15.05.2012

Marlene Dietrich, ange et petit démon

On pardonne tout aux stars. Même pour certaines d'entre elles, leur sale caractère ou leurs insupportables caprices. Tout pour ces quelques moments de magie grâce auxquels elles nous font oublier nos existences de simples mortels. Car, contrairement au commun d'entre nous, les stars sont immortelles. Enfin, les stars, tel que ce terme les désignait à l'époque des grands studios, quand Hollywood était, selon Blaise Cendrars, La Mecque du cinéma mondial.Marlene Dietrich est décédée il y a tout juste vingt ans, à l'âge vénérable de quatre-vingt-dix ans, à Paris. C'est au quatrième étage du 12 de l'avenue Montaigne qu'elle avait choisi de vivre au début des années soixante et dont elle ne quitta plus le lit les treize dernières années de sa vie, réglant de sa chambre ses affaires, rédigeant son courrier, y faisant même sa cuisine - c'était un cordon-bleu - sur un réchaud de fortune, donnant ses ordres stricts à quelques « esclaves » selon le mot employé par sa fille Maria Riva.
Parmi eux, l'animateur de radio Louis Bozon. « Je dois peut-être cet honneur et cette fidélité à une certaine soumission ou, si l'on préfère, à ma faculté d'éluder les conflits », écrit vingt ans après celui qui fut « l'ami de cœur ». Car être la domestique, le médecin, la secrétaire, l'avocat de Marlene Dietrich, ou « l'ami » qui peut se transformer en larbin voire en souffre-douleur, se méritait. Une de ses femmes de chambre ne la qualifiera-t-elle pas de tyrannique.
Marlene Dietrich se voulait unique, ne comprenait pas que son personnel puisse faire la queue chez le boucher ou à la pharmacie. Elle était « habituée à ce que le monde entier s'efface et s'ouvre devant elle ».
Elle n'était pas seulement une légende hollywoodienne, au même titre que sa rivale Garbo, elle était « L'Ange bleu », l'héroïne du film de Josef von Sternberg, réalisateur allemand avec lequel elle avait fait la conquête d'Hollywood, et sous la férule de ce pygmalion, qui fit de la jeune débutante berlinoise une actrice au corps androgyne et au visage diaphane, elle devint cet être fascinant et mystérieux, qui à plus de soixante-dix ans, avec sa voix rauque, ses longues jambes, son visage vierge de toute chirurgie esthétique, envoûtait encore le public de ses récitals, de Londres à Sydney et de Paris à Los Angeles. Marlene Dietrich pouvait donc se permettre de traiter d'égal à égal avec la reine Elisabeth II ou le général de Gaulle ; n'avait-elle pas revêtu l'uniforme (pièce unique de grand couturier) durant la Seconde Guerre mondiale. Elle savait tout aussi bien éconduire les impertinents, telle star de passage à Paris, en imitant au téléphone la voix d'une domestique ; la plupart n'étaient pas dupes. Cela s'appliquait à ses propres petits-enfants. Pour ne pas les recevoir, elle inventait des excuses ou faisait dire par le concierge que « Madame n'est pas là ». Et s'ils lui écrivaient elle renvoyait « leurs lettres avec le courrier des fans, sans aucun commentaire », souligne sa fille en 1993 dans un livre où elle livrait la part de lumière de Marlene, mais aussi son côté obscur.
Louis Bozon est, certes, lui, plus nuancé, mais n'occulte rien de la Marlene excessive en tout, les dépenses comme l'économie. Elle pouvait se montrer « garce », selon son mot, et « avait le sens de la réplique assassine », écrit-il. Seul, Gabin, son grand amour, lui avait tenu tête : « La Pruskott, tu commences à m'emmerder...», lançait-il.Exigeante en amitié comme en amour, elle ne réussit pas à garder Gabin, et de ses amants « innombrables », elle ne sut jouir, attendant que le numéro d'acrobatie passe. « Pendant ces moments, ma seule préoccupation a été de savoir ce que j'allais leur préparer en cuisine, car, après, ils ont toujours faim », confiera-t-elle à Louis Bozon qui ne se crut pas obligé de passer par l'épreuve de gymnastique.
Richard Pevny

14.04.2012

Marcel Pagnol, Louis de Funès : les biographies

Les livres consacrés à Louis de Funès ne sont pas légion. Lui qui n'était pas avare de mimiques provoquant des rires en cascades n'a guère inspiré les « faiseurs » de biographies. Aussi, celle publiée en fin d'année par Jean-Jacques Jelot-Blanc est intéressante, sinon indispensable, à plus d'un titre. D'abord, pour avoir écrit en 1993 - dixième anniversaire de la disparition de De Funès - une première biographie consacrée à son illustre acteur, Jean-Jacques Jelot-Blanc maîtrise son sujet. On lui doit également deux biographies de Bourvil, une de Fernandel...
C'est un connaisseur des grands comiques français de l'après-guerre. Son Louis de Funès est autant une biographie de l'interprète d' « Oscar » , qu'un album de famille illustré de quelque 350 photographies.
Enfin, il l'a écrit en collaboration avec Patrick de Funès, fils aîné de l'acteur, fils « caché » devrait-on dire, puisque l'enfant de la première femme de Louis, né en 1937, à l'époque des galères, qu'a relégué aux oubliettes sa seconde épouse. On doit à cette dernière d'avoir grandement aidé à faire décoller la carrière de son mari, qui rencontrera le succès, la cinquantaine venue, en 1964 avec « Le gendarme de Saint-Tropez ». Par la suite, en quatre films, Gérard Oury donnera au comédien un statut de star du rire. Reste que Daniel de Funès qui ne voyait son père qu'en cachette et l'appelait Louis, sera exclu de l'enterrement. Aujourd'hui, il n'a, dit-il, aucune relation avec ses deux demi-frères, qui en retour l'ignorent.
C'est une tendance aujourd'hui, faire participer les enfants au culte de la mémoire de leurs célèbres parents. Nicolas Pagnol est le petit-fils du grand Marcel. Il est président de la Compagnie méditerranéenne de films créée par son grand-père en 1944.
Il est vrai que Marcel Pagnol n'est pas seulement l'auteur d'une célébrissime trilogie marseillaise, du diptyque Jean de Florette-Manon des sources et des Souvenirs d'enfance que l'on aime relire comme miroir de notre propre enfance, il était aussi cinéaste (22 films), certes quelque peu atypique qui organisait des parties de pétanque entre deux scènes. Il avait aussi, apprend-on, la passion de la mécanique, de la physique, s'intéressait aux sourciers. Son fils Frédéric deviendra ingénieur électronicien.
Marcel Pagnol est ici raconté en famille ou avec ses amis, dans l'intimité d'une vie riche en créations.
Richard Pevny
«Louis de Funès, l’Oscar du cinéma» de J-J Jelot-Blanc. Fammarion. 208 p., 25 euros.
«Marcel Pagnol, l’album d’une vie » de Nicolas Pagnol. Flammarion. 224 p., 29,90 euros.

08.09.2011

Danse avec les mots

Dans un 747 au-dessus de l’Atlantique, le narrateur évoque la figure de celui pour lequel il a entrepris ce voyage vers Caracas, une ville où la vie ne vaut pas un bolivar, la monnaie locale, capitale d’une dictature ordinaire. Enlevé, assassiné, il ne sait ce qu’il retrouvera de son ami Xabi - prononcez comme Baixas - Puig, philologue, écrivain né à Perpignan, qui ponctue ses phrases d’un «Ca !» bien marqué. A 10 000 mètres au-dessus d’un océan «gris et ridé comme un hippopotame», le narrateur ou Dantzig tant ce dernier révèle beaucoup de lui-même dans ces pages, décrit un intellectuel talentueux, raffiné, rieur, chaleureux, le visage mince, le teint pâle, la voix de baryton, de longues jambes et un sourire lumineux.
Au fil des pages se dessine le portrait d’un honnête homme, qui a des idées, un idéal de justice et de liberté, un homme qui aime les mots, les traque, les renifle. On peut mourir pour un mot, c’est peut-être même ce qui est arrivé à Xabi, parti pour le Venezuela écrire sur Chavez, dictateur déguisé en libérateur. On sait que dans toute rébellion sommeille une dictature, même la révolution française, qui est pour toutes les autres un modèle du genre, n’a pas échappé à la terreur.
«Mélange de dictature et de rigolade, de réaction et de porcherie», tel apparaît l’homme fort du Venezuela, fort surtout de sa manne pétrolière, putschiste réhabilité, bête noire de la CIA, mais ami de Castro, élu par les barrios, et une opposition corrompue incapable, président de la République bolivarienne du Venezuela dont la vie ne tient plus qu’au savoir-faire de médecins cubains .
Dans l’avion soumis aux turbulences du pot au noir, ce passage que redoutaient les premiers transporteurs du courrier entre France et Amérique du Sud - «les avions ont beau être des trains volants, on dirait que de leur origine presque mythique ils ont gardé quelque chose de fier» -, le narrateur se remémore les mots de Xabi, l’amitié de Xabi. Il évoque une lettre de Garbo à la princesse Grace en 1965 («Je n’ai pas tellement fréquenté d’être humain ces temps-ci»), Gala qui s’envoyait en l’air avec tous les boutonneux de Cadaquès («Dans la voiture, elle les branlait»), Ceausescu, dictateur analphabète, qui incapable de prononcer correctement le mot expresia, l’avait fait supprimer du dictionnaire. Quant à Perpignan, Charles Dantzig n’a pas été sensible aux charmes cachés de l’ancienne capitale, oubliée, délaissée, déclassée, son vieux coeur délabré, mais qui ne demande qu’à se laisser désirer.
Charles Dantzig emploie quelque part l’expression «frôleur de littérature», comme une perche tendue à la critique. Cet écrivain entretient avec la littérature une passion qui ne souffre pas de l‘usure des vieux couples. Dantzig joue dans ce roman avec les mots, mots d’amour qui restent même quand les amours sont mortes, plaisir des mots qui demeure longtemps après en avoir refermé ce livre. Dans un avion pour Caracas, Charles Dantzig regarde par le hublot de l’avion comme on se regarde dans un miroir.
Richard Pevny
« Dans un avion pour Caracas » de Charles Dantzig. Grasset.

Jane M.

Nuit et brouillard. La Buick Electra 225 bleu métallisé s’est encastrée dans le semi-remorque à dix-huit roues arrêté sur l’US 90 qui relie Biloxi à La Nouvelle-Orléans. Dans la voiture accidentée, quatre chihuahuas, deux ont survécu. Et les enfants, Miklos, 10 ans, son petit frère Zoltan et leur sœur Mariska, trois des cinq enfants de l’actrice, blessés mais vivants. Les autres, trois adultes, dont l‘actrice elle-même, sont morts. La Buick roulait vite, n’a semble-t-il pas vu le mastodonte, à cause du nuage d’insecticide répandu plus tôt.
D’elle, de ce corps qui faisait encore fantasmer l‘Amérique des camionneurs, il ne reste rien de reconnaissable, juste une forme sanglante, en minirobe déchirée, le haut du crâne éclaté, répandant un peu partout de la matière cervicale, ce qui entretiendra longtemps la légende d’une décapitation.
Deux heures plus tôt, pour 9 500 dollars, « la reine du sexe » a donné un dernier spectacle de son corps à demi-nu dans une minable boîte de strip-tease. Elle avait été élue Miss Queen of the Chihuahua Show en 1952 et 53 et Gas Station Queen la même année. Mais ce 29 juin 1967, Jane Mansfield n’est plus que l’ombre de ce qu’elle avait compté pour les manchettes. Même si elle réussissait encore à créer un certain émoi sur le parking d’un restaurant routier. Bagarres, expulsions, procès en cascades, la vie de Jane Mansfield n’était plus qu’une suite de scandales, ce qui quelque part contribuait à assurer sa publicité, son gagne-pain. Une centaine de demandes d’interviews arrivait chaque semaine à son domicile et son indice de notoriété était comparable à celui de Bardot, des Beatles et de Paul VI.
«C’était la seule star internationale à accepter tout ce qu’on lui proposait», inauguration, parade, strip-tease, écrit Simon Liberati, qui dresse un compte rendu clinique de la vie, la carrière et la mort de Jane Mansfield.
«Symbole de l’ancien Hollywood, créature de Frankenstein lancée par la régie publicitaire de la Fox contre Marilyn Monroe» dont elle n’avait su garder que le côté effeuilleuse, le jeu de Jane Mansfield restait limité, d’où une longue liste de nanars, en «Blonde explosive», caricature de la blonde écervelée qui affichait dans la vraie vie un Q.I. de 163. Pas mal pour une idiote. Elle avait été l’actrice la plus photographiée en son temps, «elle sut soutirer au diable la sortie la plus spectaculaire des années bitume, douze ans après James Dean», quinze ans avant Grace et trente ans avant Diana. Revers de la médaille, elle est aussi devenue la movie star la plus vite oubliée.
Richard Pevny
mansfield.jpg«Jane Mansfield 1967» de Simon Liberati. Grasset.

22.05.2011

Critique élogieuse sous forme épistolaire

jacob.jpgCher Gilles Jacob. Chaque soir durant le festival de Cannes, aux alentours de 18h 45, on vous trouvera perché en haut des marches du Théâtre Lumière, hiératique, droit dans votre smoking noir, le regard du « guetteur » perdu sur la foule, tel un seigneur au balcon de son château, « un gentil sourire de Mona Lisa par instants au coin des lèvres » , écrit de vous Lionel Chouchon, qui a créé entre autres les festivals d‘Avoriaz, de Deauville et de Cognac (1). Depuis trente ans ou plus, vous régnez - mais ce n’est pas un pouvoir sans partage - sur le Festival international du film. On vous sait obstiné pour avoir tenu tête ou résisté aux uns et aux autres, les politiques, les producteurs, Hollywood et même les réalisateurs. Vous avez fait de Cannes le premier festival de cinéma au monde. Cannes n’a pas été seulement un découvreur, la liste serait trop longue, il a permis à des films, des cinéastes privés de liberté, de parole, de création, d’être entendus ou plutôt vus. Encore cette année. Quant aux Palmes d’or les plus contestées, sifflées, elles sont aujourd’hui pleinement reconnues. Mais vous avez raconté tout cela en 2009 dans un livre savoureux, « La vie passera comme un rêve ». Depuis que vous n’êtes plus qu’un honorifique président du Festival dont la voix reste écoutée, vous vous êtes souvenu de votre précédent métier, critique à L’Express. Ainsi, vous livrez une soixantaine de lettres rêvées à des gens de la profession, mais pas seulement - le chef d’orchestre Claudio Abaddo, la pianiste Martha Argerich, les écrivains Le Clézio, Truman Capote et même le maire de Paris font partie des heureux destinataires de cette correspondance imaginaire.
La plupart sont amoureuses, car elles sont toutes écrites à des personnes pour lesquelles vous avez de l’amitié, de la sympathie, de l’admiration. Même votre confession au Maréchal Juin raconte une éducation sentimentale dont le chef d‘état-major n‘est que le témoin indirect. Certaines sont obstinées. Cinq d’entre elles sont destinées à Juliette Binoche. Feu le président Mitterrand avait cette même pathologie pour laquelle on ne souhaite aucun remède. Je fus moi-même intimidé par cette porteuse de clé des songes la première fois que je la vis à la villa UGC sur les hauteurs de la Bocca où elle recevait la presse pour le film d’André Téchiné « Rendez-vous ». Cherchez pas, nous étions en mai 1985.
4 juillet 2010 : « Une jeune et jolie personne porte bonheur à un journaliste chaque fois qu’ils sont ensemble », écrivez-vous page 273. Vous vous doutiez que cela serait repris, que votre admiration, votre affection pour « ma chère Juliette » serait partagée. Voilà, c’est dit !
Et Rita ou devrais-je dire « Gilda ». Vous nous racontez l’avoir enlevée dans le hall de l’hôtel de Paris à Monte-Carlo. Vous lui avouez avoir vu le film de King Vidor trente-sept fois. « Un léger trouble sensuel nous reliait l’un à l’autre telle une formule chimique ». Comment faites-vous ? En 1981, mon premier festival, je cherchais comme un malade le numéro de chambre d’Isabelle Adjani au Majestic. Je l’a décrivais me scrutant, silhouette parmi d’autres sur la Croisette, derrière les lourds rideaux de sa suite. Mon imagination n’est aussi fertile. Et Gene Tierney, « aussi belle au-dedans qu’au-dehors ». Votre correspondance ne rapporte pas juste les rêveries d’un cinéphile amoureux de créatures longtemps inaccessibles, elle parle de films, d‘une autre dimension qui n’est pas, nous le savons, tous, la vraie vie, même si parfois elle s’en approche. Enfant, je m’étais glissé, le cœur battant, dans les coulisses de la salle paroissiale où j’espérais bien apercevoir le vrai Charlot. Tel le Woody Allen de « La rose pourpre du Caire » je ne cesse de passer d’une dimension à l’autre, entre fiction et réalité. En près d’un demi-siècle de fréquentation des cinémas, j’ai fini par confondre le jour et la nuit des salles obscures. Une nuit américaine sans fin.
Richard Pevny
« Le fantôme du capitaine » de Gilles Jacob. Robert Laffont. 341 p., 20 euros.
(1) "Mon papa Razzi" de Lionel Chouchon. Editions du Rocher.

Belmondo, enfin une Palme d'or !

belmondo.gif Longtemps le box-office hexagonal n’eut d’yeux que pour lui. Cette belmondomania ne plaisait pas à tout le monde. Une partie de la critique l’accusait de faire de l’ombre au reste du cinéma français. On lui fit de mauvais procès. Parce que « L’as des as », « Le professionnel » ou « Le marginal » réalisaient de 5 à 5,5 millions d’entrées France. « Moi, j’avais de la chance, je pouvais faire un Godard, un Verneuil, un Melville, un Louis Malle… Aujourd’hui, c’est beaucoup plus dur » , confiait-il au magazine Première en octobre 1985.
Onze ans plus tard, c’est lui qui se retrouvait marginalisé, son adaptation de « Désiré » de Sacha Guitry par Bernard Murat souffrait à son tour de l’impitoyable loi du marché qui fait que certains films sortent avec plusieurs centaines de copies, d’autres avec quelques dizaines. « Désiré » se trouvait dans ce dernier cas. L’objet du désamour national décida donc que son nouveau terrain de jeu serait désormais la scène. Il est vrai que c’est pour le théâtre qu’il était entré en scène. Il avait 18 ans. Il venait de clore une tournée théâtrale calamiteuse dans les Pyrénées-Orientales en compagnie du jeune Guy Bedos. Ce serait le Conservatoire ou rien. Ses nouveaux amis s’appelaient Françoise Fabian, Marielle, Rochefort, Claude Rich, Bruno Cremer, Pierre Vernier… Il en reste cette photo d’un Belmondo porté en triomphe le 4 juillet 1956 sur la scène de l’Odéon où avaient lieu les épreuves du concours de sortie, face à un public « l’applaudissant à tout rompre » , écrit son meilleur biographe Philippe Durant; Jean-Paul exécutait même un bras d’honneur en direction du jury. Belmondo n’avait eu droit qu’à un « rappel du premier accessit » . Il est vrai que le turbulent apprenti comédien ne faisait rien pour se faire aimer de ses professeurs. Parmi ceux qui auraient maille à partie avec lui, un certain Pierre Dux dont il fréquentera quatre années durant la classe, et qui le distribuait presque uniquement dans les rôles de valet de comédie.
Un jour, lors d’une fête au Conservatoire, Belmondo fait entrer un clochard en le présentant comme son père. Le lendemain, Pierre Dux offrira pour ce père dans la dèche un de ses costumes. « Lorsqu’il apprit la vérité, il ne me l’a jamais pardonné », se souvient l’acteur pour qui la vie était une scène de comédie permanente. Belmondo ne pouvait s’empêcher de faire rire, même dans les scènes tragiques. Jouant Claudel, il n’avait qu’une phrase et dire : « Mon petit pain est gelé ». Mais il l’avait fait en imitant Michel Simon, multipliant les grimaces et provoquant les rires étouffés du public.
Après de timides débuts au cinéma, Marc Allégret le distribue dans deux de ses films, « Sois belle et tais-toi » et « Un drôle de dimanche »; il y fait la connaissance d’Alain Delon. Il joue sur scène tour à tour « La mégère apprivoisée » et « Oscar ». Marcel Carné le remarque et pense à lui pour le rôle principal des «Tricheurs ». Mais c’est Laurent Tazieff que le réalisateur découvre à la télévision qui emporte le rôle. Belmondo se voit proposé un second rôle « tout à fait négligeable sur le plan de l‘intrigue ».
Sur la plateau, la jeunesse de Saint-Germain-des-Prés est turbulente. « Nous faisions les idiots », se souvient Bébel. Carné « n’arrivait plus à les tenir et recevait des « T’as gueule, Marcel »! Un jour où le whisky avait trop coulé, pour faire plus vrai, Belmondo traité le réalisateur des « Enfants du paradis » de « vioque».
Et puis c’est la rencontre avec Jean-Luc Godard. « Je le croisais souvent chez Lipp où il me fixait, mal rasé, derrière ses lunettes noires… Je crois bien qu’il me faisait peur », confesse-t-il en 1987 dans Télérama. « A bout de souffle », qui devait jouer le rôle de chef de file de la Nouvelle Vague,  est tourné sans dialogue puisqu’il n’y avait pas de son direct, Godard soufflant les répliques quand il le fallait. Le cinéaste invente une manière de filmer, une manière de parler. On croira longtemps à un film improvisé, sans scénario, or chaque matin, Godard écrit les huit pages qui correspondent aux quelques minutes de film mis en boîte durant la journée. « C’était très précis, confie l’acteur à Philippe Durant. Il avait un petit cahier d’écolier où tout était écrit ». Belmondo pensait que ce film bricolé ne sortirait jamais. Ce fut un triomphe. « Du jour au lendemain, j’avais dans les bras pour partenaires Sophia Loren et Gina Lollobrigida. J’étais fasciné. J’ai continué ». >Philippe Durant, auteur de plusieurs livres consacrés à Simone Signoret, Gérard Philipe ou Michel Audiard, a écrit en 1993 l’une des plus complètes biographies sur Jean-Paul Belmondo. Ces jours-ci paraît la troisième réédition de ce pavé sur l’un des acteurs légendaires du cinéma français à qui le Festival de Cannes a rendu hommage le mardi 17 mai en lui décernant une Palme d'or. Il y eut une montée des marches des anciens du Conservatoire. On évoqua « Léon Morin prêtre », « Pierrot le fou », « La sirène du Mississipi », « Stavisky », « Borsalino », « Le doulos », « L’homme de Rio »… les titres de ces films au patrimoine du cinéma français sont impressionnants. On oubliera son retour, après son accident vasculaire de 2001 qu’il a surmonté avec une grande détermination, dans un film de Francis Huster (« Un homme et son chien ») où beaucoup d’amis sont venus faire de la figuration pour ce que beaucoup ont pensé comme des adieux au cinéma
« Aujourd’hui, je crois que je stopperai Quand ça ne m’amusera plus. Je n’ai jamais eu besoin de jouer pour de l’argent ou pour courir vers une gloire éphémère. J’ai encore des choses à apprendre », dit-il après soixante ans de carrière et quelque 80 films « au compteur » .
Richard Pevny >« Belmondo » de Philippe Durant. Robert Laffont. 656 pages, 24 euros.

08.08.2010

L'ermite de Rolle sur la Croisette

79_low.jpgLa première grande biographie française consacrée à Jean-Luc Godard finira-t-elle à la corbeille à peine distribuée par le facteur de la poste suisse à Rolle où officie le cinéaste derrière sa table de montage ? "Jean-Luc Godard est un sujet biographique redoutable", écrit en préambule Antoine de Baecque, un ancien des Cahiers du Cinéma dont il fut le rédacteur en chef, auteur (avec Serge Toubiana, autre ancien des Cahiers) d'un livre de référence consacré à François Truffaut. On pourrait résumer ainsi la chose : le seul biographe autorisé par Godard, c'est Godard lui-même. Toute son oeuvre, notamment dans sa dernière partie, parle de lui, raconte Godard à la manière de Godard. "Les mystères y sont aussi profonds qu'est redoutable la capacité de l'artiste à se constituer un personnage public qui soit également un leurre. Le nom de Godard fabrique de la mythologie", assène Antoine de Baecque, qui ne se fait aucune illusion sur la destinée de son pavé, même envoyé avec une dédicace à son illustre "Sujet". Le cinéaste a toujours cherché à brouiller les pistes, quitte à détruire tout document ou note le concernant ou concernant son travail, contrairement à Truffaut qui était une mine de classement, au point d'offrir post-mortem un volumineux ouvrage sur sa correspondance. Rien de tel avec Godard capable de tout jeter au feu pour continuer à exister dans le mystère, le non-écrit.
JLG n'a-t-il pas déchiré en 2003 les pages de la précédente biographie, en anglais, devant témoin pour que la chose soit rapportée, ou renvoyé la couverture de "The working life of Jean-Luc Godard" en 2008 à son auteur avec une citation (en anglais) écrite au feutre noir (un collector !). A la question : "Le cinéma va-t-il mourir avec vous ?" – une sacrée perche que lui tendait le Nouvel Observateur en 1983 – Godard avait répondu : "C'est même la seule espérance que j'ai. Ça me fait un but dans la vie. J'ai cru, quand j'étais jeune, qu'il était éternel, mais c'est parce que je croyais que j'étais éternel".
La lecture du livre d'Antoine de Baecque n'en est pas moins passionnante, d'autant qu'il a ce parfum de "non officiel", de pavé (de presque un millier de pages) dans le miroir déformant à travers lequel le cinéaste renvoie ce qu'il veut de lui-même.
Une biographie sans Godard, mais aidée de témoignages de ceux qui l'ont assez longuement côtoyé, ses proches, Véronique et Claude, sa soeur et son frère, collaborateurs, amis...
Mais on peut en parallèle entendre sa voix dans "Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard", plus de deux heures de réflexion sur le septième art, produit par le Studio national des arts contemporains du Fresnoy, autour de la présentation de l'oeuvre du cinéaste au Centre Georges Pompidou en 2006, un projet de représentation du cinéma en sept salles, dont il ne resta au bout – Godard reprochant au Centre Pompidou son manque de moyens financier, il touchera tout de même 200 000 euros de "rémunération personnelle" – que quelques maquettes, comme si le cinéaste, après y avoir contribué, avait cherché à détruire ce qui pourrait passer pour une entrée au musée, "susceptible de normalisation, de commercialisation, donc de trahison", écrit Antoine de Baecque. Désavoué par le cinéaste, le commissaire de l'exposition Dominique Païni, fut remercié et dut même quitter le Centre Pompidou. L'expo elle-même laissa le visiteur quelque peu insatisfait – mais c'est aussi le cas à propos de ses derniers films -, au point que lorsque l'ensemble du matériel fut mis en vente chez Drouot en 2007 au profit d'Emmaüs, le Centre Pompidou refusa de l'acheter, et c'est le collectionneur barcelonais Alfons Solmans qui emporta l'enchère pour... 11 000 euros.
Restent 58 minutes de conversation entre Païni et Godard qui trahissent une admiration réciproque des deux hommes. Mais c'était trop demander à Godard

Richard Pevny

"Godard" de Antoine de Baecque. Grasset. 935 p. 25 euros. "Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard" filmés par Alain Fleischer. 4 DVD. Éditions Montparnasse. 40 euros.

25.11.2009

Le bel âge des Ciné-Rencontres de Prades

prades.jpg Sur l'une des premières photos (Claude Nourric) de cette époque, on voit au balcon du cinéma le Lido, le violoncelliste Pablo Casals assis à côté du cinéaste René Clair. A Prades en 1959, un seul festival avait pignon sur rue, initié par le musicien catalan qui avait fait de l'abbaye Saint-Michel de Cuixà un îlot de résistance symbolique face à la dictature franquiste. D'entrée, ce qui ne s'appelait encore que les Journées de Prades, fut honoré de la présence de cet homme. Les soirées étant remplies par la musique, c'est entre 10 h et 19 h que le ciné-club local occupait le loisir de festivaliers venus essentiellement jusqu'à Prades pour y entendre Beethoven, Schubert ou Bach. Reste que ladite photo n'a pas été prise en 1959, mais en 1960. Cette année-là, la Rencontre de Prades, présidée par Pablo Casals et René Clair, se déroulait entre le 28 juillet et le 3 août, le festival prenant le relais le 4, proclamait un prospectus. Jusqu'en 1969, il n'y eut pas d'affiche officielle. En 1959 donc, un dépliant-programme, du genre ronéotypé, nous apprend que le vendredi 17 juillet 1959 serait présenté "Les Quatre-cents coups" de François Truffaut, qui venait d'obtenir au festival de Cannes, qui l'en avait banni l'année précédente pour mauvais esprit critique, un Prix de la mise en scène qui avait presque valeur de Palme d'or – qu'il avait semble-t-il ratée d'une voix -, et que les Journées de Prades présenteraient : "Avec l'aimable autorisation de MM. Font, directeurs du "Castillet" et du "Nouveau théâtre" à Perpignan". Du passage de Truffaut à Prades il ne reste qu'un article de l'Indépendant "retrouvé miraculeusement" et son autographe sur un programme. C'était il y a cinquante ans. Un album raconte cet âge d'or des ciné-clubs, l'histoire, parfois chaotique, de l'un des plus anciens festivals de cinéma de l'Hexagone, ces Rencontres de Prades qui prirent selon les années le vocable d'internationales. On y célébra dans la même ferveur cinéphilique Orson Welles et Samuel Fuller, Renoir et Kazan, Kurosawa et Milos Forman. On y vit Polanski, Bertoclucci, Joseph Losey, Marguerite Duras, Michel Deville, Louis Malle, Pierre Etaix, Bertrand Tavernier, Michel Piccoli ou Robert Guédiguian devenu l'un de ses plus fervents soutiens.

Lorsqu'on remonte le temps, c'est moins la mémoire de chacun des acteurs de cette aventure qui fait défaut, que les archives, trimbalées durant ces années héroïques d'un lieu à l'autre, quand un café faisait parfois office de permanence. Les greniers ou les caves ont cet avantage sur les garages, c'est que l'on peut y oublier indéfiniment les marques du passé, jusqu'à ce que quelqu'un vous sollicite parce qu'il serait souhaitable qu'un livre raconte la passionnante aventure d'un festival qui en oubliant de (se) gonfler exagérément, a gardé sa fraîcheur, cet esprit ciné-club qui a disparu ailleurs. Imaginez qu'à l'origine, un "jour de repos cinématographique" était décrété dans le programme, histoire d'aller saucissonner au chalet des Cortalets, puis d'en redescendre en lacets (!), un peu comme dans le Cannes d'avant le "bunker", journalistes et membres du jury allaient aux îles de Leirins banqueter et pétanquer, sans état d'âme pour le chef-d'oeuvre oublié qui au même moment était peut-être projeté salle Miramar.

A Prades, il y eu des débats enflammés, on s'y déchira pour un film, un réalisateur, la politique quelquefois. Il y eut des coups de chaleur l'année de "Au feu les pompiers". Les Ciné-Rencontres vont mieux, ses archives sont désormais déposées à la médiathèque dans un espace dédié à celui qui en fut des années durant le président, Robert Cortes. A Prades, on respire toujours la même convivialité sous les tilleuls de l'Hostalrich. Ce plaisir du cinéma y demeure.

 

R. P.

 

 

"Le festival de Prades 50 ans de passion" de Jeanne Labellie-Nicaise, Paule Nouvel, Jean-Paul Frère et Alain Rouzot. Alter ego éditions. 35 euros.

 

19.07.2009

Ava Gardner : la bio

ava.jpg"Vous êtes une très jolie petite demoiselle. Vous devriez aller à Hollywood", lui avait dit Henry Fonda dans ce club de New York. Si sa soeur aînée, Bappie, n'avait poussé la porte du studio de photos Tarr à l'angle de la 5e Avenue et de la 63e Rue, Ava Gardner, l'une des femmes les plus sensuelles à l'écran, aurait sans doute finit sa vie quelque part du côté de Wilson en Caroline du Nord, « heureuse et contente de mener une dure vie de labeur », écrira la star dans ses mémoires (1) terminées peu avant sa mort en janvier 1990 à Londres, à 67 ans, usée par l'alcool et le tabac, épuisée par une pneumonie, partiellement paralysée après une attaque en 1986. Elle avait été d'une insolente beauté, « irradiait d'une telle magnificence qu'elle suffisait à lui donner du talent » , écrit à son tour Bertrand Meyer-Stabley dans "La véritable Ava Gardner" (2). Grâce à une photo en vitrine du studio de Larry Tarr, la jeune fille est repérée par un sergent recruteur de la MGM, et tourne un bout d'essai envoyé à Hollywood où George Sidney, le futur réalisateur de "Show Boat", le visionnant, aurait déclaré : « Dites à New York d'expédier la marchandise, c'est du premier choix ». Ava Gardner va donc partir pour la capitale du cinéma un contrat de sept ans en poche. A la MGM, elle alterne tournages, posant devant la caméra son corps parfait, son allure mystérieuse, comme un « objet de décoration », et romances. Mickey Rooney la fait rire quand il n'est pas au téléphone avec les bookmakers, le chef d'orchestre Artie Shaw est en adoration, Howard Hughes la fait secrètement surveiller et avec Frank Sinatra le mariage se révèle orageux. Mais c'est sur l'écran en noir et blanc qu'elle construit sa légende, en femme fatale de film noir dans "Les tueurs" de Robert Siodmak, « hanches ondulantes et (au) décolleté vertigineux, capable de flanquer le feu à la planète en restant adossée contre un piano » (1). N'être qu'une chose agréable à regarder, c'était peut-être un rêve de starlette, ce n'était pas celui d'Ava, qui avait du tempérament, le montra dans quelques productions majeures dont "La comtesse aux pieds nus" de Mankiewicz et "Pandora", son premier film en technicolor tourné à Tossa de Mar en Catalogne au début de 1950.

R. P.

 

 

(1) Presses de la Renaissance, 1991.

(2) Pygmalion. 250 p., 21,90 euros.

 

29.05.2009

Bernard Blier : un grand acteur, ça ose tout

blier.jpgBernard Blier est décédé il y a vingt ans, le 29 mars 1989, quelques jours après avoir reçu un César d'honneur. L'acteur très malade, allait-il s'en aller avant que l'Académie du cinéma ne lui décerne, quoiqu'un peu tardivement, ce César qui célébrerait un demi-siècle de carrière. A 73 ans, le dernier "tonton flingueur" se savait condamné, « foutu » comme il disait. Aussi, s'était-il préparé, entraîné à marcher, arrivé dans les coulisses du Théâtre de l'Empire en fauteuil roulant et ne se levant que pour aller recevoir son César des mains de Michel Serrault. Ensuite, « le rideau est tombé sur une souffrance qu'il a gardée pour lui », écrirait Alphonse Boudard. Enfant, les autres le surnomment "la vedette", parce qu'un soir d'été à la Cheudanne, un chalet du côté de Saint-Gervais, il s'est donné en spectacle, mimant plusieurs personnages devant toute la famille rassemblée sur la terrasse. « Ce qui n'est pas pour lui déplaire », écrit Jean-Philippe Guerand dans la première grande biographie fouillée, documentée, analysée, consacrée à ce grand acteur français oublié de l'édition. Vingt ans auparavant, le journaliste de cinéma avait rencontré Bernard Blier à Montpellier où il était l'invité du Festival international du cinéma méditerranéen. Il se souvenait d'un « monsieur rond et affable ».

Bernard Blier, c'était d'abord une gueule, que le Conservatoire avait recalée aux examens de la fin d'année 1938. Louis Jouvet, scandalisé, avait envisagé de démissionner, alors que Bernard Blier était porté en triomphe par ses camarades. Il est vrai que quelque temps auparavant, se voyant reprocher par le secrétaire général du Conservatoire de tourner dans des films, Blier s'était tourné vers François Perrier : « Mon pauvre François, ce n'est pas la peine de discuter, tu vois que Monsieur est un con ! » Du Michel Audiard avant l'heure. Jouvet le prit dans sa classe en auditeur libre. Il serait reçu l'année suivante. Le secrétaire général du Conservatoire avait de quoi être envieux : à vingt-deux ans, le jeune Blier avait joué dans deux productions majeures françaises : "Entrée des artistes" de Marc Allégret sous la férule du "patron" Jouvet, et "Hôtel du Nord" de Marcel Carné avec le même Jouvet et Arletty. « Je ne suis pas rancunier, mais il ne faut pas me marcher sur les griffes, quand même », résumait des années après l'acteur dans une Radioscopie de Jacques Chancel. Pierre Richard qui devait le diriger dans "Le distrait", croisera lors d'un long monologue un peu laborieux, l'autre regard de Blier : contrarié, belliqueux, « l'équarrisseur des Batignoles ». Ce caractère l'éloignera durant plusieurs années de sa fille Béatrice qui partira élever des cheveux en Suisse.

 

Il joue même avec ce caractère un peu soupe au lait. En 1958, il déclare : « J'ai évolué peu à peu vers ce que j'appelle la catégorie des vaches cuites. Ce sont des personnages très méchants, comme on en rencontre quelquefois, qui n'ont pas toujours l'air méchant, mais qui peuvent le devenir tout d'un coup au moment le plus inattendu ». Son fils, Bertrand regrettera un peu tous ces rôles de durs à cuire, et pas un personnage un tant soit peu sympathique. Or, c'est en ganache, « en bras de chemise et bretelles au vent », que le public apprécie le Raoul des "Tontons flingueurs" et le Mitch-Mitch de "Cent mille dollars au soleil". Mais les Gabin, les Ventura, les Blier, ce qu'ils aiment dans le cinéma, c'est la cantine. A Ouarzazate, durant le tournage de "Cent mille dollars au soleil", devant « la nourriture insipide » de l'unique hôtel local, dès le matin, rapporte Belmondo, Blier et Ventura dressaient le menu de ce qu'ils rêvaient de manger. Le premier « décrivait la baguette qui croquait sous la dent, les rillettes (...) et rien qu'à l'écouter on faisait un gueuleton extraordinaire ». Tout cela va prendre fin un jour de mars 1989. Les amis s'en seront allés ou s'en iront à leur tour. Ne restera plus que ce qui est imprimé dans le celluloïd. Toutes ces scènes jouées à Joinville ou à Cinecitta, figées pour toujours que l'on fut bon ou mauvais. Bout à bout, cela fait un film, plus de cent quatre-vingt films, quelque chose de la mémoire collective des Français.

 

Richard Pevny

 

"Bernard Blier un homme façon puzzle" de Jean-Philippe Guerand. Robert Laffont. 584 p., 22 euros.

 

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