privé d'un grand moment de cinéma en noir et blanc et scope, et la Quinzaine des réalisateurs, l'éternel concurrent depuis quarante un ans, qui a souvent été un révélateur de talents avant que ceux-ci ne rejoignent les marches du palais des festivals, s'est offert une ouverture à la hauteur de sa réputation.

Francis Ford Coppola ne voulait pas du tapis rouge, ce qu'il voulait c'était être en compétition. C'est un têtu Coppola, quelqu'un qui a du sang italien dans les veines. On le dit emporté, mais quel créateur ! Il faut être un peu fou pour tourner un film comme "Apocalypse now". Fou ou inconscient.

Le scénario de sa venue à Cannes a été à peu près identique à celui de 1979, quand s'était posé le cas de "Apocalypse now", film qui n'était pas terminé et donc pas certain d'être présentable, mais dont le festival ne pouvait se passer ; en fait les techniciens avait dû travailler sur la bande son jusqu'à la dernière minute et "Apocalypse now" avait remporté la Palme d'or. Avec "Tetro", il semblait qu'allait se jouer un remake des aventures rocambolesques de Coppola à Cannes. "La concurrence était cette fois plus dure", a commenté hier le cinéaste. Coppola ne voulait pas être relégué dans une soirée de gala aussi prestigieuse soit-elle. "Tetro est un film indépendant, fort, il m'a semblé que le cadre de la Quinzaine des réalisateurs était plus propice à accueillir ce film", a-t-il ajouté.

En chemisette jaune, accompagné de son épouse Leonora, de son fils Roman et de deux comédiens du film, Francis Ford Coppola a eu droit à une standing ovation hier matin sur la Croisette où de nombreux journalistes avaient fait l'impasse sur le deuxième film de la compétition, et déserté le Grand théâtre Lumière pour la salle du Théâtre Croisette, et assister à l'événement d'une journée quelque peu austère.

Avec "Tetro", Coppola nous dévoile un terrible secret de famille. Benjamin, un adolescent de 17 ans, serveur sur un paquebot de croisière débarque à Buenos Aires dans une nuit de cinéma, une belle nuit, pleine de contrastes et magnifiquement éclairée. Benjamin vient retrouver son frère Angelo, parti un jour de la maison, où il n'est jamais revenu, contrairement à ce qu'il avait promis à son cadet. Angelo voulait être écrivain, mais son père grand musicien classique, tyrannique et mégalo, lui dit un jour qu'il ne pouvait y avoir qu'un génie par famille ; de fait, la place était déjà prise. Angelo coupa les ponts avec sa famille, pour finir par atterrir dans un asile psychiatrique de Buenos Aires. On appelait Tetro ce type qui ne communiquait plus, serrant sur sa poitrine un paquet de feuilles volantes remplies d'une écriture indéchiffrable où il avait couché une histoire qui pouvait être la sienne, une histoire sans fin, sans chute. "Tetro", Francis Ford Coppola l'a écrit à ses heures perdues pendant le montage de "L'homme sans âge", son film précédent. Il ne s'est jamais senti autant auteur que pendant cette écriture-là, sans doute parce que "l'essentiel du travail est dans l'écriture", a-t-il dit. Il y a mis beaucoup, sinon de lui-même, d'éléments qui concernent sa propre famille italienne, comme le fait que son père Carmine et son oncle étaient tous deux des musiciens. "Aucun des faits relatés dans le film n'est réel, mais ils sont tous vrais", a souligné, sibyllin, le père de Sofia. Car contrairement au personnage du chef d'orchestre interprété par l'acteur allemand Klaus Maria Brandauer, Roman et Sofia ont été assez tôt associés au travail de leur père, prouvant ainsi que plusieurs génies pouvaient cohabiter sous un même nom, aussi dur fut-il à porter.

Richard Pevny