17/07/2013

Bisous volés

21012331_2013061314412304_jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpg« Chez nous, c’est trois », et chez vous, c’est combien ? On a tous été confrontés à ces petites mésaventures du bisou distribué sans discernement ou avec trop de parcimonie. C’est quatre quand vous pensez trois, ou trois quand vous vous arrêtez après deux… Et ce nombre varie d’un département à l’autre, voire d’une rive à l’autre. La France est un pays (ingouvernable disait De Gaulle) qui a autant de coutumes que de fromages. On ne s’y est jamais fait la guerre pour un bisou de trop et aucun pont n’a jamais été bombardé pour un bisou volé. Sur le pont de Saint-Martin, Claude Duty réalise la plus romantique des comédies, et qu’importe le nombre de bisous, pourvu qu’on en ramène l’ivresse.
Jeanne Millet (Noémie Lvovsky) est réalisatrice. Elle s’apprête à entrer en tournage alors qu’elle vient d’apprendre par la presse de caniveau que son mec l’a larguée pour une bimbo ; d’ici que sa productrice ne la lâche pas, ce serait un comble. Elle a de quoi déprimer Jeanne dans les bras de sa sœur que tout ce cinéma commence à faire ch… Et voilà qu’on lui propose une tournée en Bretagne à Saint-Martin où elle a passé l’essentiel de son enfance, un mouroir de l’adolescence qu’elle a fui à vingt ans, plaquant de fait son amoureux, Gabriel (Stéphane de Groodt). Elle est montée à Paris, a fait ce dont elle rêvait, du cinéma, lui est resté au pays et s’occupe désormais d’ados au sein d’une colo de vacances. Or, ladite colo et autre maison de retraite font partie de la tournée de Jeanne et de son second film « Baisers fanés » dont on verra de projection en projection que la jolie silhouette de la fille (Olivia Bonamy) qui fait du stop sur le bord d’une départementale pour gagner Paris. A Saint-Martin, Jeanne est reçue par une assistance (Marie Kremer) quasi amoureuse de son film, un projectionniste dragueur dont les conquêtes d’un soir ne sont que des fantasmes de cinéma, et un étudiant africain, Souleymane, qui étudie la géographie des plaques tectoniques des baisers. Justement, Jeanne ne se sent de nulle part, comme une enclave de deux bisous dans un territoire de trois bisous. Pendue à son téléphone portable en attente d’une réponse de sa productrice, elle survole une tournée sans intérêt, essayant tant bien que mal de recoller les morceaux avec Gabriel, mangeant des pommes bio, visitant avec un agent immobilier qui n’est pas sourd au charme qui se dégage d’elle, la maison en vente où elle a passé son enfance. Le dernier soir de la tournée elle n’est plus qu’une épave alcoolisée dans un océan d’indifférence. Et c’est l’actrice (Judith Godrèche) qu’elle a mis sur les rails du succès qui la récupère. « C’est d’une banalité une femme alcoolique surtout dans notre métier » dit cette dernière en guise de réconfort avec ce sourire qui cause à chaque fois des dégâts irréparables dans nos neurones).
« Chez nous, c’est trois » est le troisième long métrage de Claude Duty, dix ans après « Bienvenue au gîte » dans lequel un couple décidait de tout quitter pour un gîte en Provence. Il a fallu tout ce temps au cinéaste pour trouver l’argent de « Chez nous, c’est trois » et du film dans le film, « Baisers fanés » (avec Julien Doré) à la suite d’une campagne de participation à son financement. Le scénario s’est nourri de ces incertitudes amoureuses et professionnelles. A l’image de Jeanne qui se demande si elle ne fait pas fausse route tant avec les hommes que le cinéma, une carrière de documentariste est moins exposée au désamour du public, Claude Duty a - on l'imagine - plusieurs fois douté. Mais « Chez nous c’est trois » n’est pas juste un film sur le cinéma, il l’est aussi sur les relations entre les hommes et les femmes, une question qui taraude l’humanité depuis la Bible à « La nuit américaine ».
Richard Pevny

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15/06/2013

« The Bling Ring » de Sofia Coppola

21001182_20130424163851778_jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpg« Les suspects portaient des Louboutin » avait titré la presse pour ne pas écrire que les petits diables en question s’habillaient en Prada. Il est vrai que la bande qui visitait les maisons des people en leur absence, était composée de lycéens (cinq filles pour un garçon), même pas glauques, tout ce qu’il y a de propre sur eux, habitant des quartiers plutôt aisés, qu’importe si leurs parents étaient plus souvent en voyage qu’à la maison, ou inexistants, ou déconnectés. « Ils avaient l’air de penser qu’ils n’avaient rien fait de mal, et ils s’intéressaient surtout à la notoriété que leur avait apportée les vols », dira Sofia Coppola qui se documenta d’entrée sur ce « Bling Ring », peut-être parce qu’il y était question d’adolescence un domaine qui la fascine depuis « Virgin suicides », son premier long métrage en 2000, et que le tout se déroulait dans la fascinante Los Angeles dont elle avait donné une image un peu décalée dans son dernier opus « Somewhere », vue du Château Marmont.
Tout débute banalement par le vol d’une voiture garée dans une rue des beaux quartiers, même pas fermée, avec portefeuille, clés, argent abandonnés sur le siège avant. C’est TROP facile se disent Marc et Sam, aussi quitte à partir au volant de belles cylindrées, pourquoi pas une Porsche !... Ils s’en vantent entre copines de lycées, investissent les pages perso des people, notent leurs adresses, leurs absences et vont faire leur
Shopping la nuit venue dans des dressings débordant de fringues de marques et d’accessoires de luxe. Les systèmes d’alarme sont inexistants, les portes-fenêtres s’ouvrent sans problème. Nuit après nuit, les Bling Ring pillent les maisons d’Orlando Bloom, Rachel Bilson, Lindsay Lohan ou Paris Hilton qui a accepté que Sofia Coppola tourne chez elle avec ses murs tapissés de son image en couverture des magazines les plus branchés, ses tonnes de fringues, ses dizaines de paires de chaussures occupant des pièces entières… Il y a cette scène extraordinaire dans une villa de verre où les cambrioleurs sont filmés de loin en long plan séquence, leurs silhouettes passant d’une pièce à l’autre, d’un étage à l’autre, alors que l’on entend au loin un hélico, normal on est à Los Angeles. Et puis, il y a l’adresse de trop, où des caméras de surveillance donnent un visage à l’un des membres du gang. Le film est mis en ligne, c’est la fin. Presque. En s’introduisant dans l’intimité de celles et ceux qui ont fait de leur image, via le web, un business, nos lycéens ont acquis une célébrité qui ne durera peut-être que le quart d’heure promis pour tous par Andy Warhol, mais cela en dit beaucoup sur les réseaux sociaux qui diluent vie privée et vie publique, et c’est ce qui visiblement a fasciné Sofia Coppola. On notera que le garçon de la bande paraît on fine bien seul dans sa tenue orange de prisonnier, loin de ses amies, mais devant fréquenter pour quatre ans des types à l'air patibulaire, pas vraiment fréquentables.
La cinéaste n’en reste pas moins à bonne distance. Elle ne condamne pas, la justice s’en charge seule. Certes, il n’y a pas eu de morts, nous ne sommes pas dans le jusqu’au-boutiste « Bonnie and Clyde », seulement quelques vols de vêtements et accessoires dont l’utilité reste à prouver. La plupart ont été retrouvés, soigneusement rangés dans des malles ou valises cachées sous les lits. Il n’est même pas dit que toutes les victimes de ces vols s’en soient aperçues… Sofia, adolescente célèbre à cause des films de son père, connaît bien le Los Angeles des stars, des people, des Kisrten Dunst qu’elle a fait débuter, Paris Hilton et Lindsay Lohan qui défrayent la chronique judiciaire. Hors, Emma Watson, l’Hermione de Harry Potter, tous ses jeunes acteurs sont pour l’instant des inconnus, en attente de célébrité, comme le fut célèbre Alexis Neiers qui a servi de modèle au personnage interprété par Emma Watson. Alexis était membre du vrai Bling Ring, le film de Sofia Coppola l’a remise en lumière sur internet où la jeune fille tient un blog, au point qu’elle s’est décidée à écrire à 21 ans ses mémoires de monte-en-l’air.
Elle en fera peut-être rêver d’autres, la starisation d‘une poignée d’individus est un juteux marché pour la presse people. On veut les approcher – les toucher telles des reliques -, vivre en leur compagnie ces quelques pas qu’elles font de la limousine aux marches du Palais des festivals. Durant le festival de Cannes, des centaines de personnes s‘agglutinent chaque jour autour de ces marches pour voir passer des étoiles devant leurs yeux incroyablement rêveurs. Ça crée des vocations, reste qu'il est plus facile d'être Nabila que Keith Harring.
Richard Pevny

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24/04/2013

La cage dorée

20503333_jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgJosé et Maria occupent l’espace exigu de la loge de concierge d’un immeuble de rapport à Paris. Cela fait trente ans qu’ils ont quitté leur Portugal. Ils ont deux enfants, deux grands adolescents qui étudient dans la capitale et ne connaissent pratiquement rien du pays natal de leurs parents. Maria et José sont deux bonnes pâtes comme on en fait peu, au point de s’être rendus indispensables auprès d’un certain nombre de gens, elle (Rita Blanco) vis-à-vis des copropriétaires de l’immeuble qu’elle gère sous la férule de Mme Reichert (Nicole Croisille épatante), lui (Joaquim de Almeida) en tant que chef de chantier de l’entreprise de BTP de Francis Caillaux (Roland Giraud). « Trop bons, trop cons », dit souvent la sœur de Maria qui pourtant n’a pas été mise dans le secret. En effet, une lettre arrivée de Porto leur a appris le décès du frère de José qui, après l’avoir spolié de leur héritage, lui lègue ses vignes à la condition qu’il vienne les gérer sur place. Après avoir tant rêvé d’un retour au Portugal, voilà Maria et José qui doutent, culpabilisent même : que va-t-on faire sans eux ? Malgré eux, leur secret est éventé, et dès lors tout est fait pour les retenir, même d’encourager l’idylle entre la fille Ribeiro et le fils Caillaux…
C’est une gentille comédie, au scénario un peu convenu qui ne déroge pas aux canons de la comédie à la française, premier long métrage du franco-portugais Ruben Alves, acteur dans plusieurs séries (« Empreintes criminelles », « Maison close », « Clara Sheller »…). « La cage dorée » entend surfer sur la vague du succès des « Femmes du 6e étage » qui racontait le quotidien des bonnes espagnoles à Paris, manque la profondeur du scénario de Philippe Le Guay, le grain de folie d’un Fabrice Luchini que n’atteint pas Chantal Lauby. Quand Solange Caillaux confond le général Salazar, l’ancien dictateur portugais, avec le général Alcazar, son fils est obligé de préciser que ce dernier est un personnage de Tintin au cas où l’on n’aurait pas saisi ( !). Reste que « La cage dorée », qui concourrait au dernier Festival du film de comédie de l’Alpe d’Huez, est reparti avec le Prix du public, un bon signe pour la carrière de ce film en salles.
Richard Pevny

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10/04/2013

« La belle endormie » de Marco Bellochio

20461574_jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpg Ce que l’on aime dans ce cinéma italien-là, celui de Marco Bellochio entre autre, c’est qu’il mêle avec intelligence réalité et fiction. Qu’il fait entrer dans son imaginaire la télé-réalité celle des journaux télévisés, en imaginant des histoires qui viennent se télescoper à l'actualité. Il est vrai que « La belle endormie » s’inspire d’une histoire vraie, celle d’une jeune femme plongée pendant plusieurs années dans un coma végétatif, irréversible, et alors que sa famille s'apprête à débrancher le respirateur qui la maintient en vie, défenseurs et opposants à l’euthanasie se déchirent autour de son corps inerte, l’Eglise et la politique italienne s’en mêlant, Berlusconi, alors président du Conseil, tentant de faire passer en urgence une loi qui stopperait le processus d’euthanasie engagé par le père de la jeune femme.
Ce qui intéresse Marco Bellochio, ce n’est plus tellement l’histoire d’Eluada qui mourra avant le vote des sénateurs, mais d’autres histoires qui viennent se greffer autour de cette actualité. Un sénateur (Toni Servillo grande figure des films de Paolo Sorrentino) du parti de Berlusconi, en conflit avec sa fille Maria autour de cette question, qui a aidé sa propre femme à mourir et s’apprête à voter contre le projet de loi. « La souffrance n’ennoblit pas l’homme, dit-il, elle l’humilie, elle le brise ». Une actrice (Isabelle Huppert en madone survoltée), enfermée dans cette même souffrance, ne vit pour que pour sa fille, yeux ouverts dans le vide, plongée dans un coma identique à celui d’Eluada, autour de laquelle elle organise une vie de prières. Enfin, une droguée (la voluptueuse Maya Sansa qui ébranlait les certitudes de Luchini dans « Alceste à bicyclette ») qui veut en finir avec la vie et qu’un jeune médecin sauve malgré elle.
Réalisateur du « Saut dans le vide », du « Diable au corps » d’après Radiguet qui avait enflammé le festival de Cannes pour une scène de fellation, du pirandellien « Henri IV le roi fou » avec Mastroianni et Cardinale, de « Buongiorno, notte » sur l’assassinat d’Aldo Moro, du « Sourire de ma mère » qui suscita une polémique avec le Vatican, enfin de « Vincere » qui racontait comment le socialiste Mussolini s’était mué en dictateur, le septuagénaire Marco Bellochio travaille en prise directe avec la société italienne. Dans ce nouveau film, le cinéaste italien mène une réflexion sur le droit de mourir dans la dignité, sur la morale en politique (extraordinaire scène où les sénateurs vont aux bains comme dans la Rome impériale), sur la société du spectacle (des médecins parient sur le cas d’Eluada), sur l’art en général, le cinéaste déclarant que « l’impartialité n’existe pas dans l’art ». Marco Bellochio prend position, c’est devenu rare dans un cinéma aux scénarios étrangers au monde extérieur.
Richard Pevny

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03/04/2013

Un "Quartet" en mode majeur

Cela pourrait s'intituler petit meurtre entre anciens amis, tant la nouvelle pensionnaire annoncée à Beecham House a de quoi en terrifier plus d’un ou d’une. L’ancienne diva de la scène lyrique n’est pas à proprement parler d’un commerce agréable. Reginald (Tom Courtenay) qui fut plus que son partenaire et ne s’est jamais remis de leur rupture, se demande même s’il ne va pas changer de maison de retraite. Or, on ne peut pas faire plus attrayant que Beecham House, maison pour musiciens et chanteurs lyriques retirés des vivats et des rappels. Jean Horton (Maggie Smith légende du théâtre anglais), la diva en question, n’en recevait jadis pas moins de douze. Mais pour elle pas question de se produire pour le gala annuel de Beecham House célébrant l’anniversaire de Verdi, même dans le célèbre quatuor de « Rigoletto », en compagnie des anciens protagonistes encore vivants et bien portants, tel Wilf (Billy Connelly) un tantinet dragueur avec le jeune personnel (« Homme d’âge mûr, vin de grand cru, bois bien vieilli » lance-t-il à la jeune toubib), mais c’est sans doute pour oublier ce que la vieillesse peut avoir d’angoissant. Beecham House accueille un joli échantillon d’humanité qui fait de cette bâtisse victorienne un lieu plein de vie. Parfois un peu excentrique lorsque Cédric (Michael Gambon), qui aime bien tout régenter, s’en mêle… A Beecham House on chante, on fait de la musique dans le salon et l’on danse la salsa. Surtout l’on rit. Même du télésiège pour les moins hardis des pensionnaires du premier étage : « Arrivée au sommet, je redescends en ski ? », questionne railleuse Jean Horton. Reste que le gala qui doit permettre à Beecham House de continuer à fonctionner aura bien lieu avec le célèbre quatuor en tête d’affiche.

Un petit monde de septuagénaires et plus même, tout à fait charmant, cela tient au fait que cette comédie est 100% britannique, bien que dirigée par un Américain de 75 ans, l’âge de ses acteurs, dont c’est d’ailleurs la première réalisation. Mais avec Dustin Hoffman, son exceptionnel palmarès, son humanité propre, l’entreprise ne pouvait que marcher. Ainsi a-t-il souhaité qu’aux acteurs proprement dit viennent se joindre des chanteurs d’opéra et des musiciens à la retraite - certains n’avaient jamais mis les pieds sur un plateau de cinéma - formant le gros des pensionnaires de Beecham House pour un grand moment de cinéma réalité.
Il est vrai que « Quartet » est adapté d’une pièce de théâtre britannique, elle-même inspirée par la maison de retraite fondée par Verdi pour les chanteurs et musiciens dans le besoin, maison qui existe toujours. Une comédie charmante, au reste pas toujours politiquement correcte avec l’âge d’or (« Vieillir n’est pas fait pour les mauviettes » dit Cissy qui se bat contre ses propres oublis), délicieusement moqueuse et ô combien émouvante parce qu’il arrive un moment où l’on ne peut plus porter le fardeau des anciennes blessures, des ruptures et des trahisons. Des thèmes par ailleurs très opératiques. Dans les opéras, dit Reginald à un auditoire de jeunes rappeurs charmés, on meurt assassiné ou suicidé en chantant.
Richard Pevny
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27/03/2013

Almodovar perd de l'altitude

lap___681.jpgGénéralement, on aime bien le bouillant réalisateur madrilène, caustique, sarcastique, exagérément porté sur le sexe, les personnes du même sexe. Pendant trois décennies, l’enfant de la movida espagnole a bousculé les tabous dans une Espagne longtemps marquée des stigmates du franquisme. Mais l’Espagne a changé, les anciens phalangistes sont morts ou retirés, le pays a même adopté, et cela bien avant la France, le mariage pour tous. Almodovar ne choque donc plus. Hormis quelques scandales politico-financiers, un genre qui n'est qui pas propre à l’Espagne, il n’y a plus rien de croustillant à dénoncer, si ce n'est la corrida dernier bastion culturel des nostalgiques de l'ancien régime. Mais Pedro Almodovar peut encore faire rire, il y parvient parfois dans un huis-clos aérien, qui tourne un peu en rond et nous spectateurs, tels des passagers pris en otage, regardons notre montre en nous demandant quand allons-nous atterrir. “Les amants passagers” en paraît du coup plus long que ses 90 minutes initiales.
Tout commence sur la piste d'envol au moment où l’on prépare l’appareil pour le vol 2549 de la compagnie Peninsula. À cause d’un regard un peu trop coquin de Leon (Antonio Banderas) à Jessica (Pénélope Cruz), se joue le sort futur des passagers. Privé de train d’atterrissage, l’avion ne rejoindra pas Mexico, mais un aéroport de fortune dans la Mancha, un aéroport flambant neuf qui ne recevra jamais personne et dont l’initiateur, en classe affaires, fuit la justice de son pays.
Il y a là quelques spécimens de notre société encadrés par une belle brochette de folles (tant au sens propre que figuré). Le réalisateur se montre plus inventif dans les parties de jambes en l’air que les discours sociologiques. On ne peut pourtant réduire son film à une scène de karaoké (chorégraphiée par Bianca Li), même si elle se révèle la seule chose à vendre de ce film. Les faiseurs de bons mots diront que “Les amants passagers” c’est "Y a-t-il un pilote dans l’avion ?"... Pour notre part, on souhaitera juste que Pedro reprenne un peu de hauteur.
Richard Pevny

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21/03/2013

Une religieuse pleine de grâce

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C’est une histoire on ne peut plus actuelle. Sous des dehors très XVIIIe siècle, « La religieuse » nous parle de combat pour la liberté, de révolte face à l’abus d’autorité, de lutte contre l’arbitraire, l’injustice… Dans la France de l’anticlérical Diderot, l’oppresseur c’est l’Eglise. D’où bien entendu la mauvaise réputation faite au livre, puis au film du de Jacques Rivette, en 1966, considéré comme scandaleux par une partie de la hiérarchie catholique (voir ci-dessous).

L’histoire est celle d’une jeune fille, cadette d’une fratrie de trois sœurs. Ses parents l'ont placée au couvent pour un temps, puis la contraignent à prendre le voile pour des raisons économiques. "Ma naissance est la seule faute que j'aie commise", confesse-t-elle. En effet, après le mariage de ses deux sœurs aînées, Suzanne se trouve réduite au célibat ou à la prière. Ce n’était guère inhabituel sous l’Ancien Régime. Les couvents étaient remplis de jeunes filles sans argent et sans vocation. En refusant de jouer le jeu en quelque sorte, et de dire amen, Suzanne est mise à l’index, d’autant qu’elle a réussi à faire introduire par un avocat un recours en annulation de ses vœux. Dès lors, sa mère supérieure (Louise Bourgoin) particulièrement sadique, multiplie contre elle vexations, humiliations, châtiments et même tortures. Transférée en piteux état avec l’aide de son avocat dans un autre couvent moins rigoriste, elle doit subir les avances de sa nouvelle mère supérieure (Isabelle Huppert épatante en nonne extatique).
Contrairement à son prédécesseur Jacques Rivette qui acculait Suzanne au suicide, Guillaume Nicloux ne fait pas de de la jeune fille une victime expiatoire des abus de l’Eglise. A la fin de son douloureux chemin de croix, Suzanne revient dans le monde goûter à sa liberté chèrement acquise.

Il faut dire un mot de l’ambiance du film, en couleurs désaturées, éclairages et visages sans maquillage, rendant le film encore plus lumineux qu'il n'est. Cette épure rappelle le très beau « Thérèse » d’Alain Cavalier. Au visage radieux de Catherine Mouchet, tout à son fiancé Jésus, répond celui de Pauline Etienne, insoumise et non moins marqué par la grâce.

Richard Pevny

22:34 Publié dans Critique, Film | Lien permanent | Commentaires (0)

Objets de censures

Ave+maria-26408.jpgIl y a presqu’un demi-siècle, l’adaptation au cinéma de « La religieuse » de Jacques Diderot par le réalisateur Jacques Rivette – c’était son deuxième long métrage -, membre de la bande des Cahiers du Cinéma, fit grand bruit. Dès la pré-production du film, l’Office catholique français du cinéma décidé à faire interdire le film quel qu’en soit son contenu, organisa la bataille contre lui à coups de lettres et de pétitions. On dit qu’Yvonne de Gaulle, épouse du président de la République, ne reçut pas moins de 120 000 lettres de religieuses outrées. Les pouvoirs publics furent alertés et donnèrent des assurances dans le sens d’une interdiction. Aussi en mars 1966, « Suzanne Simonin, la religieuse de Diderot » était frappé d’interdit par le Secrétaire d’Etat à l’Information du fait que le film risquait de heurter les consciences d’une partie de la population. Une formule pérenne…
Jean-Luc Godard le premier apostropha dans une lettre André Malraux « ministre de la Kultur », qui se faisait une toute autre idée de la liberté (voir l’épisode anticolonial de son aventure indochinoise) autorisa donc le film à être projeté en ouverture du Festival de Cannes. Après une longue bataille juridique, le film de Rivette reçut son visa de sortie l’été 1967. Reste que l’interdiction proprement dite ne fut annulée qu’en… 1975.
Un autre film fut au cœur d’une polémique à caractère religieux, « La dernière tentation du Christ » de Martin Scorsese adapté de l’œuvre de Nikos Kazantzakis qui prônait un Jésus un peu trop humain en ménage avec Marie-Madeleine. L’automne 1988 - François Mitterrand venait d’être élu pour un deuxième mandat -, les catholiques traditionnalistes organisèrent des manifestations devant les cinémas qui affichaient ce long métrage. Il y en eut devant le cinéma Castillet à Perpignan, saintes bannières au vent de la tramontane. Boulevard Saint-Michel à Paris un cinéma fut incendié, on releva un mort et plusieurs blessés.
Histoire d’éviter la censure, on peut, soit aller dans le sens de la pensée dominante, c’est « La passion du Christ » de Mel Gibson, soit éviter tout sujet à caractère religieux, c’est l’autocensure… Parfois un bon scandale peut aider un film à trouver son public, le cas de « Ave Maria » de Jacques Richard, en 1984, dont seule l’affiche, sur laquelle on voyait la jeune Isabelle Pasco crucifiée les seins à l’air, fut interdite et devint un collector.

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20/03/2013

Sous le figuier

figuier trois.jpgCe pourrait être l’une de ces fables que l’on raconte dans les livres d’enfants, sauf qu’ici les destinataires en sont les adultes, quel que soit leur âge respectif. Dans « Sous le figuier », la réalisatrice Anne-Marie Etienne évoque ce fléau de nos sociétés industrialisées, la flexibilité de l’emploi, qui laisse sur le bas-côté de la vie active, ceux qui d’actifs n’en sont plus. Nous avons d’un côté, une très vieille dame, Selma (l’épatante Gisèle Casadesus, 99 ans cette année), vieille mais pas décrépie, Selma ne se laisse pas aller, malgré la solitude qui est la sienne. La vieille dame tout à fait digne lit les cartes du tarot pour des clients en recherche d’espérance. Une sorte de placebo dont est devenue accro Joëlle qui, entre ses associations, les maisons de retraite qu’elle visite et une vie sentimentale compliquée, n’a guère de temps pour sa fille. Nathalie (la lumineuse Anne Consigny), chef de cuisine étoilée, n’a vu des années durant sa propre fille qu’en pyjama le matin, confie-t-elle à son vieil ami Christophe. Nathalie connaît Selma depuis des années au point qu’elle est devenue l’unique famille de la vieille dame. Et quand cette dernière flanche, qu’un diagnostic laisse peu de place à une rémission, Nathalie propose à Selma de passer un dernier été dans une maison à la campagne, au milieu des vignes et sous un grand figuier. Un dernier été lumineux, joyeux, entouré de rires d’enfants, les trois fillettes de Christophe qui est comme un frère pour Nathalie. Christophe, qui élève seul ses filles, est au bord de la rupture. Il a besoin de se poser un moment. Tous sont là pour aider Selma à partir, alors qu’ils s'accrochent à elle comme à une bouée, sont en attente de réponses pour affronter un avenir qui leur paraît incertain.
On pourrait être dans un film de Jean Becker, celui de « La tête en friche » avec Gisèle Casadesus soutenant un Gérard Depardieu à la dérive, tant tout cela est réalisé avec simplicité, par petites touches émotionnelles. Anne-Marie Etienne réalise le film que l’on voulait voir, ce genre de film qui rend heureux tout en activant nos fonctions lacrymales; c’est toujours réconfortant pour chacun d’entre nous de ne rencontrer à la sortie que les mêmes regards embués ; on ne se sent pas isolés. A l’image des conseils de Selma, si « Sous le figuier » n’apporte rien de nouveau d’un point de vue stylistique, il ne fait pas de mal pour autant. Il nous apprend entre autre à regarder le temps passer. L’épilogue pourrait être apporté par Gisèle Casadesus, 80 ans de cinéma (elle a débuté avec Marcel Lherbier en 1934), 30 ans de Comédie Française, qui déclare dans le dossier de presse du film : « Ça passe très vite une vie ! »
Richard Pevny

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13/03/2013

L'artiste et son modèle

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J’imagine que cela devait être l’un des passe-temps des gamins de Banyuls durant l’occupation : aller reluquer la fille qui posait à la Métairie, l’atelier de Maillol dans la vallée de la Roume. Le maître dessinait et sculptait des femmes nues, cela devait être un sujet de conversation parmi les mères de famille. Mais les artistes ont semble-t-il comme les docteurs ce droit de voir les femmes nues. Dans « L’artiste et son modèle » de l’Espagnol Fernando Trueba, nous voyons ces gamins qui se sont approchés de l’atelier avec des ruses de sioux, s’éparpiller dans la campagne, quand le vieil artiste -interprété par Jean Rochefort - sort le fusil, histoire de les effrayer, sans méchanceté aucune, riant même de ce tour qu’il leur fait. L’artiste ne porte par le nom d’Aristide Maillol et son modèle celui de Dina Vierny, reste que le scénariste Jean-Claude Carrière a collé au plus près à ces deux êtres pour composer ce moment de leur vie durant l’année 1943.
Mercé (Aida Folch), qui s’est échappée d’un camp de réfugiés d’Argelès-sur-Mer, est repérée sur le marché – le film a été tourné à Céret – par la propre femme (Claudia Cardinale) de l’artiste Marc Cros, en panne d’inspiration. Peut-être se dit celle qui fut jadis le premier modèle du sculpteur, cette jeune beauté toute méditerranéenne, redonnera-t-elle au vieil homme le goût de la création. Ce dernier retrouve le chemin de son atelier, au milieu des vignes et des oliviers. Comme tout atelier qui se respecte, celui-ci est un vrai capharnaüm, la bâtisse elle-même tient plus de la remise que de l’atelier du sculpteur. Aux murs, des dessins, des esquisses, des études. Des nues, partout. Un faux désordre car l’artiste y sait chaque chose à sa vraie place. Autour du modèle, des nues figées sur la chaux qui partout s’effrite, et elle bien vivante, épaules, seins, cuisses, bras, jambes vibrants de vie, prête à être immortalisée dans une éternelle jeunesse. Et nous avons de part et d’autre d’une cloison séparant la vaste pièce, un vieil homme proche de sa fin et une jeune fille au début de sa vie.
Bien sûr, on pense à « La belle noiseuse » de Jacques Rivette, et à Emmanuelle Béart qui n’a jamais été aussi bien sculptée par une caméra, on pense au « Renoir » de Gilles Bourdos qui évoque la rencontre du vieux peintre avec son dernier modèle l’année 1915. La beauté de cette dernière réveille les dernières forces du peintre aux mains en partie paralysées. Chaque matin, Renoir se fait porter à travers les oliviers vers son atelier pour transfigurer sur la toile ce miracle de la nature qu’il sait éphémère et qu’il a le pouvoir de faire durer.
Enfermé dans son art, Marc Cros voudrait oublier l’Occupation, les arrestations, les déportations, lui n’est qu’un artiste seul avec son inspiration loin du tumulte de l’Histoire, comme un Michel-Ange perché à vingt mètres de haut sous le plafond de la Sixtine. L’atelier n’est pas une construction du cerveau de l’artiste, il est bien situé dans le monde, des Allemands y passent, un historien de l’art en uniforme de la Wehrmacht, vient le visiter avant de partir pour le front de l’Est, alors que Mercé en fait une planque pour un parachutiste avant de lui faire passer la frontière. Le jour, elle est modèle, la nuit, elle court d’anciens chemins de contrebandiers. La vraie vie finit toujours par vous rattraper, même dans le coin le plus isolé. Quand le danger menace, Mercé s’en va, laissant l’artiste et l’œuvre qu’il a façonnée dans le plâtre, espérer encore de la race humaine.
Tourné dans un beau noir et blanc, baigné par des nuances du gris au crayeux, « L’artiste et son modèle » est un modèle d’hommage à la création. Le réalisateur de « Belle époque » - qui a révélé Penelope Cruz en 1992 – a mis des années à mûrir son sujet, on ne l’en blâmera pas. L’octogénaire Jean Rochefort trouve dans ce personnage l’un de ses plus beaux rôles, une sortie avec panache du monde du cinéma, si tant est qu’il persiste à ne pas vouloir tourner désormais le film de trop.
Richard Pevny

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