05/04/2016

Le grand jeu

112803.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgPierre Blum (Melvil Poupaud) est écrivain. Il a eu son moment de célébrité avec un premier roman. Depuis lors, il est en panne d'écriture, en panne de sentiments aussi. Sur la terrasse d'un casino il rencontre Joseph Paskin (André Dussollier) avec qui il engage la conversation. Pierre est invité à un mariage qui se déroule dans une des salles du casino, Joseph ne dit pas grand-chose, juste qu'il lui arrive de rendre des services. En fait, leur rencontre n'est pas fortuite. Au cours de leur conversation, alors que Pierre a beaucoup parlé de lui, de ses anciens liens avec l'extrême-gauche, Joseph lui propose un travail de nègre, écrire un livre politique, polémique, un appel à l'action violente. La cible, le ministre de l'Intérieur qui va s'empresser d'arrêter les anciens camarades de Pierre, une erreur qui devrait lui coûter son poste. Dans ce jeu dangereux Pierre est l'instrument de Joseph, grand manipulateur des arcanes du pouvoir, qui déplace les politiques comme les pions sur un échiquier. Pierre sera plus qu'honorablement payé. Dans la dèche, vivotant de ses derniers droits d'auteur, il accepte. A peine publié, le livre déclenche une tempête jusqu'au sommet du pouvoir. Joseph est-il allé trop loin ? Pierre lui-même doit se faire oublier à la campagne dans une ferme gérée par une bande d'écolos altermondialistes, grâce à la complicité de Laura (Clémence Poésy) qu'il a rencontrée dans une galerie d'art contemporain et chez qui tout lui rappelle sa jeunesse, quand avec quelques amis il voulait bousculer le monde, le changer.
Le cinéma français est avare de thrillers politiques, on ne fera donc pas la fine bouche devant le premier long métrage de Nicolas Pariser passé du journalisme à la fiction. L'ambiance est celle que l'on trouve dans le cinéma américain de Coppola ("Conversation secrète"), Pakula ("A cause d'un assassinat"), Pollack ("La firme") ou même le Hitchcock du "Rideau déchiré" et de "Topaze".
Le film évoque aussi en filigrane l'affaire de Tarnac, quand fin 2008, un groupe d'autonomistes fut arrêté, soupçonné d'avoir saboté des lignes de TGV et plus généralement de préparer des attentats terroristes. Son chef, Julien Coupat fut détenu pendant plusieurs mois au nom de la politique sécuritaire de Nicolas Sarkozy. On sait que ladite affaire n'était qu'une grosse baudruche qui se dégonfla le moment venu est ridiculisa la ministre de l'Intérieur Alliot-Marie. Le gouvernement s'appuyait sur un texte paru en librairie sorte de manuel pratique d'insurrection visant à renverser l'Etat.
Si André Dussollier peut être vu comme un alter ego d'un Gene Hackman, Melvil Poupaud promène une nonchalance des plus romantiques, comme la portait Alain Delon dans le cinéma de Jean-Pierre Melville. On peut aussi parler de désenchantement à propos du personnage de Pierre, associé à notre époque marquée par les fin des idéaux et de l'espérance en des lendemains qui chanteraient.

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08/12/2015

"Mia madre" de Nanni Moretti

392820.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgNanni Moretti pourrait être considéré comme le Woody Allen transalpin tant il a poussé loin l'art de l'introspection. Il est le meilleur acteur de son propre sujet : lui-même. Et comme il arrive au cinéaste américain de laisser à d'autres le soin d'être son alter ego, dans "Mia madre", titre qui ne souffre d'aucune confusion, Nanni Moretti s'efface derrière l'actrice italienne Margherita Buy. Elle est son double parfait, réalisatrice d'un film qu'elle est entrain de tourner, l'histoire d'une occupation d'usine alors que débarque son nouveau patron américain. Ce dernier rôle est tenu par John Turturro qui amène la note humoristique à l'ensemble. Bien entendu, Nani Moretti n'a pas seulement transmis à Margherita sa passion du cinéma et de la mise en scène, il lui a légué ses angoisses, ses hésitations, ses interrogations sur le cinéma, la vie et la mort.
Nanni Moretti nous joue le film dans le film à la manière de "La nuit américaine" de Truffaut. D'un côté, nous avons Margherita dirigeant son acteur américain, Barry Huggins, égocentrique et cabotin, incapable de mémoriser son texte, s'inventant des amitiés avec Kubrick et d'autres et des films qu'il n'a pas joués. De l'autre, Margherita, dont la mère Ada est à l'hôpital, qui culpabilise parce qu'elle ne peut être aussi présente qu'elle le voudrait auprès d'elle. Ce rôle de garde-malade est assuré par son frère Giovanni, interprété par Nanni Moretti, qui semble sans occupation hors le fait de préparer de bons petits plats pour sa madre. Les médecins sont pessimistes, les enfants d'Ada doivent se préparer au pire, ce à quoi se refuse Margherita qui est partagée entre son tournage et des adieux à sa mère. De plus Margherita est entrain de rompre avec son compagnon et a des relations difficiles avec son adolescente de fille. "Brise au moins une fois un de tes shémas mentaux", lui dit son frère Giovanni. Elle ne comprend pas le détachement apparent de son frère, alors qu'elle est constamment sur le qui-vive. Giovanni lui fait remarquer qu'elle traite mal les gens, c'est presque une révélation pour elle. Elle retourne dans l'appartement de sa mère, une ancienne professeur de latin, avec son immense bibliothèque, les livres que Ada a lus en dernier posés sur la table de la salle à manger, pour essayer de trouver des réponses à ses tourments. Une forme d'apaisement.
Comme dans "La chambre du fils", Palme d'or au Festival de Cannes, "Mia madre" est marquée par le deuil. Nanni Moretti en a écrit le scénario durant le tournage de "Habemus papam", quand sa propre mère est décédée. Parlant du film qu'elle tourne, Margherita dit : "Ce n'est pas un film triste, c'est plein d'énergie et d'espoir". C'est un peu ça "Mia madre", c'est bouleversant et en même temps très drôle.

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15/10/2015

"Belles familles" de Jean-Paul Rappeneau

415446.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgJean-Paul Rappeneau n'est pas un cinéaste prolixe, huit longs métrages en un demi-siècle, quand dans le même temps un Claude Lelouch en tournait une bonne quarantaine. Douze années se son écoulées entre "Bon voyage" et "Belles familles", et ce dernier est d'autant plus une déception que cet ultime long métrage était attendu de la part d'un réalisateur élégant en tout. Certes, ici, encore, la mise en scène est d'une haute tenue, les décors soignés, alors pourquoi la narration est-elle aussi lâche, fait-elle penser à quelque chose qui relève du téléfilm de France Télévision, même s'il s'agit d'un téléfilm plutôt de luxe. Le scénario sent sa patine antiquaire, son parfum de désuet, son côté convenu, ses accents vaudevillesques jusque dans son titre, ses situations prévisibles, ses scènes téléphonées.
Exemple : quand la Chinoise Chen-Lin arrive en gare d'Ambray pour rejoindre son fiancé Jérôme, elle est abordée sur le quai par un jeune compatriote qui propose de lui montrer la ville. Elle ne sait pas qu'il est le pianiste soliste du concert auquel elle va assister en soirée, qu'elle va, nous suggère la caméra, en tomber amoureuse... Dans "Belles familles", Jean-Paul Rappeneau ne laisse aucun spectateur au bord de la route, dans le doute, l'incompréhension; il s'adresse à un public qui a largement passé le mitan de la vie, un public qui a besoin d'être accompagné. Dans "Belles familles", on sait où l'on va.
Sur le chemin qui les mène de Shangaï à Londres pour affaires, Jérôme Varennes (Mathieu Amalric) et Chen-Lin (Gemma Chan) font halte à Paris où Jérôme compte rendre visite à sa mère Suzanne (Nicole Garcia). Les retrouvailles avec son frère Jean-Michel (Guillaume de Tonquèdec) sont plus musclées, ce dernier lui reprochant son absence au moment de la vente de la maison familiale à Ambray, une grosse propriété au coeur d'un imbroglio juridique entre un promoteur immobilier, Grégoire Piaggi (Gilles Lellouche), ami d'enfance de Jérôme, qui veut y construire une résidence de luxe, et la mairie qui bloque le projet pour en changer la destination vers des logements sociaux; le maire (André Dussolier) par ailleurs amoureux depuis fort longtemps de Suzanne Varennes. Jérôme part illico à Ambray, confiant à Chen-Lin le soin de régler leurs affaires londoniennes. Sur place il fait la connaissance de la belle Louise (Marine Vacth), la fille de Florence (Karin Viard) qui fut la maîtresse du docteur Varennes dans les dernières années de sa vie. A la mort de ce dernier, Florence et sa fille Marine ont été expulsées et relogées par Piaggi, quand Marine est devenue sa petite amie. Jérôme tombe amoureux de Louise dans la maison même où ils ont tous deux vécu à des périodes différentes. Plan de Marine, nue de dos dans la chambre qui fut jadis la sienne. Comme au théâtre de boulevard, les portes claquent, les portières de voitures surtout, on court après le temps et les occasions manquées. Qu'on se rassure, à la fin tout est bien qui finit bien, chacun trouve sa chacune dans un feu d'artifices de néons shangaiens...
On peut se laisser entraîner dans "Belles familles", rien n'y est nocif, et si la narration manque de hauteur, la mise en scène de Jean-Paul Rappeneau peut en faire oublier ce défaut. Il faut en souligner l'interprétation impeccable, l'un des points forts de ce cinéma. Rappelons les tandems Belmondo-Jobert dans "Les mariés de l'an II", Montand-Deneuve dans "Le sauvage" et Montand-Adjiani dans "Tout feu tout flamme". Quant à "Cyrano", il avait valu à Gérard Depardieu le prix d'interprétation au Festival de Cannes 1990. Cannes, où semble-t-il, "Belles familles" devait faire la clôture, puis a été déprogrammé... 434821.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpg

10:28 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0)