05/11/2014

« Une nouvelle amie » : les habits neufs de Romain Duris

508239_jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgLaure et Claire étaient amies depuis leur enfance, depuis cet âge que l’on dit de raison, qui forge les amitiés durables. Elles avaient signé de leur sang ce pacte d’amitié, mêlé leurs initiales dans l’écorce d’un vieil arbre. De vraies amies de cœur.Quand Laure (Isid Le Besco), jeune mère d’un bébé de quelques mois, est décédée, Claire (Anaïs Demoustier) a cru un instant qu’elle ne s’en relèverait pas, ce n’était pas juste sa meilleure amie qu’elle mettait en terre, c’étaient toutes ces années qu’elle enterrait, dont il n’allait rester qu’un souvenir qui s’éloignerait avec l’âge. Tout le début du film de François Ozon nous ouvre l’album de leurs meilleurs moments. Laure laissait aussi dans l’affliction des parents, une mère (la douce et aimante Aurore Clément, la blonde éthérée du cinéma français de ces quarante dernières années, disons depuis « Lacombe Lucien » de Louis Malle, qu’elle illuminait de son regard botticellien), un mari, David (Romain Duris) et un bébé. Claire a promis devant le cercueil de Laure, de s'occuper de Lucie comme s'il s'agissait de sa propre fille et de David. Gilles (Raphaël Personnaz) le mari de Claire, accompagne sa femme dans ce deuil. Claire soigne sa dépression par de longs joggings dans un paysage automnal nord-américain. C’est au cours d’une de ces sorties que Claire, se trouvant près de la maison de son amie défunte, en passe la porte comme elle le faisait du vivant de Laure et découvre la double personnalité de David. Habillé des vêtements de Laure, coiffé d’une perruque blonde, David donne le biberon à Lucie. Devant une Claire interloquée, David explique que le bébé ne se calme qu’à la vue de ce travestissement, que Laure acceptait que David s’habilla en femme, que loin d’être une perversion, c’est une passion qui remonte à l’enfance. « C’est peut-être parce que je les désire que j’ai envie de leur ressembler », ajoute David qui avoue à Claire que son désir le plus cher serait d’aller se promener au centre commercial habillé en femme, jupe, chemisier, bas et sous-vêtements compris. Aller faire les boutiques avec la meilleure amie de Laure. Claire a créé Virginia histoire de rassurer Gilles qui commençait à soupçonner sa femme d’avoir une liaison avec David. Avec « Une nouvelle amie » adapté d’une nouvelle de Ruth Rendell la reine des situations glauques, François Ozon signe un film politique puisqu'il y est question de genres et anticonformiste. Il malmène les idées reçues, déconcerte, le spectateur se demandant comme Claire si David n’est pas juste un pervers qui a besoin de se faire soigner. La sortie de Claire et David/Virginia dans une boîte de travestis est l’un des moments forts du film qui prône l’acceptation de l'autre, sa différence. Nous ne sommes pas dans « La cage aux folles », le parodie, le spectacle de travelos, « Une nouvelle amie » se déroule dans une société de couples socialement aisés, de gens qui enfilent chaque matin leurs vêtements de cadres d'entreprises, dans ce qui pourrait être une vraie vie dans laquelle la petite Lucie partagerait l’amour de deux femmes. Réalisateur entre autre de « 8 femmes », « Swimming pool », « Potiche », François Ozon ajoute un nouveau nom à son palmarès d’actrices, citons Catherine Deneuve, Charlotte Rampling, Ludivine Sagnier, Isabelle Carré… Romain Duris dont la silhouette droite dans ses talons hauts, sa façon de croiser les jambes, tout est chez cet acteur féminin par l’observation des femmes, mais en rien efféminé c’eut été outrancier. Romain Duris a raconté qu’enfant sa sœur le déguisait en fille pour des dîners en famille ou chez des amis. « J’étais sa poupée et j’adorais ça », a-t-il dit. On peut y voir la naissance d'un comédien qui peut se glisser dans n'importe quel vêtement pourvu qu'il l'habite de son talent. Richard Pevny

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28/10/2014

« Vie sauvage » : Mathieu Kassovitz hors la loi

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De l’intérieur d’une caravane, une jeune femme à l’allure hippie regarde partir son compagnon. Puis elle se précipite sur des sacs à dos qu’elle avait planqués, les distribue à ses trois garçons, les presse de s’activer, les précipite au dehors, entamant une course contre la montre jusqu’à la gare la plus proche. Nora (Céline Sallette) est en fuite. Elle fuit ce mode d’existence qu’elle s’était pourtant choisie, elle fuit Paco (Mathieu Kassovitz excellent) qu’elle avait rencontré dans une communauté de marginaux diront certains, qui lui a donné deux garçons qui portent des prénoms empruntés à la culture indienne, Tsali et Okyesa, vivant en toute liberté en osmose avec la nature. Mais voilà, Paco n’a pas construit la maison qu’il leur avait promise, Nora en a assez de vivre dans la boue, la saleté, et pour les enfants l’absence d’école, d’éducation nationale. Nora se réfugie chez ses parents, en appelle à la justice qui tranche en sa faveur. Mais Paco, Philippe Fournier pour l’état civil, se moque de la justice des beaufs, enlève ses enfants à la faveur d’une semaine de vacances avec eux que cette même justice lui octroie, commence alors une odyssée de onze années, en marge, entre les Cévennes et le Canigou, preuve encore que de nos jours malgré la toile d’araignée de surveillance tendue par l’Etat au-dessus de la tête de millions de citoyens, on peut se fondre dans le paysage, vivre libre loin de toutes structures, de toute règle, de n’être à la solde de personne, ne quémandant rien à l’Etat, ne lui reversant rien. Commence une cavale dans le sud de la France, un jeu de cache-cache avec la gendarmerie, qui les mène au dénuement total un jour que l’estafette bleu marine s’est un peu trop rapprochée de leur campement. « On n’a plus rien les enfants, juste des amis et la providence », leur dit Paco. Le film de Cédric Kahn, qui a connu enfant avec ses deux parents cette vie de bohème, est construit en deux époques, celle que je viens de raconter qui est un temps de l'innocence et du bonheur, et quelques ellipses après, l’adolescence des deux garçons qui ne veulent plus de cette vie communautaire qui semble plus leur être imposée que librement choisie. Ils veulent leur émancipation, non pour devenir des beaufs entre supermarché et autoroute leïmotiv paternel « Dis-moi ce qu’on choisit quand on a 7 à 8 ans », lâche l’ainé à son frère cadet. A travers « Vie sauvage », Cédric Kahn raconte l’échec d’une existence qu’un père a imposé onze ans durant à ses enfants, s’accrochant jusqu’au bout à un rêve impossible, vivre libre hors de toutes obligations imposées par les lois. Une utopie. Le film est habilement construit avec de belles images qui apportent des moments de douceur dans cette longue cavale qui oblige nos fuyards à être en permanence sur le qui-vive. Dommage que le réalisateur ne nous donne aucun point de vue personnel, c’est dû sans doute à cette obligation de ne froisser personne, les protagonistes de cette histoire vraie, adaptée de deux livres, celui signé par le père et ses deux garçons, l’autre écrit par la mère. On imagine les séances entre le réalisateur et les avocats des deux parties, relisant le scénario au mot près, pour aboutir à une fin un peu artificielle, fruit d’un consensus, à laquelle on ne croit guère.

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07/10/2014

« Mommy » le coup de génie de Xavier Dolan

539215_jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgXavier Dolan est un surdoué, le problème avec les surdoués, c’est qu’on ne sait pas par quel regard les prendre. Xavier Dolan a 25 ans, « Mommy » est son cinquième long métrage et quel film ! Le genre à diviser le récent Festival de Cannes où il a obtenu le prix du Jury, lot de consolation qu’il partage avec « Adieu au langage » de Godard dont Cannes ne savait trop quoi faire ; ne pas donner un prix au cinéaste suisse le plus inventif du siècle dernier, serait se comporter en mufle. Xavier Dolan n’a pas eu la Palme d’or, il en aurait pleuré, quand beaucoup le voyait à la place de « Winter sleep » du Turc Nuri Bilge Ceylan, un type qui fait bouger le cinéma, même s’il le fait avec lenteur, répétition, avec un autre regard sur la vie et les gens. Autre problème, c’est que la Palme d’or sied parfaitement à ce dernier… Mais revenons à Xavier Dolan, petit génie du septième art dont le film « Mommy » vous remue, c’est le moins qu’on puisse écrire. Dans ce film, le réalisateur québécois est partout, il réalise, cadre, trafique le format plus vertical qu’horizontal, choisit sa famille d’acteurs, les costumes, les musiques, compose sa compil, Céline Dion à Lana Del Rey, Dido ou Boccelli pour une scène de karaoké digne d'un thriller, écrit les sous-titres en français et en anglais, effectue son montage, invente ses propres histoires, une histoire qui n’est pas si impossible que ça, que l’on peut très bien ancrer dans nos vies réelles, et non plus rêvées, une histoire qui nous met à mal, nous émeut, nous donne envie de pleurer, de rire, de hurler parfois. « Mommy » bouleverse jusqu’à notre chimie interne.
Diane dit « Die » (Anne Dorval) est veuve un peu rock’nd roll et mère d’un adolescent hyperactif, à la violence incontrôlable, assez impulsif pour être pensionnaire d’un centre fermé. Ce dernier ne veut plus de lui depuis qu’il y a mis le feu et brûlé un autre ado au troisième degré. « Ce n’est pas parce qu’on aime quelqu’un qu’on peut le sauver » dit à Diane la directrice du centre. La jeune femme a deux solutions, abandonner Steve (Antoine-Olivier Pilon) à l’Etat qui l’enfermera sans doute pour toujours, ou bien le reprendre chez elle. Diane choisit d’être mère jusqu’au bout, sachant « qu’un jour ça va péter (chier dans le moteur en français du Québec), c’est juste une question de temps ». Le gros du film se situe dans la cuisine de Diane, vue comme une scène de théâtre, dont la fenêtre donne sur le domicile de Kyla (Suzanne Clément), la voisine, une prof dépressive et mutique. Les deux jeunes femmes deviennent les meilleures amies du monde, Kyla donne des cours de math à Steve qui sait avec la jeune femme ses propres limites. On le voit sur son skate-board, le casque sur les oreilles, un ado ordinaire qui danse avec les caddies du supermarché avant d'envoyer tout balader. Mais Steve peut se comporter avec sa mère avec une rare violence, leurs dialogues dont on a parfois du mal à assurer la lecture sont fait de jurons, la violence des mots, du ton, des hurlements, rejoint celle des gestes, des attitudes. Ces moments autodestructeurs nous mettent mal à l’aise, ils sont compensés par des instants d’une grande tendresse.
On retrouve dans « Mommy » la figure de la mère, présente depuis « J’ai tué ma mère » en 2009 jusqu’à « Tom à la ferme » en 2012. C’est elle « qui aura le dernier mot dans ma vie » souligne le jeune réalisateur. Xavier Dolan remet un peu de sérénité dans la vie de Diane au prix de la liberté de Steve. Et d’une forme de trahison.
« Ca se peut qu’un jour tu m’aimes plus ? ».
« Ça arrive pas dans la vie d’une mère qu’elle aime moins son fils ».

Richard Pevny
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14:58 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0)