22/06/2016

Tout de suite maintenant

277942.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx.jpg Nora Sator a 30 ans, belle, un profil de futur manager, le regard franc, le contact glacial, elle est promise à un brillant avenir. Un avenir qui se dessine tout de suite maintenant. TDSM est le credo de ceux ou celles qui s'enqagent dans les couloirs de la haute finance. Et ceux du cabinet de conseils fusions-acquisitions qu'intègre Nora sont monochromes, froids comme le bureau de Nora sans fenêtre, fonctionnel, on ne lui en demande pas plus. L'accueil plutôt chaleureux de son patron, Barsac (Lambert Wilson), ne l'est qu'en apparence. Barsac partage son pouvoir avec son associé et ami Prévôt-Parédès (Pascal Greggory). Amis, il ne le sont que de façade. En fait, touts deux se détestent intimement. Au temps de leurs études à Centrale, ils ont bien connu le père de Nora, Serge (Jean-Pierre Bacri), un féru des mathématiques qui vit reclu dans un vieil appartement, dont l'aspect vétuste contraste avec le luxe tapageur de la vaste villa de Barsac. On ne connaîtra jamais le contentieux entre Barsac et Stator, mais tous deux se haïssent, Barsac prenant Stator pour un raté, en fait c'est sa liberté qu'il jalouse, Stator méprisant l'homme qu'est devenu Barsac. Mais les parcours professionnels ne sont pas seuls en cause. Au coeur de ce trio, il y a une femme, Solveig (Isabelle Huppert). Elle a choisi son camp, n'en est pas fière, noie ses sentiments dans l'Armagnac. Nora réveille en elle d'anciennes émotions qui n'attendaient que cette étincelle pour se révéler à nouveau. Le temps est un élément déterminant du film de Pascal Bonitzer. Nora et son collègue Xavier (Vincent Lacoste) courent après le temps, c'est même leur job dans un secteur où chaque seconde peut coûter très cher. Solveig et Prévôt-Parédès, poète contrarié, voudraient le remonter tout en sachant qu'on ne peut rejouer la partie. Barsac est dans une fuite en avant calculée. Serge Stator a arrêté le balancier de la pendule du temps, il est perdu quelque part dans ses équations, dans un calcul sans fin. Comme dans la loi de Newton, les protagonistes de cette tragédie s'attirent les uns vers les autres, un mouvement qu'a involontairement déclenché Nora, perturbant un éloignement que rien ne semblait vouloir arrêter. "Tout de suite maintenant", nous dit que l'on peut toujours changer le cours du temps et des sentiments, simple question de choix, de morale. Casting haut de gamme, même si Bacri et Lambert Wilson sont sans surprise. Agathe Bonitzer, n'est pas seulement une fille de (Pascal Bonitzer et Sophie Fillières), elle est juste d'un bout à l'autre. Isabelle Huppert n'arrête pas de nous étonner.

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16/06/2016

"La loi de la jungle" : road movie en Guyane

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"La loi de la jungle" a des faux airs de foutoir à la Jean-Pierre Mocky, ne serait-ce que parce qu'on y trouve au générique un Jean-Luc Bideau capable de tout, le pire comme le meilleur, l'alimentaire et l'artistique. Artistique, artistique... est-ce que j'ai une gueule d'artistique ? répondrait l'intéressé. Dans "La loi de la jungle", l'un des personnages dit : "Je ne vais jamais au cinéma, j'écoute le Masque et la plume", comme un bras d'honneur à la critique qui n'aime pas le cinéma de comédie en général dont elle ne comprend pas la mécanique. Le burlesque est moqueur, il ne prend pas la vie au sérieux. De qui ou quoi se moque-t-on dans "La loi de la jungle" ? De la France, son hyper centralisme, qui a troqué bon gré mal gré son empire colonial contre quelques territoires lointains d'outre-mer qu'elle administre depuis Paris en paternaliste bienveillant. Des territoires vécus comme des terrains de jeu par les technocrates de la capitale. Ne se sont-ils pas mis dans la tête de répéter cette idée de piste de ski sous globe en Guyane. Puisque cela a été réalisé dans le désert de Dubai, pourquoi pas dans cette petite portion de forêt amazonienne française. Guyaneige est le nom qu'ils lui ont trouvé après d'interminables réunions ou séminaires interministériels. Ils envoient sur place un fonctionnaire pour vérifier que tout est aux normes, disons plutôt un stagiaire, les ministères en pullulent. Marc Châtaigne n'est pas vraiment enchanté quand le directeur de cabinet du ministre lui annonce son affectation. "La Guyane! Pourquoi pas Techernobyl ? C'est la jungle !" "Le ministère aussi c'est la jungle, lui répond le haut fonctionnaire. Et voilà donc notre stagiaire, sa crème anti-moustiques en poche et son volumineux Code des Normes (européennes) qui ressemble comme deux gouttes d'eau à un Dalloz, éditeur de tous les codes de la République, embarqué dans un road movie en Guyane dont la forêt occupe 90% du territoire. La jungle ! Châtaigne - qui va en prendre quelques unes - est confronté à une avalanche de clichés, c'est même un feu d'artifice. Et puis il y a Pascal Légotimus sorte de caution morale auprès des autochtones, Mathieu Amalric qui semble avoir été envoyé au bagne et s'en accomode très bien même, des fêlés de la gâchette, des réducteurs de têtes, une armée d'insectes, d'araignées, serpents, quelques singes et de l'eau où que l'on mette les pieds, boueuse et hostile. Et pas l'ombre d'un commencement de travaux d'une piste de ski. J'allais oublier celle qui irradie comme une pépite dans ce pays de chercheurs d'or, Vimala Pons, son éNORme sensualité, chauffeure ou chaffeuse, selon l'heure ou la température ambiante, de notre stagiaire. Parce que dans "La loi de la jungle", il fait chaud, très chaud, moite, très moite. "Je suis dans un pays où tout est pourri", énonce Marc Châtaigne. La Guyane française, cela n'a pas de sens. On lui en a donné un en installant à Kourou, voilà quarante ans le lanceur Ariane. Ce n'est pas le sujet du film. C'est aussi un territoire européen (cela n'a toujours pas de sens) qui doit appliquer les directives de Bruxelles. C'est un peu surréaliste et c'est le sujet de "La loi de la jungle".
Le réalisateur Antonin Paretjatko s'est fait connaître avec son deuxième long métrage, "La fille du 14 juillet" interprété justement par Vimala Pons et Vincent Macaigne. Elle, on l'a appréciée ces derniers mois dans "Comme un avion" et "Marie e les naufragés" dans lequel elle était confrontée à la passion obsessionnelle d'Eric Cantona. Lui, promenait son physique de tombeur dans "Les deux amis" de Louis Garrel, et il interprétait un officier français bienveillant dans "Les innocentes" d'Anne Fontaine.

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09/06/2016

La nouvelle vie de Paul Sneijder

079460.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx.jpg Les personnages des romans de Jean-Paul Dubois ne sont pas faciles à interpréter à l'écran. Sam Karman dans son adaptation de "Kennedy et moi" avait confié le rôle principal à Jean-Pierre Bacri, sans doute parce qu'il pensait que l'acteur s'étant construit un personnage de misanthrope, entrerait facilement dans la peau d'un être qui, doutant de lui-même et des autres, avait "le sentiment d'être arrivé au bout de quelque chose". Le Samuel Polaris du film ne fut au fond qu'une caricature bien connue de l'acteur Bacri. Thomas Vincent ("Karnaval" en 1999, "Je suis un assassin" en 2004, "Le nouveau protocole" en 2005) a contourné le problème dans l'adaptation du dernier roman paru de Jean-Paul Dubois, "Le cas Sneijder". Paul, un prénom récurrent dans l'oeuvre de J-P Dubois, a le physique de Thierry Lhermitte qui réussit à nous faire oublier sa vraie nature comique. Pour cet ex de la bande des "Bronzés" c'est une performance. Thomas Vincent place cet unique rescapé d'un accident d'ascenseur dans un hiver montréalais particulièrement rude. Enfermé dans une tenue de grand froid, l'acteur y est quasi méconnaissable, tel un astronaute foulant le sol d'une planète hostile. Il est vrai que Paul est resté enfermé dans cet ascenseur, une attitude qui ne comprend guère son épouse Anna (Géraldine Pailhas) qui le somme d'engager des poursuites dont le bénéfice servirait pour ses deux garçons, "deux pièces génétiquement rapportées", écrit Dubois, à intégrer Harvard. C'est oublier que Paul Sneijder a perdu dans la descente incontrôlable de la cabine d'ascenseur, sa fille aînée, enfant d'un précédent mariage, avec qui il venait de renouer, et à qui il n'avait pu dire combien il l'aimait avant de la perdre définitivement. Déconnecté désormais de toute vie sociale, Paul a trouve le repos dans la compagnie des chiens. Il a rencontré Benoît avec qui il se découvre une passion commune pour les nombres premiers. Benoît dirige une petite société de promeneurs de chiens. Paul était cadre dans une entreprise de distribution de vins français, il est devenu celui qui parle à l'oreille des chiens et en ramasse, au cours de longues promenades dans la neige, les déjections. On le sollicite même pour la présentation d'un concours, ce qui permet à Thierry Lhermitte de renouer un instant avec les situations burlesques. Ce qui n'était que temporairement supportable, devient critique quand Paul annonce au clan de sa femme qu'il entend tirer un trait définitif sur son accident. Adieu procès, honoraires d'avocats, Harvard... Anna qui a pour l'accident de son mari la compassion d'une caisse enregistreuse, choisit de reprendre le dossier d'une manière pour le moins brutale. S'il manque à cette adaptation le regard ironique de Jean-Paul Dubois, on peut lui reconnaître une certaine approche, même si le réalisateur a choisi d'en anticiper la fin. Le film vaut pour son interprétation, les seconds rôles Géraldine Pailhas en femme qui dirige son foyer comme une société anonyme, Guillaume Cyr (Benoît) et Pierre Curzi en avocat compatissant.

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31/05/2016

Ils sont partout

547665.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx.jpg 543134.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx.jpg Yvan Atall est-il à ce point obsédé par les Juifs ? Lui-même, en ouverture de ce film, l'avoue à son thérapeute dans leurs longues séances au cours desquelles Yvan cultive son délire de la persécution. Comment 0,2% de la population mondiale peut-il à ce point obséder presque sept milliards de terriens ? Parano Atall ? Pas tant que cela si l'on en croît les statistiques sur le remontée ces dernières années de l'antisémitisme en France. C'est à cela que s'attaque "Ils sont partout", titre qui rappelle un fleuron de la collaboration avec les nazis, le "Je suis partout" de Brasillach, Rebatet, Céline et consorts, journal antisémite au plus haut degré, en un mot fasciste; et qui ne s'en cachait guère. L'antisémitisme est une vieille affaire, pas seulement française, qui vient de très loin, remonte au premier siècle après J.C., quand les premières communautés chrétiennes ont migré de Jérusalem, rasée en 70 par les légions romaines, vers des cieux plus cléments, à Rome notamment. C'est là qu'est née cette idée que les juifs étaient responsables de la mort du Christ. Cela s'apprenait même au catéchisme dans le temps, Jésus n'avait pas été crucifié par l'autorité d'occupation, mais par le clergé du temple, paroles d'évangiles. Depuis, les juifs traînent comme des casseroles une kyrielle de clichés qui ont la vie dure, un peu comme une tradition, un folklore. Sauf que parfois, le folklore tourne à l'aigre, à la vindicte, à la violence physique, voire à l'attentat. De ces clichés, ces préjugés contre les Juifs, Yvan Atall a choisi d'en faire un film à sketches dont les séances avec son thérapeute en seraient le fil conducteur. SuiEntre un leadervant l'exemple de quelques-uns de ses aînés, il s'est dit que la meilleure voie pour toucher le plus grand nombre, le coeur des indifférents, est celle de la comédie. Woody Allen, athée devant l'éternel, a fait de l'humour juif l'un de ses fonds de commerce. Dans "Rabbi Jacob", et une phrase prononcée par Louis de Funès à son chauffeur ("Comment, Salomon, vous êtes juif ?), Gérard Oury tort le cou à l'antisémitisme. C'est un exercice d'équilibriste qui demande de la légèreté pour ne pas tomber dans le lourdeur du prêchi-prêcha. Yvan Atall n'y réussit pas toujours. Mais il y a quelques bons moments portés par une cohorte de comédiens ami(e)s, Charlotte Gainsbourg, Dany Boon, Benoît Poelvoorde, Valérie Benneton, Gilles Lellouche, Robert Castel... Entre un Poelvoorde en leader d'un parti d'extrême-droite qui apprend horrifié que sa grand-mère maternelle était juive et un Dany Boon-Bensoussan obligé de dealer pour payer la pension alimentaire de son ex-femme Charlotte Gainsbourg ("J'ai épousé le seul juif qui n'a pas de thune"), le meilleur reste la machine à remonter le temps dans laquelle le Mossad envoie l'un de ses agents, non pas comme on pourrait le penser, tuer Hitler avant qu'il ne devienne un peu trop Furieux, mais occire le petit Jésus source d'embêtement pour tous les juifs depuis deux mille ans. Mais rien ne se passe comme prévu, l'espion tombe amoureux de Marie et finit sur la croix à la place de Jésus. A la fin, Yvan Atall finit pas poser à son psy enfin la question qui lui aurait fait économiser un paquet de fric en consultations : "Pour vous, être juif c'est quoi ? Etre juif, répond le thérapeute, c'est transmettre..."

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27/04/2016

Dalton Trumbo

555091.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgLa première image que l'on a de Dalton Trumbo est celle d'un scénariste au travail à Hollywood, s'exécutant sur une Remington d'époque, dans la fumée d'une cigarette toujours allumée au coin des lèvres, la bouteille de whisky à portée de main. Vous pouvez mettre à sa place un Dashiell Hammett ou un William Faulkner qui ont la particularité d'avoir besogné pour les studios, sauf qu'avec Dalton Trumbo on mêle art et politique et l'on traverse l'une des périodes les plus noires de Hollywood, le maccarthysme, du nom de ce sénateur qui éleva la commission des activités antiaméricaines en tribunal suprême. Sa croisade, chasser des studios tous ceux qui étaient de près ou de loin liés au Parti communiste américain. Des réalisateurs, scénaristes, acteurs ou techniciens furent convoqués à Washington devant la commission, sommés de dénoncer leurs collègues ou amis soupçonnés d'être membres ou d'avoir eux-mêmes un ami membre du Parti communiste. Une chasse aux sorcières qui laissa des traces. Dalton Trumbo, scénariste prolifique, était membre du Parti communiste depuis 1943, à une époque où l'ennemi était l'Allemagne hitlérienne. Dans ses scénarios, Trumbo mettait l'accent sur les conditions de vie des travailleurs américains, c'était un homme profondément de gauche. Il fut dénoncé, convoqué, fit partie des dix de Hollywood qui refusèrent de répondre par oui ou par non aux questions des sénateurs, envoyés en prison pour outrage, ils furent chassés des studios. Mais Dalton Trumbo qui était un scénariste talentueux, tourna cet interdiction de travailler en multipliant les pseudonymes avec lesquels il remporta même deux Oscars dont un pour "Vacances romaines". Trumbo produisait jour et nuit, et quand la fatigue se faisait sentir, s'installait dans son bain, mettant à contribution son épouse et ses deux enfants, Nikola et Christopher, chargés de porter les divers scénarios sur lesquels il travaillait à leurs destinataires. Son association avec un patron de studio, interprété par John Goodman l'un des acteurs fétiches des frères Coen, produisant à la pelle des séries B, est l'un des grands moments de ce biopic. Le purgatoire de Dalton Trumbo, qui avait dû quitter son ranch pour une modeste maison dans un quartier quelconque de Los Angeles, prit fin en 1960 quand Kirk Douglas l'engagea pour écrire le scénario de "Spartacus" que devait réaliser Stanley Kubrick et dans le même temps, Otto Preminger vint le trouver pour qu'il adapte "Exodus". Douglas et Preminger s'opposèrent vertement à la commission et à ses alliés, la chroniqueuse Edda Hopper, l'acteur John Wayne notamment, en imprimant le nom de leur scénariste sur l'affiche de ces deux films. Dalton Trumbo dès lors retrouva son nom et a dignité. En 1971, il porta à l'écran son unique roman "Johnny got is gun" qui reçut le Grand prix du jury au Festival de Cannes. Le film de Jay Roach - le biopic est un genre par excellence hollywoodien - montre comment un homme profondément de culture américaine, qui avait été grand reporter de guerre, alors qu'un John Wayne ne tirait sa gloire que de ses personnages, fut considéré comme un traître à son pays. Il restitue l'atmosphère des années cinquante, le climat de suspicion suscité par un petit groupe de personnes contre le plus grand nombre. Il y eut des gens à Hollywood pour dénoncer cette chasse aux sorcières, je pense au réalisateur John Huston ou au couple Bogart-Bacall qui allèrent jusqu'à manifester à Washington et que l'on aperçoit sur des images d'archives. Le film mêle habilement images d'archives et reconstitution, dans une mise en scène somptueuse et éclairée d'une époque qui signait la fin de l'âge d'or des studios. On croise Edward G. Robinson, Sam Wood, Kirk Douglas, Otto Preminger, Louis B. Mayer, John Wayne... Bryan Cranston campe un Dalton Trumbo vindicatif, stakhanoviste du clavier, tyrannique envers sa propre famille, décidé à combattre l'injustice, les abus des autorités, la privation des libertés fondamentales avec ses mots. Il montre les diverses facettes d'un homme qui ne renonce jamais, juste à son statut de privilégié, contrairement à d'autres. Dans le camp adverse, Helen Mirren montre la chroniqueuse Edda Hopper sous un nouveau jour, en vipère hollywoodienne au venin assassin. 284949.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx.jpg

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12/04/2016

Fritz Bauer, un héros allemand

261919.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgC'est l'histoire d'un homme de l'ombre, un histoire vraie qui a pour cadre l'Allemagne fédérale à la fin des années cinquante. Procureur général, Fritz Bauer, la cinquantaine bien tassée, est l'homme qui va faire tomber Adolf Eichmann, le théoricien de la solution finale. Ce dernier vit paisiblement en Argentine à l'abri de toute poursuite, tant de la part de la CIA que du renseignement allemand. A un interviewer ce cynique déclare : "Je n'ai tué personne. J'ai juste transporté les juifs vers leurs bourreaux". Son seul regret, ne pas avoir terminé le travail. Dans la haute administration judiciaire allemande noyautée par d'anciens fonctionnaires nazis, le travail de Fritz Bauer, pour ses ennemis "un juif habité part la vengeance", n'est pas facile. Lui-même dira: "Quand je sors de mon bureau, j'entre en territoire ennemi". Intimidations, menaces de mort, chantage autour de son homosexualité - considérée comme un délit pénal -, rien n'y fait. Fritz Bauer est un obstiné qui veut confronter le peuple allemand avec son horrible passé. Il lance ses procureurs à la recherche des Mengele et Borman et c'est Eichmann qu'il retrouve. Sa source, un ancien colonel SS qu'il a débusqué parmi les cadres de Mercedes Benz. Bauer, alors, contacte le Mossad pour qu'il l'aide à enlever Eichmann et à le conduire à Francfort. mais personne, semble-t-il, jusqu'au plus haut sommet de l'Etat n'a envie d'un procès Eichmann sur le territoire allemand et c'est à Jérusalem qu'en 1962 l'exécuteur nazi est condamné à mort par pendaison.
Ce film passionnant pour sa thématique est construit autour de la traque d'un criminel nazi, avec musique jazzy qui tend à lui donner une tonalité de thriller. Pourtant ce mordant manque à la réalisation de Lars Kraume, quelque trop conventionnelle. Peut-être parce que trop en prise avec l'Histoire. Le scénario est adapté d'un épisode du livre "L'impossible retour : une histoire des juifs en Allemagne depuis 1945". Tous les personnages sont réels à une exception près, celui du jeune procureur Karl Angermann, un personnage promis à un brillant avenir, qui se retrouve piégé dans une boîte de travestis, choisit la prison plutôt que la trahison. "Il ne faut jamais céder à la tyrannie", lui dit Fritz Bauer, interprété par Burghart Klaussner, procureur général habité par son rôle de justicier qui porte en lui une blessure, celle d'avoir échappé au camp de concentration en composant avec le régime.

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05/04/2016

"Back home" de Joachim Trier

424410.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgLa photographe de guerre Isabelle Reed (Isabelle Huppert) est décédée voici trois ans dans un banal accident de voiture, elle qui avait arpenté le monde en guerre de l'ex-Yougoslavie à l'Irak ou l'Afghanistan (les photographies montrées à l'écran sont celles de la reporter Alexandra Boulat). Son mari Gene (Gabriel Byrne) prépare une rétrospective de son travail. Pour Gene et ses deux enfants, Jonah, dont la jeune épouse s'apprête à avoir un bébé, et Conrad, encore adolescent, la soudaine disparition d'Isabelle a causé des traumatismes. Conrad et son père ne se parlent pratiquement plus, l'adolescent s'est muré dans le monde des jeux vidéos, au point que Gene a crée un avatar, histoire de rentrer virtuellement en contact avec son fils. Connaît-on vraiment les personnes avec qui l'on vit ? Chacun des membres de la famille avait une vision personnelle d'Isabelle, qui n'était sans doute pas la vraie Isabelle Reed, photographe confrontée à l'horreur de la guerre, qui la détestait et en même temps ne pouvait s'empêcher d'aller à sa rencontre, comme une drogue, promettant de ne plus y toucher jusqu'au prochain départ. A la fin, ne pouvant choisir entre une vie palpitante et dangereuse sur le terrain et une existence un tantinet ennuyeuse at home, une nuit, Isabelle a précipité sa voiture contre un poids lourd. la révélation de cette disparition brutale fait voler en éclat le poids des non-dits au sein du clan familial. L'effet d'une bombe, d'où le titre original du film, "Plus fort que les bombes", que le distributeur français a changé par le banal "Back home" après les attentats du 13 novembre. Le long métrage du cinéaste norvégien Joachim Trier ("Oslo 31 aoüt" en 2011) est à la fois un film sur la douleur et l'apaisement, Un apaisement que la fantomatique Isabelle vient aussi rechercher auprès de sa propre famille.

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"Le pont des espions" de Steven Spielberg

097676.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgSteven Spielberg aime l'Histoire et les petites histoires de la grande Histoire, ses héros surtout ("Il faut sauver le soldat Ryan", "La liste de Schindler", "Munich", "Lincoln") qu'ils soient connus ou pas. James Donovan en est un. Avocat dans les assurances, c'est un homme droit, honnête, pour qui seule compte la vérité des faits. Cet homme exemplaire est engagé par le gouvernement américain pour assurer la défense d'un espion soviétique que tout accuse et qu'attend la chaise électrique. Ce n'est plus qu'une simple formalité et Donovan n'est là qu'en tant que figurant, histoire de donner bonne conscience aux juristes du gouvernement. Mais la cause est entendue, Rudolf Abel, le nom de l'espion "rouge", doit subir le même châtiment que les époux Rosenberg. Notre avocat commis d'office, dont le rôle est brillamment défendu par Tom Hanks, va mener sa barque comme s'il défendait n'importe quel quidam face à un juge fédéral à qui il ne faut pas lire le droit. Donovan réussit pourtant à mettre le teigneux juge, avec qui par ailleurs il entretien des liens d'amitié, dans sa manche, quand il lui suggère que Rudolf Abel serait plus utile aux Etats-Unis vivant que mort, si jamais un espion américain venait à être capturé par l'ennemi. Un échange pourrait donc être possible. Nous sommes au tout début des années soixante, donc en pleine guerre froide, alors que la RDA élève un mur au coeur même de Berlin, séparant de facto l'ancienne capitale du Reich en deux entités bien distinctes. C'est ce que raconte "Le pont des espions", un passage entre le Berlin administré par les Américains et Berlin Est sous influence soviétique. Un grand film de genre palpitant, à la mise en scène flamboyante. Spielberg est un cinéaste de studios, capable de gigantesques reconstitutions, l'héritier de ces réalisateurs qui ont fait la gloire des grandes enseignes hollywoodiennes, et peut-être le dernier dans son genre. C'est l'histoire d'un homme ordinaire que l'Histoire transforme en héros, et en cela Tom Hanks est lui aussi l'héritier de ses grands prédécesseurs, je pense à James Stewart, à Gary Cooper. J'entends parler à propos de ce film de mise en scène classique, conventionnelle, par rapport à qui ou quoi ? Steven Spielberg fait du cinéma depuis plus de quarante ans, depuis "Duel" qui me surprend chaque fois que je le visionne. Il est lui-même devenu un classique comme son copain de fac George Lucas. Ces gens-là sont des antidotes à l'ennui.

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Le grand jeu

112803.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgPierre Blum (Melvil Poupaud) est écrivain. Il a eu son moment de célébrité avec un premier roman. Depuis lors, il est en panne d'écriture, en panne de sentiments aussi. Sur la terrasse d'un casino il rencontre Joseph Paskin (André Dussollier) avec qui il engage la conversation. Pierre est invité à un mariage qui se déroule dans une des salles du casino, Joseph ne dit pas grand-chose, juste qu'il lui arrive de rendre des services. En fait, leur rencontre n'est pas fortuite. Au cours de leur conversation, alors que Pierre a beaucoup parlé de lui, de ses anciens liens avec l'extrême-gauche, Joseph lui propose un travail de nègre, écrire un livre politique, polémique, un appel à l'action violente. La cible, le ministre de l'Intérieur qui va s'empresser d'arrêter les anciens camarades de Pierre, une erreur qui devrait lui coûter son poste. Dans ce jeu dangereux Pierre est l'instrument de Joseph, grand manipulateur des arcanes du pouvoir, qui déplace les politiques comme les pions sur un échiquier. Pierre sera plus qu'honorablement payé. Dans la dèche, vivotant de ses derniers droits d'auteur, il accepte. A peine publié, le livre déclenche une tempête jusqu'au sommet du pouvoir. Joseph est-il allé trop loin ? Pierre lui-même doit se faire oublier à la campagne dans une ferme gérée par une bande d'écolos altermondialistes, grâce à la complicité de Laura (Clémence Poésy) qu'il a rencontrée dans une galerie d'art contemporain et chez qui tout lui rappelle sa jeunesse, quand avec quelques amis il voulait bousculer le monde, le changer.
Le cinéma français est avare de thrillers politiques, on ne fera donc pas la fine bouche devant le premier long métrage de Nicolas Pariser passé du journalisme à la fiction. L'ambiance est celle que l'on trouve dans le cinéma américain de Coppola ("Conversation secrète"), Pakula ("A cause d'un assassinat"), Pollack ("La firme") ou même le Hitchcock du "Rideau déchiré" et de "Topaze".
Le film évoque aussi en filigrane l'affaire de Tarnac, quand fin 2008, un groupe d'autonomistes fut arrêté, soupçonné d'avoir saboté des lignes de TGV et plus généralement de préparer des attentats terroristes. Son chef, Julien Coupat fut détenu pendant plusieurs mois au nom de la politique sécuritaire de Nicolas Sarkozy. On sait que ladite affaire n'était qu'une grosse baudruche qui se dégonfla le moment venu est ridiculisa la ministre de l'Intérieur Alliot-Marie. Le gouvernement s'appuyait sur un texte paru en librairie sorte de manuel pratique d'insurrection visant à renverser l'Etat.
Si André Dussollier peut être vu comme un alter ego d'un Gene Hackman, Melvil Poupaud promène une nonchalance des plus romantiques, comme la portait Alain Delon dans le cinéma de Jean-Pierre Melville. On peut aussi parler de désenchantement à propos du personnage de Pierre, associé à notre époque marquée par les fin des idéaux et de l'espérance en des lendemains qui chanteraient.

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08/12/2015

"Mia madre" de Nanni Moretti

392820.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgNanni Moretti pourrait être considéré comme le Woody Allen transalpin tant il a poussé loin l'art de l'introspection. Il est le meilleur acteur de son propre sujet : lui-même. Et comme il arrive au cinéaste américain de laisser à d'autres le soin d'être son alter ego, dans "Mia madre", titre qui ne souffre d'aucune confusion, Nanni Moretti s'efface derrière l'actrice italienne Margherita Buy. Elle est son double parfait, réalisatrice d'un film qu'elle est entrain de tourner, l'histoire d'une occupation d'usine alors que débarque son nouveau patron américain. Ce dernier rôle est tenu par John Turturro qui amène la note humoristique à l'ensemble. Bien entendu, Nani Moretti n'a pas seulement transmis à Margherita sa passion du cinéma et de la mise en scène, il lui a légué ses angoisses, ses hésitations, ses interrogations sur le cinéma, la vie et la mort.
Nanni Moretti nous joue le film dans le film à la manière de "La nuit américaine" de Truffaut. D'un côté, nous avons Margherita dirigeant son acteur américain, Barry Huggins, égocentrique et cabotin, incapable de mémoriser son texte, s'inventant des amitiés avec Kubrick et d'autres et des films qu'il n'a pas joués. De l'autre, Margherita, dont la mère Ada est à l'hôpital, qui culpabilise parce qu'elle ne peut être aussi présente qu'elle le voudrait auprès d'elle. Ce rôle de garde-malade est assuré par son frère Giovanni, interprété par Nanni Moretti, qui semble sans occupation hors le fait de préparer de bons petits plats pour sa madre. Les médecins sont pessimistes, les enfants d'Ada doivent se préparer au pire, ce à quoi se refuse Margherita qui est partagée entre son tournage et des adieux à sa mère. De plus Margherita est entrain de rompre avec son compagnon et a des relations difficiles avec son adolescente de fille. "Brise au moins une fois un de tes shémas mentaux", lui dit son frère Giovanni. Elle ne comprend pas le détachement apparent de son frère, alors qu'elle est constamment sur le qui-vive. Giovanni lui fait remarquer qu'elle traite mal les gens, c'est presque une révélation pour elle. Elle retourne dans l'appartement de sa mère, une ancienne professeur de latin, avec son immense bibliothèque, les livres que Ada a lus en dernier posés sur la table de la salle à manger, pour essayer de trouver des réponses à ses tourments. Une forme d'apaisement.
Comme dans "La chambre du fils", Palme d'or au Festival de Cannes, "Mia madre" est marquée par le deuil. Nanni Moretti en a écrit le scénario durant le tournage de "Habemus papam", quand sa propre mère est décédée. Parlant du film qu'elle tourne, Margherita dit : "Ce n'est pas un film triste, c'est plein d'énergie et d'espoir". C'est un peu ça "Mia madre", c'est bouleversant et en même temps très drôle.

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