02/09/2015

"Le tout nouveau testament" : miracle à Bruxelles

562052.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpg
Dieu est belge, il habite à Bruxelles. Voilà un pitch qui débute à la manière d'une histoire belge. Normal, puisque le réalisateur de ce film presque 100% wallon n'est autre que Jaco Van Dormael le cinéaste de "Toto le héros" (César du meilleur film étranger en 1990) et "Le huitième jour" qui valut à ses interprètes Daniel Auteuil et Pascal Duquenne le prix d'interprétation au Festival de Cannes en 1996.
Imaginez un type abominable, un salaud pour dire les choses comme elles sont. Un type qui, non content d'en faire voir à sa propre famille, sa femme (Yolande Moreau qui n'a rien d'une Vierge), une sainte femme qui vit dans l'attente du retour de son fils, et sa fille Ea (Pili Groyne), Dieu en veut à la terre entière. Derrière l'écran vert de son ordinateur, un modèle ancien, dans un vaste bureau, tellement vaste que l'on n'en devine pas le plafond, tapissé de casiers contenant quelques milliards de fiches, Dieu, vêtu d'un peignoir qui a connu des jours meilleurs, s'amuse à faire chier le monde en pondant des lois absurdes, telle que : "La file d'un côté avance toujours plus vite" ou "quand on plonge un corps dans la baignoire, le téléphone sonne"... Dieu s'ennuyait, alors il a fait Bruxelles. Ea, ado privée de tout ce qui fait de Bruxelles un paradis, en a ras-le-bol de son divin géniteur. Le hasard - "le hasard, c'est Dieu qui se promène incognito" disait Einstein -, l'amène à pénétrer dans l'antre d'où Dieu, soit son paternel, dirige le monde. Et là, ni une ni dieu, la petite effrontée en trois clics, envoie par SMS à tous les vivants leurs dates de décès. Un truc à faire exploser la Bourse, les bourses et tout le saint-frusquin, privant Dieu de son dernier pouvoir sur l'humanité. Oui, parce que l'ordinateur a lui aussi fait pffffff... Ea ne s'est pas attardée et hop, par un tunnel secret - c'est JC son frère, pas Jean-Claude Van Damme, qui lui a révélé que du tambour de la machine à laver on pouvait accéder à un lavomatic au coeur de la capitale belge -, Ea déboule à Bruxelles à se chercher six apôtres, ce qui fera dix-huit participants dans la Cène de Léonard, pour écrire un nouveau testament, histoire de répondre à la question de l'humanité : "Qu'allons-nous faire du reste de notre vie ?". Martine (Catherine Deneuve), richement mariée à un homme qui n'a d'yeux que pour ses affaires, a trouvé la réponse dans les bras d'un autre. ce pourrait être la question posée par ce film qui, sous une forme débraillée, dit certaines choses sur le savoir ou le devoir vivre ensemble. Sous des airs de comédie déjantée, plus professeur Choron que Groucho Marx, "Le tout nouveau testament" à qui l'on pourrait appliquer le slogan "belge et méchant", réconcilie l'homme et la femme avec l'humanité, en dehors de tout catéchisme.
285088.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpg

09:13 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0)

26/08/2015

Dheepan : la Palme d'or de Jacques Audiard

212955.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgPalme d'or inattendue à Cannes, le nouveau film de Jacques Audiard bouleverse autant qu'il enchante, par son sujet, sa réflexion, sa mise en scène, son lyrisme malrucien, son romanesque final qui laisse entrevoir une bouffée d'espoir, une rédemption possible pour le héros malgré lui de ce qui s'apparente à un western. Si on a comparé Dheepan au personnage justicier incarné Charles Bronson, ce pourrait être celui de "Il était une fois dans l'ouest", l'homme à l'harmonica qui poursuit le tueur, joué par Henry Fonda, de son frère aîné. Ce sont tous les justiciers de l'épopée westernienne, abandonnés de tous, face à leur destin qui est de finir dans la poussière de l'unique rue d'une bourgade de l'Ouest américain, à commencer par le plus mythique d'entre eux, le sheriff du "Train sifflera trois fois", film que j'ai dû voir un nombre incalculable de fois depuis ma prime enfance. "Dheepan" débute dans la jungle srilankaise sur une musique vivaldienne chantée par le contre-ténor allemand Andreas Scholl, et se termine sur une partition pour choeur envoûtante de Nicolas Jaar qui fait son entrée dans la sphère Audiard, après l'oscarisé André Desplats qui avait signé toutes les BO du cinéaste français. Dheepan est un Tigre Tamoul, un enfant soldat devenu guérilleros qui semble avoir toujours vécu dans la jungle parmi les éléphants. Quand on le découvre, c'est déjà la fin de son équipée srilankaise. Dheepan allume le brasier qui va consumer ses camarades tués par les forces gouvernementales. Audiard filme en plans serrés, mais ne s'attarde pas au-delà du symbole, l'épisode suivant est déjà celui d'un camp de réfugiés où se forment de fictives familles susceptibles d'être accueillies en Europe. Qu'importe qui est qui pourvu que cela colle avec les critères du Haut Commissariat aux réfugiés de l'Onu. Personne n'est dupe, et quand Dheepan, sa nouvelle femme Yalini et leur fille, une orpheline de neuf ans, Illayaal, sont interrogés par les fonctionnaires français, le pays de leurs souffrances, le Sri Lanka et toute l'horreur d'une guerre civile qu'il peut véhiculer à l'heure du 20 Heures, suffit à lui seul comme visa pour un obtenir un statut de réfugiés. Dheepan passe d'une jungle à l'autre, celle-là urbaine. Il vend le soir à Paris de petites gadgets lumineux, jouant à cache-cache avec les policiers, puis obtient un appartement en banlieue. Même si l'endroit se nomme "Le Pré", "une petite prairie, un pâturage" traduit Dheepan à Yalini, ce n'est plus qu'une cité HLM, des barres d'immeubles entre lesquelles s'entrevoit ce qu'il reste de la prairie d'antan. Dheepan a obtenu un poste de concierge, Yalini officie comme aide ménagère auprès d'un homme lourdement handicapé dont le fils, Brahim, est un dealer assigné à domicile par un bracelet électronique. De son étage Brahim attend sa revanche sur ceux d'en bas qui contrôlent désormais le trafic de drogue. Dheepan et Yalini regardent de leur fenêtre au rez-de-chaussée, cette violence nocturne occidentale avec la même incompréhension que nous avons devant les images de guerre que les satellites diffusent depuis le Moyen-Orient. Dheepan sait qu'il évolue en terrain miné, sont but est d'obtenir un passeport, alors Yalini pourra rejoindre sa soeur à Londres, terre promise et non plus subie. Mais avant, il faut jouer à la famille qui envoie sa fille à l'école primaire. Jacques Audiard montre comment le langage codé de l'Education nationale passe difficilement la barre des langues. La violence finit par montrer son vrai visage, comme dans "Un prophète", alors Dheepan institue une "no fire zone" comme au Sri Lanka. Yalini est prise en otage par les feux nourris de deux bandes rivales. La violence renvoie Dheepan à sa vraie vie, celle sur laquelle Yalini n'a cessé de lui ouvrir les yeux. Dheepan s'enfonce, tel Rambo, dans cette jungle de béton obscurcie par l'incendie de véhicules, une arme dans sa main gauche, une machette dans la droite. Il est le justicier jusqu'au-boutiste, prêt à se sacrifier pour celle qu'il considère comme sa vraie compagne. Voilà un film qui joue avec plusieurs genres, dont les épisodes s'emboîtent parfaitement, ne laissant jamais le spectateur perplexe. In fine, le réalisateur montre également que la solidarité est loin d'être l'apanage de notre pays. Cette issue romanesque pourra déconcerter certains, elle n'en est pas pour autant anachronique et s'inscrit bien dans l'histoire. Alors, pourquoi ne pas la montrer, l'espoir d'une vie meilleure serait-il devenu si peu cinématographique ? On pourrait ajouter que Audiard est un formidable directeur d'acteurs, des acteurs qui n'en sont pas professionnellement parlant, "Dheepan est aux trois-quarts en langue tamoul, mais s'en titrent largement avec les honneurs. On pourrait ajouter que ce qui rapproche Antonythasan Jesuthasan de son personnage Dheepan, c'est d'avoir été lui-même un enfant soldat au sein des Tigres de libération de l'Illam Tamoul pendant trois ans. Richard Pevny 470704.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpg

10:07 Publié dans Critique | Lien permanent | Commentaires (0)

10/06/2015

Comme un avion

213278.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgLa ligne est le plus court chemin d'un point à un autre. Oui, mais quel ennui! Bruno Padalydès, lui, préfère les sinuosités d'une rivière. La Ligne, c'est ainsi que ses pilotes appelaient l'aéropostale à ses débuts. Michel a depuis l'enfance la tête dans un cockpit d'avion, l'un de ces Latécoère dont on pouvait suivre l'ombre sur le sable du désert marocain, parfois juste le bruit de son moteur quand il était pris dans la brume qui s'élevait du canal du Midi entre Toulouse et la côte méditerranéenne. Les Mermoz, les Guillaumet, les Saint-Ex, il voudrait bien leur ressembler jusqu'à en porter le blouson, un genre de blouson d'aviateur pour enfourcher une moto que Michel pilote à la manière d'un commandant d'Air France. "T'as pas trop chaud dans ta veste Mermoz ?", s'étonne Rachel (Sandrine Kiberlain), sa compagne. Michel donne de l'importance à la check-list. Devant l'ordinateur sur lequel il développe des projets en 3D, Michel rêve de grands espaces. Rêver, un palindrome comme kayak. Quand succombe-t-il à la passion pour ce dernier ? Peut-être que son squelette de bois lui rappelle-t-il le fuselage d'un petit avion. Michel se prend des envies de raid, de record, des fois qu'il deviendrait le Lindbergh de l'eau, sur une rivière qui serpente en région parisienne au milieu de terres agricoles. Rachel restera au camp de base pour suivre la progression de son amoureux, encourager sa petite folie, participer à son rêve. Elle même doit profiter de ce temps libre pour suivre un stage de yoga. Michel a tout prévu question matos, sauf l'imprévu qui aime se glisser dans les aventures les mieux préparées. C'est une grande bâtisse, à quelques kilomètres du départ près de laquelle Michel a décidé de planter sa tente, une Quechua dont son manuel du Castor junior ne dit rien sur la manière de la plier, mais passons... Une sorte d'auberge du sixième bonheur tenue par une veuve, Laetitia (Agnès Jaoui), qui se demandera après coup comment a-t-elle pu attendre autant de temps sans sensualité, sans étreinte. Laetitia est enjouée, elle développe autour d'elle une belle énergie. Des amis, des enfants, des clients aussi, deux hurluberlus (Michel Vuillermoz et Jean-Noël Brouté) qui carburent à l'absynthe et refont le monde en bleu, et Mila (Vimala Pons), une jeune fille, solaire et mélancolique dont le visage ruisselle de pleurs les jours de pluie, tout cela compose un tableau impressionniste comme dans les peintures de messieurs Manet et Renoir. C'est une vie exquise, exemplaire de simplicité, de bonheur, au coeur d'une grande clairière, que des arbres protègent du regard hostile des envieux, loin du tohu-bohu de la ville, avec juste en fond sonore un vieux transistor branché sur France Culture que d'ailleurs personne n'écoute. Michel n'a plus envie de repartir, et quand il essaie, il se trompe d'embranchement et se retrouve dans le fossé qui borde un centre commercial. Pourquoi quitter un paradis que l'on a mis des années à trouver, sans d'ailleurs vraiment le chercher. Un paradis perdu de l'enfance, ce temps des troubles émotionnels et des blessures, comme le souvenir d'Yvonne de Galais qui nous hante toujours après des années de lecture. L'absynthe aidant, Michel s'arrache enfin à l'attraction de la terre, c'est son vol de nuit, le livre de Saint-Exupéry qu'il a emporté. Bruno Podalydès ("Adieu Berthe", "Dieu seul me voit") est le cinéaste de sa propre enfance. Il met en scène ses rêves, et réveille les nôtres. Il convoque Bashung, Moustaki et quelques autres, rajoute le son d'un ukulélé (à rajouter à la check-list de Michel), dénude avec grâce le corps d'Agnès Jaoui, telle une mama boticellienne, plante au pied de cannes à pêche un type qui vitupère contre ce "kayakiste à la con", un type ressemblant vaguement à Pierre Arditi. Comme un avion" est un film qui fait du bien, un film en quelque sorte thérapeutique, un merveilleux placébo pour guérir les maux de la vie. Une bienfaisante piqûre de rappel pour repartir d'un bon pied sur la terre des hommes. Richard Pevny211715.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpg