01/09/2012

Alexandre Astier : « Isabelle Adjani c'est la machine à jouer parfaite »

adjani.jpgLe projet de « David et Madame Hansen » remonte à quand ?
Juste après la sixième saison de 'Kaamelott' en 2009. Mais l'envie vient d'un documentaire allemand, 'Une journée disparue dans le sac à main'. On y voyait un ergothérapeute qui tentait de s'occuper d'une vieille dame qui avait de sérieux problèmes de mémoire, et avec qui tous les jours, il fallait reprendre tout à zéro, tout expliquer, et en plus pas si docile que ça la dame.
Mais au départ, c'est Alain Delon qui devait jouer à vos côtés ?
Cette envie-là s'est couplée avec l'envie de jouer avec Alain Delon. Le projet s'est donc construit avec lui. Or, quinze jours avant le tournage, Delon a foutu le camp, ce qui a eu pour effet de remiser le projet au placard.
Quelle explication a-t-il donné ?
Si vous voulez toute l'histoire, il a dit : je ne veux pas qu'il réalise et qu'il joue en même temps - en parlant de moi. S'il abandonne l'un ou l'autre de ces postes, je reste. Le vrai prétexte, je ne le saurai jamais. Delon est d'une autre génération d'acteurs, et je pense que quand il a compris que je serais le monteur de mon film, il a eu peur que je me favorise. C'est mon avis. Isabelle a des exigences beaucoup plus tournées autour de l'acteur, alors que Delon, ses exigences sont tournées autour de sa propre personne. C'est beaucoup plus une réaction de mannequin que d'acteur.
Isabelle Adjani, quelles ont été ses exigences ?
Il s'agissait de choses qui devaient la nourrir, l'enrichir... Et vous remarquez ensuite qu'elle avait raison.
La scène au fond de la piscine, était-ce un hommage voulu ?
Le possible hommage (au clip de la chanson « Pull marine » tourné par Luc Besson, ndlr) ne m'a pas dérangé. Comme la première chose que je prends dans la caisse à jouets : une épée. Les références, c'est facile dans ce cas...
C'était un tournage un peu particulier ou pas, compte tenu de la présence d'Isabelle Adjani ?
C'était un tournage plus familial que « Kaamelott ». Mais « Kaamelott », ce sont 107 personnages qui ne sont pas tous de ma famille, des costumes, des décors, beaucoup de jours de tournage et énormément de travail. Avec « David et Madame Hansen » j'ai bénéficié d'une tranquillité d'esprit. J'ai voulu peu de choses pour me concentrer sur le jeu. Et j'ai le souvenir d'un tournage cent fois plus chaleureux. Après cinq ans de « Kaamelott », j'ai eu envie de faire un face-à-face avec quelqu'un qui m'impressionnait.
Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec Isabelle ?
Dans un hôtel parisien. On a dû prendre un café. Petit à petit, je l'ai amenée à enlever ses lunettes. Dans la réalité comme dans le film. Il y a un cousinage entre Isabelle et le personnage. Dans le film, elle a un passé autour de la peinture et des galeries. C'est quelqu'un qui a vécu avec passion. Il me fallait plus qu'une actrice connue, il fallait une grande vedette. Il fallait une icône pour jouer ce personnage troublé, à côté de ses pompes. Elle est une patiente peu ordinaire, dans une clinique luxueuse en Suisse, sur qui le protocole ne fonctionne pas. Arrive un ange qui transgresse le protocole et va finir par réussir. C'est dans son manque de professionnalisme qu'il va trouver la solution. J'aime bien les héros inefficaces qui finissent par savoir faire à force de sincérité.
Finalement, c'est vous qui réveillez la star endormie ?
Je ne pense pas qu'Isabelle Adjani ait besoin de moi. Je peux vous parler de la chance que j'ai, que je ressens très fort, sincèrement. S'il y a un chanceux, c'est bien moi. Et si de mon humble place je peux lui avoir donné un film de plus, un film qu'elle ne démente pas et qu'elle est contente de l'avoir fait, je serai le plus heureux des réalisateurs.
Elle vous a épaté ?
Je n'ai jamais vu quelqu'un d'aussi directement connecté au jeu et s'en déconnecter aussi facilement. C'est la machine à jouer parfaite. Il suffit d'appuyer sur 'on'. Evidemment, il faut que vous l'inspiriez un peu, il faut exciter son envie de jouer.Cela vous a grandi ? Isabelle Adjani m'a appris à déchirer le scénario. Il faut en amont travailler le scénario tant qu'on peut, et le matin du tournage, il faut le jeter à la poubelle. Il faut être disponible aux humeurs, au temps qu'il fait, aux énergies. J'ai appris à respecter ce que le jour de tournage amène. Quand Isabelle Adjani est sur un plateau, on fait avec ce qu'elle a.
Après ce film très intimiste, fait de plusieurs huis clos, de quoi avez-vous envie ?
D’un film non fabriqué, sans équipe, dont le matériel tiendrait dans un sac. Mais très écrit. J’essaie de créer un environnement pour les comédiens qui encourage leur jeu. Ensuite, je pense que j’aurais envie d’un truc avec plusieurs caméras et plein de costumes. En fait, j’ai envie de refaire encore Kaamelott.
Vous rendez hommage au générique à Bernard Giraudeau et à Jocelyn Qivrin ?
Bernard Giraudeau aurait dû interpréter le chef de la clinique. C’est ce que le retard du tournage a enlevé au film. Pendant l’arrêt du film, je me posais un tas de questions. Arrive un coup de fil m’annonçant la mort de Jocelyn Qivrin qui devait jouer avec moi dans «Philibert le puceau». Quand j’ai raccroché, j’étais décidé à, faire le film. C’est ce drame atroce qui m’a incité à ne plus perdre de temps.
Recueilli par Richard Pevny

08/08/2012

« La part des anges » de Ken Loach, un film qui a du corps et de l'âme

Une comédie, ni grinçante, ni débridée. Une comédie à la Ken Loach, plutôt sociale, mettant en scène des personnes identifiables dans la vie de tous les jours. L'histoire est celle de laissés pour compte du miracle économique libéral. « Quand j'étais jeune, vous dit Ken Loach de passage à Paris, les hommes politiques promettaient l'emploi pour tout le monde. Depuis Margareth Thatcher, plus personne ne fait ce genre de promesse. C'est un crime envers ces jeunes gens que de ne pas leur donner du travail ».Le réalisateur du « Vent se lève », Palme d'or à Cannes en 2006, âgé de 75 ans, ne baisse jamais les bras. Les jeunes qu'il met en scène sont une petite bande de désespérés, à la scolarité chaotique, à l'adolescence délinquante. Des marginaux à qui le système judiciaire ne laisse que peu d'espoir de réinsertion, les condamnant à des travaux d'intérêt général plutôt qu'à la prison, que Robbie - Paul Brannigan, chômeur et jeune père, découvert durant les repérages -, le héros de l'histoire, mériterait amplement vu son pedigree.
Chômeur et père dans la vie comme au cinéma C'est d'ailleurs dans une salle d'audience que débute « La part des anges ». On y énumère les larcins des uns et des autres, et c'est plutôt comique, sauf qu'il s'agit du quotidien de la justice britannique dont nous parle Ken Loach. La violence est présente dans « La part des anges » en tant que témoignage. La scène sans doute la plus forte est celle où Robbie, qu'accompagne sa petite amie Leonie, retrouve la famille de sa victime. C'est par le récit a posteriori de l'agression que Ken Loach décrit la violence et ses conséquences. Robbie échappe de justesse à plusieurs années de prison, sans doute parce qu'il s'apprête à devenir père. Passons sur le fait que sa future belle-famille voue à la sienne une haine ancestrale, que Robbie est condamné depuis toujours à n'être que le fils de son père, c'est-à-dire pas très fréquentable, question d'atavisme familial. Sauf que Robbie est d'entrée conscient de son nouveau rôle de père et cela va changer sa vie.
Ken Loach lui fait quitter son costar de délinquant pour celui de père. Un travailleur socila l'initie à la dégustation du whisky pour lequelle il développe vite un goût de connaisseur. « C'est un sujet important, il y avait tellement de façons de raconter cette histoire, souligne le cinéaste. On peut même y trouver de l'humour. Il y a aussi des aspects qui peuvent nous mettre en colère. Ce sont des gens qui pour le système font juste partie des statistiques. Pourtant ce sont aussi de vraies personnes, drôles, chaleureuses, très humaines. Mais à la fin de l'histoire, à part Robbie, ils vont tous retrouver leur milieu, retomber dans une vie sans travail. Nous avons passé beaucoup de temps avec des gamins de cet âge. Ils sont frustrés, en colère, et domine un sentiment de gâchis. C'est un sujet que personne aujourd'hui ne prend véritablement au sérieux. Aujourd'hui, il faudraitune révolution ».
Son quatuor d'Arsène Lupin, mais sans les bonnes manières du gentleman cambrioleur, ne se définit pas dans le monde du travail. Peut-être qu'après leur forfait, finiront-ils écaillers à mi-temps dans un supermarché, une fois dépensée au pub la recette de leur fric-frac. Le sujet de « La part des anges » ce n'est rien moins qu'une arnaque. S'emparer d'un tonneau d'un whisky d'exception, destiné à un milliardaire américain ou russe qui n'en connaît ni le goût ni l'histoire, comme l'on volerait un tableau de maître en le remplaçant par un faux. « C'est de la redistribution, tempère Ken Loach. De film en film, le réalisateur britannique compose un portrait de son pays assez éloigné des clichés touristiques et de toutes ces images d'une Angleterre éternelle dont la télévision a abreuvé le téléspectateur continental durant les festivités du jubilé de la reine. Pour Ken Loach, la famille royale, ce sont juste des gens à qui le hasard de la naissance a conféré un certain nombre de privilèges. Au mieux, « une troupe de comédiens ».
On lui demande comment il est perçu dans son pays, le réalisateur de « Looking for Eric », portrait inattendu de Cantona, répond en tacticien. « Comme dans le football, c'est un jeu à deux ». Sans doute parce qu'il a été tourné en Ecosse, avec « La part des anges » Ken Loach y a obtenu l'un de ses rares succès commerciaux. En Angleterre, « on me classerait à l'extrême-gauche du terrain ».
Richard Pevny

03/08/2012

Marilyn, un rêve à Hollywood

-®Bernard of Hollywood-Marilyn in White 1954 screening room.jpg

DSCN0591A.jpgDu dortoir des filles au troisième étage de l'orphelinat de Los Angeles, la petite Norma Jean se hissait parfois le soir sur la pointe de ses pieds pour apercevoir illuminée, au-dessus des toits, l'enseigne des studios de la RKO où sa mère avait été un temps monteuse. Le week-end, tante Grace, la meilleure amie de sa mère internée en hôpital psychiatrique, lui parlait de cette ville où le soleil ne se voilait jamais, c'est même pour cela qu'elle avait été choisie pour y tourner dans des studios à ciel ouvert, des sagas historiques et des fresques bibliques. Les metteurs en scène s'appelaient David W. Griffith ou Cecil B. DeMille. Bientôt des anges blonds viendraient irradier la pellicule de ce cinéma en noir et blanc, telle Jean Harlow, la blonde platine morte d'une septicémie à l'âge de vingt-six ans. Si Dieu le voulait, Norma Jean serait un jour la nouvelle Jean Harlow, disait tante Grace. Et Norma Jean rêvait à ce jour prochain où elle serait Marilyn Monroe, mieux qu'une starlette ou une bathing beauty, l'égale d'une Garbo, même si tout cela restait très flou dans ses rêves.
Privée d'une maman qui ne la reconnaissait pas quand elle lui rendait visite, la petite fille ne connaissait que des mères d'accueil et des pères de substitution. Plus tard, quand elle ferait se retourner les têtes sur son passage, des pères, elle en trouverait à la pelle, sur le yacht de Harry Cohn, l'autoritaire boss de la Columbia. Ce serait Joe Schenck, cofondateur de la Twentieth Century Fox, ou Johnny Hyde, l'un des agents de stars les plus influents qui l'inviterait à Palm Springs, parce qu'il avait vu en elle ce que personne autour de lui n'avait remarqué : cette fille était une bombe sexuelle à retardement. Johnny Hyde avait convaincu John Huston de lui faire passer un bout d'essai, assez concluant pour que Darryl Zanuck, l'autre patron de la Fox, la prenne dans son écurie.
En 1946, à vingt ans tout juste, Norma Jean devenait, à la suggestion du studio, Marilyn Monroe. Après quelques petits rôles, dont un avec les Marx Brothers, la vraie Marilyn Monroe naissait dans « Quand la ville dort », un polar noir de John Huston. Elle n'y avait que trois scènes dont une en pyjama de soie, jeune fille un peu naïve que se tapait un avocat véreux, «uncle Al», qui aurait pu être son père.« Je ne suis pas habituée au bonheur »A peu près au même moment, sortait un calendrier dans lequel elle apparaissait totalement nue, sublime Eve s'étirant sur un drap de satin rouge écarlate.La carrière de Marilyn décollait en 1953 quand sortaient « Niagara » de Henry Hattaway et « Les hommes préfèrent les blondes » de Howard Hawks qui imposait ses déhanchements, sa nature voluptueuse, sa voix susurrant délicatement « Diamonds are girl's best friend ».
Cette année-là, elle imprimait ses mains dans le ciment frais devant le Graumon's Chinese Theater. Il lui restait moins de dix ans à vivre et sept longs métrages à tourner dont « Sept ans de réflexion » et « Certains l'aiment chaud » de Billy Wilder, le réalisateur avec lequel elle serait en conflit quasi permanent. Au nombre incalculable de prises qu'il lui imposait, elle répondait par des retards à répétition. « Cela me paraît déjà incroyable que je finisse par arriver », disait-elle. Billy Wilder reconnaissait que Dieu lui avait tout donné, dont cette capacité à capter et retenir la lumière, à rendre la caméra amoureuse de son corps.
Au début de l'été 1962, à la demande de Vogue, le photographe Bern Stern réserve une suite au Bel-Air Hôtel et fait livrer trois bouteilles de Dom Pérignon. « Elle est si près de moi que je sens la chaleur de sa peau. J'hésite entre la photographier et la prendre dans mes bras ». Le magazine Vogue paraît le lendemain de sa mort.«Je ne suis pas habituée au bonheur, donc c'est quelque chose que je n'ai jamais tenu pour acquis», déclarait-elle à la même époque.Marilyn fut pour Hollywood un rêve qui se transmet de génération en génération de cinéphiles. Elle fut un être qui sembla un peu perdu sur cette Terre, descendu des étoiles pour rendre la vie des autres, les gens ordinaires, un peu moins absurde. Richard Pevny
La photo de Marilyn est extraite du livre "De Norma Jean à Marilyn" de Susan Bernard, photographies de Bruno Bernard (voir chronique sur ce livre ci-dessous).

50 ans après au Westwood Memorial

DSCN0609.jpgJour de Noël au Westwood Memorial Park, à l'ouest de Los Angeles. C'est loin du tumulte d'Hollywood Boulevard, que Joe DiMaggio choisit, l'été 1962, de déposer le corps de Marilyn dans un casier dont la plaque de marbre se couvre périodiquement de baisers. Un grand coin de verdure cerné de buildings qui en masquent l'entrée. Il n'y a quasiment personne, même pas ces touristes, plans en mains, qui dans l'immense Forest Lawn à Glendale recherchent la crypte abritant le cercueil de Michael Jackson, ou à l'Hollywood Memorial Park, adossé aux studios Paramount, mitraillent les mausolées de Rudolph Valentino et de Douglas Fairbanks.
Ce dimanche, les touristes font du lèche-vitrines de luxe sur Rodeo Drive, se prennent en photos devant l'entrée du Beverly Wilshire, espérant tomber inopinément sur Julia Roberts. Au Westwood Memorial Park, des arbres déploient leurs branches charnues sur la verdure piquée de plaques de bronze sous lesquelles reposent des célébrités qui ont construit l'image d'Hollywood. L'une d'elles est au nom de Darryl F. Zanuck, le puissant patron de la Twenthieh Century Fox, le studio qui avait sous contrat Marilyn et qui, en juin 1962, la renvoya de son dernier film (inachevé) « Somethings got to give ».
Pendant plus de vingt ans, la star du baseball fit fleurir plusieurs fois par semaine la dernière demeure de la star. D'autres ont pris le relais. Ce jour de Noël, une grande couronne de fleurs rouges se signale de loin. Comme sans doute des milliers d'autres pèlerins, je pose mes doigts sur la plaque au nom de la star, comme s'il s'agissait d'une relique sacrée. Morte un soir de déprime dans sa maison de Brentwood qu'elle venait d'acquérir, d'un cocktail de barbituriques et de Dom Perignon, Marilyn Monroe repose depuis cinquante ans dans un cercueil de bronze à Westwood, près de l'université de Los Angeles, à l'écart de cet Hollywood des studios qui la rendit célèbre et causa sa perte. Etre célèbre, elle en avait rêvé comme des milliers d'autres filles, mais le rêve de Norma Jean Baker avait été le plus fort.
Richard Pevny

De Norma Jean à Marilyn

-®Bernard of Hollywood-Norma Jean - Secr+®taire - 1946.jpgLe photographe Bruno Bernard la croise un jour de juillet 1946 sur Sunset Boulevard et lui tend sa carte professionnelle : « Mademoiselle, lui dit-il, j'aimerais faire quelques photos de vous ». Rendez-vous est ensuite pris au 9055 Sunset Boulevard où se trouve le studio de Bernard of Hollywood. Norma Jean ne peut manquer l'enseigne en relief à côté d'un portrait maison de Gregory Peck. Ces premières photos (voir photo ci-contre)paraissent dans le magazine Laff. Elles intéressent Darryl Zanuck, le nabab de la 20th Century Fox au cigare légendaire. D'autant plus que le LA Times publie une photo de Howard Hughes, qui dirige entre autre la RKO, tenant entre ses mains ce même magazine Laff avec en couverture le sourire de Norma Jean.
Bruno Bernard est arrivé à Los Angeles en 1937. C'est un survivant. A 27 ans, ce chef de groupe clandestin juif, traqué par le régime nazi, a fui l'Allemagne avec pour tout bagage un vieux Rolleiflex. A Hollywood, il est bientôt surnommé le Rembrandt de la photo glamour. Toutes les filles à qui l'on a dit un jour « tu devrais faire du cinéma », se précipitent alors aux portes de l'usine à rêves. Norma Jean est celle qui rêvera le plus fort. Plus tard, lors du tournage de « Sept ans de réflexion », apercevant Bruno Bernard, elle profite d'une interruption, prend le photographe dans ses bras et lui dit : « Souviens-toi Bernie. Tout a commencé avec toi ». De ce tournage, nous reste la célèbre photo de Marilyn en robe blanche au-dessus de la bouche d'aération du métro sur Lexington Avenue. L'album « De Norma Jean à Marilyn» (1) réunit quelque 150 photos de Marilyn de 1946 à 1956 dont une quarantaine inédites. En parallèle, nous avons des extraits du journal, des notes, carnets, documents et planches contact du photographe. «Pour des millions d'hommes dans le monde, elle était la femme la plus désirable qui soit et pourtant, elle est morte jeune, seule et désespérée », le combiné du téléphone dans la main, écrit-il. Dans son carnet noir, elle avait noté : « Seule !!!!! Je suis seule. Je suis toujours seule quoiqu'il arrive » (2).
Richard Pevny
(1) De Susan Bernard, photographies de Bruno Bernard dont un tirage signé à encadrer. 198 pages, 25 euros. Editions Hugo et Cie.
(2) « Fragments » de Marilyn Monroe. 104 fac-similés de manuscrits et leur traduction. Seuil (format poche). 356 pages, 12 euros.

16/05/2012

Henry Chapier : "J'ai vécu une époque où des couples d'amoureux se séparaient à cause de Godard"

Il trouve que le moment n'était peut-être pas bien choisi, vu le nombre de documents politiques qui s'éditent depuis le début de la campagne pour l'élection présidentielle. Et ce n'est pas fini ! "C'est une question d'amour-propre par rapport à mon éditeur et de la confiance qu'il a mise en moi". A soixante dix-neuf ans, après bien d'autres livres, le moment était venu d'écrire celui-ci, plus personnel. En refusant toute chronologie et en se faisant rencontrer deux dates, le 4 avril 1987, première des 327 émissions du "Divan" et le 4 avril 1944 qui marque le bombardement de la ville de Bucarest, la ville de son enfance, par l'aviation allemande. "J’ai un peu appuyé sur l’accélérateur. Je me suis dit que j’allais disparaître, ou perdre ma tête. Cela est arrivé à d'autres à mon âge". Il fallait l'écrire rapidement ce livre, "je me le reproche un peu". Pourtant, son refus de la chronologie rend la lecture de "Version originale" vraiment originale. Et qu'Henry Chapier ne se chagrine pas, tous les amoureux du grand écran trouveront dans ces pages de quoi alimenter leur cinéphilie. Et c'est de plus un antidote à la morosité ambiante.

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27/04/2012

Linda Bastide : "J'ai dormi avec Cary Grant"

« Il disait que j'étais la seule starlette qui n'ameutait pas les paparazzi pour être pris en photo avec lui quand nous étions ensemble, notamment avec Audrey Hepburn qui ne trouvait pas de chaussures à sa pointure, du 43 ». C'est ainsi que Linda la conduit chez Repetto qui avait créé pour Bardot ses fameuses ballerines. « Un soir, Cary me téléphone : Linda au secours ! Je vais mourir ! Il avait loué un appartement boulevard Saint-Germain. Je le trouve au lit, malade. J'appelle un médecin, je cours à la pharmacie. Il me supplie : je ne veux pas rester seul. Je m'allonge à côté de lui sur le lit. Le cinéma n'est pas fait pour moi, ça me rend malheureux, se plaint-il. Je portais un petit tailleur noir, tricoté ma grand-mère. J'étais quand même inquiète. Le lendemain matin, je me suis réveillée, Cary Grant à mes côtés ».

Linda Bastide, son étoile brille toujours

OBJ3062586_1_low.jpgElle aurait pu être une seconde Bardot, tant elle partageait à l'écran avec B.B. des traits de caractère communs, la candeur, la simplicité des jeunes filles dans le cinéma des années cinquante, celui de la « qualité française » pour employer un terme cher à François Truffaut, quand le cinéma était aussi la première distraction des Français. Elles furent toutes deux des starlettes, alors que ce diminutif ne veut aujourd'hui plus rien dire, sauf à Cannes, dix jours par an, comme on s'accroche à un vieux mythe. Brigitte sortait du Conservatoire, Linda de l'Education nationale. Elle fut même la plus jeune institutrice de France.
« Je n'avais aucune autorité sur mes élèves », explique dans la presse de l'époque, la jeune maîtresse de l'école communale de Bouisse dans l'Aude. De la même génération que ses potaches, j'eus sans doute été amoureux de la belle Linda, trop belle d'ailleurs pour qu'elle restât plus longtemps inconnue des salles obscures. A l'écran, elle fut Linda Vandal. Une fille native de Narbonne, à l'accent de la Clape, et aux longs cheveux dorés au soleil des Hautes-Corbières. En 1959, le cinéma s'étoffe d'une rivale pour Belinda Lee, beauté du Devon qui fait une carrière intense notamment dans le péplum italien, avant de perdre la vie sur une route de Californie à l'âge de 25 ans.
Le film qui réunit Linda et Belinda, s'appelle « I Magliori », il est réalisé par un ancien assistant de Luchino Visconti. Deux ans avant « Salvatore Giuliano » qui va l'imposer dans le cinéma politico-policier italien, Franceso Rosi s'exile à Hambourg pour y diriger Renato Salvatori, Alberto Sordi, Belinda Lee et Linda Vandal dans une histoire de travailleur immigré italien en Allemagne. Dans un article qui lui est consacré en mai de cette année-là, en tant que « rivale » de Belinda Lee, Linda Vandal explique que « c'est par le plus grand des hasards que j'ai obtenu ce rôle-vedette. J'avais écrit un recueil de poèmes, « A cloche cœur », qui a obtenu le prix des Muses et un producteur italien de passage à Paris assistait au cocktail donné par l'éditeur ». C'est par un journal de cinéma que ledit éditeur avait eu connaissance de la seconde nature de Linda. « Il avait lancé ce prix dont Cécile Aubry avait été la première lauréate et moi la seconde », nous dit la poétesse.
Quand elle est à Narbonne, précise-t-elle en ambassadrice de la République de Montmartre, Linda habite le quartier qui fut celui de son enfance, « papa et maman habitaient là », et grand-mère « pas très loin, la dernière maison de la ville ». Là où il y avait « des champs, où l'on faisait des moissons », les pavillons ont poussé comme des champignons. Dans le petit salon encombré, avec aux murs ses tableaux - « des choses bizarres, mes rêves et mes cauchemars » -, Linda a sorti ses archives, au temps où elle était vedette de cinéma. « Je regarde toutes ces revues, et ça me paraît presque irréel ». Linda posait souvent en quatrième de couverture, page réservée aux jeunes beautés de l'écran.
En 1959, « I Magliori » est une étape qui va faire connaître la jeune femme jusqu'en Turquie où l'équivalent du Ciné-Revue français, ne posera aucun voile pudibond sur la Française. Elle est toujours belle, les rides en plus, les yeux rieurs, la voix chantante, chaleureuse. « Ça m'amuserait de revenir pour un rôle de grand-mère, avec plein de rides ».
Il y a un demi-siècle cette anéne, sortait à Cannes, pendant le festival, ce qu'elle considère comme son objet cinématographique préféré, « La dérive », réalisé par une Montpelliéraine qui avait engagé un héritage dans la production de ce long métrage tourné à Palavas. Linda y partageait l'affiche avec Paulette Dubost qui jouait sa mère. « C'était une femme merveilleuse », tient-elle à préciser. La disparition à l'âge de 101 ans, de l'actrice de Jean Renoir, en septembre dernier, a contribué à sceller notre rencontre et notre amitié. « Vous savez, je parle de ce qui me tient à cœur », dit-elle. L'écriture, une second peau En 1965, « Ces dames s'en mêlent » avec Eddie Constantine va contribuer à éloigner Linda des tournages. « J'écrivais de plus en plus ». En 1963 elle avait été couronnée du Prix Jean Cocteau institué par le poète. « Il est mort la même année en novembre ». C'est Pierre Marc Orlan qui lui remet ce prix. Ses amis s'appelaient René Fallet qui préfaça son premier roman, Alphonse Boudard, Antoine Blondin, André Pousse, Brassens... «J'étais tellement bien dans ma peau d'écrivain...» Et puis, si l'on en croit Ici Paris du 22 juillet 1964 (info ou pub ?), Jacqueline Vandal y déclare ne plus vouloir tourner avec un type qui se prend dans la vie pour Lemy Caution. « Nous étions là pour faire joli », autour d'Eddie Constantine. Si l'on en croit l'hebdo, le tournage fut un « véritable enfer ». C'est ainsi que Linda a changé la pose, reprit la plume. Aujourd'hui, dans sa maison d'édition de la rue Veyron à Montmartre, Linda Bastide accueille les poètes roumains tout en poursuivant le vœu de Jean Cocteau, «le cœur en espérance...».
Richard Pevny
Pour en savoir plus sur Linda Bastide : www.linda-bastide.c.la

14/04/2012

Philippe Lellouche : « Nos plus belles vacances » est sa part d'enfance

Un premier film c'est souvent comme un premier roman, on y met beaucoup de soi-même au risque de se perdre un peu dans la narration. « Nos plus belles vacances » relève de ce genre autobiographique un peu brouillon, mais au final qui soulève plus de sympathie que de critiques. C'est un film qui remonte le temps avec cette nostalgie que l'on a pour l'enfance, les années rock'n'roll, les chemises bariolées, les pantalons pattes d'eph', les pétards entre amis sous la glycine et des rêves plein la tête.
C'était l'été 1976. La canicule aidant, son frère Gilles, alias Simon dans le scénario, 12 ans, allait connaître son premier - et chaste - amour de vacances. « Nos plus belles vacances » raconte moins celles de deux gamins - Philippe et son frère Gilles le co-réalisateur d'« Infidèles » - que d'une petite bande d'adultes dans la Bretagne (encore) profonde. Le film est avant tout un hommage à leur père aujourd'hui disparu. « Il était malade. On se sent dans ce cas tellement impuissant. La seule façon de lui insuffler encore un peu de vie, c'était de raconter la sienne, explique Philippe Lellouche. Cela tombait à un moment où l'on me demandait un film. J'espère en ayant été le plus sincère possible, avoir comblé certaines maladresses techniques », ajoute-t-il». Philippe Lellouche a réuni devant sa caméra la petite bande de copains qui le suit au théâtre, et d'autres, sa femme Vanessa Demouy, Nicole Calfan, Christian Vadim, Julie Bernard, Gérard Darmon, Julie Gayet, Bruno Lochet dans un grand numéro d'idiot du village, plus le petit Solal Lellouche qui joue son propre personnage. « J'aime trop les bandes, plus on est, plus je suis heureux ». N'y manquait que le grand frère. « Nous avons été élevés dans une grande proximité mon frère et moi, raconte Philippe Lellouche. Mon frère devait jouer à ma place, mais il était trop triste pour interpréter le personnage de papa ». Néanmoins, Gilles Lellouche s'est transformé en narrateur, une voix off qui déroule la pellicule et glane la chronique d'un moment d'insouciance, qui ne reviendra pas, mais les protagonistes de cet été sur l'herbe n'en savent encore rien.
« Nos plus belles vacances » est l'histoire de trois couples de « Parisiens têtes de chiens », comme les gosses de la province chantaient les étés brûlants remplis du vacarme des cigales et de quelques autres clichés. Ils investissent la maison d'enfance d'Isabelle (Julie Gayet), l'épouse trompée de Claude (Philippe Lellouche). C'est l'été des grandes décisions, de couples qui vont peut-être se défaire ou se former sous les lampions de la fête locale. La Bretagne rurale se méfie des envahisseurs. Au café Pondemer, on toise les citadins venus de la capitale. La Bretagne est profondément catho - mais « tous les enfants s'embrassaient derrière l'église » se souvient Philippe Lellouche -, et Claude est un Juif pied-noir. Ces gens-là aiment l'argent, dit-on au café. Ils veulent acheter une maison, méfiance. Il faudra du tact, un peu de roublardise et tenir l'alcool distillé à la ferme pour se mettre les hommes du village dans la poche. Pour M. Guilois (Jackie Berroyer) c'est déjà fait, éternel amoureux de Mamie (Nicole Calfan), la fille du pays.«
« Je savais que je raconterais cette histoire un jour. J'espère défendre de jolies valeurs. Il n'y a aucun enjeu professionnel. Je sais que le succès est une chose tellement compliquée à approcher. Je serais déçu qu'il ne rencontre pas son public, mais je pourrais le comprendre. Je pense qu'il y a certains endroits où j'ai été maladroit dans la mise en scène, des scènes que j'ai ratées. Mais je serais surpris que cela ne touche pas les gens. J'en ai discuté avec Nakache et Toledano, « Intouchables » leur a totalement échappé. Même le succès peu être angoissant ».
Yvan Atall à qui il avait proposé le rôle, lui a répondu : « fais-le, c'est ton histoire ! »
« Nos plus belles vacances »est une histoire d'amitiés, de copains, comme le cinéma français sait de temps à autre en produire.« Je pense que l'amitié est une valeur masculine. Chez les femmes, je n'ai envie de voir que des qualités ». Et il cite De Gaulle : « Derrière chaque grand homme, il y a une femme ». « En tout cas, je voulais qu'on s'attache à l'histoire plus qu'à l'époque ».
« La part d'enfant qui est en moi est encore extrêmement présente »,
dit le réalisateur qui s'est imaginé avoir reçu, trente-cinq après, la carte postale qu'il avait écrite l'été de ses dix ans. L'été 76, « c'était quand même vachement mieux », avoue-t-il.
Richard Pevny
Richard Pevny

Sylvie Testud : " Mon job c'est de raconter des histoires "


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Entre deux interviews, elle sort fumer une cigarette, dans le froid quasi sibérien de ce samedi 4 février. « Fumer, c'est un truc que je sais bien faire, je ne m'en lasse jamais », nous lance-t-elle. Nous sommes à Bénodet sur la côte bretonne où Sylvie Testud est venue présenter sa première réalisation, plutôt bien accueillie. Dans « La vie d'une autre », elle signe l'adaptation d'un roman de Frédérique Deghelt que lui ont apportée sur un plateau deux jeunes producteurs. « Ils aimaient bien ce que j'écrivais, ils aimaient bien l'actrice », dit-elle. Mais pourquoi pas l'un de ses propres romans - elle en a écrit quatre -, lui demande-t-on ? « Pour moi, écrire c'est plutôt un défouloir. C'est pas vraiment de la littérature, cela a plutôt à voir avec le rythme, la façon de parler ...».
Donc, la voilà entrée dans le cercle de plus en plus ouvert des actrices qui passent derrière la caméra. Pour y diriger deux personnalités du cinéma, Juliette Binoche et Mathieu Kassovitz. « Elle, s'est imposée petit à petit pour devenir le personnage, mais je ne pourrais vous dire à quel moment, au point que si elle avait refusé, je ne sais pas si je n'aurais pas abandonné. Afin de créer ce couple, il me fallait son opposé, c'était Mathieu avec cet air de vieil ado ».Histoire d'une reconquête « La vie d'une autre », c'est l'histoire d'une Belle au bois dormant au réveil un peu agité. Avant, elle a été Marie, une jeune fille enjouée, souriante, un rôle en or pour la lumineuse Juliette. Elle a rencontré sur une plage du Midi, Paul, un fils d'investisseur, autant réservé qu'elle est extravertie. De sa première nuit d'amour avec Paul, elle se réveille quinze ans après. Elle a 40 ans. L'homme avec qui elle s'est endormie est un dessinateur de bandes dessinées célèbre. Elle, est devenue associée de son beau-père dans la finance ; c'est une femme d'affaires qui inspire de la crainte. Ils ont un petit garçon et sont en instance de divorce. Ils vivent dans un vaste appartement face à la Tour Eiffel dont elle ne possède pas le code d'entrée. Marie doit tout réapprendre.
« Elle n'a plus les clés de sa vie », précise la réalisatrice qui s'est plus attachée à l'aspect sentimental de l'histoire qu'à sa part de fantastique. Car, vue par Sylvie Testud, « La vie d'une autre », c'est l'histoire d'une reconquête. Pour le spectateur aussi, qui passe d'une première partie soporifique à un véritable intérêt pour le devenir des personnages et le jeu de l'actrice face aux absences de Marie. Ainsi à un passant qui lui parle de la « victoire de 1998 », elle lance : « c'était quelle guerre ? »
« Est-ce que la gamine que j'étais aimerait la nana que je suis ? »«
Il fallait que cela reste une métaphore, souligne Sylvie Testud. Que penserait la gamine que tu étais Marie, de la femme que tu es devenue. Est-ce que la gamine que j'étais moi-même aimerait la nana que je suis aujourd'hui ? Je n'en sais rien. En tout cas, elle se moquerait. Quand on est adulte, on est obligé de prendre les choses au sérieux. C'est la règle du jeu, la seule façon de vivre en société. C'est la définition même de responsabilité. Je pense que la petite fille que j'étais refuserait absolument cela. Donc, je me moque aussi un peu de moi...»
Quinze ans de carrière, un César de la meilleure actrice pour « Stupeur et tremblements » d'Alain Corneau en 2004, un joli parcours dans l'édition... « J'attends le moment où la maturité va me tomber dessus ». Etudiante, elle avait pris Histoire, un non-choix. « Je m'étais inscrite, mais peu après je suis entrée au Conservatoire ». Qu'est-ce que vous n'auriez pas pu être ? « J'aurais pas fait véto, j'aurais pas fait dentiste...» Et si elle devait choisir entre la comédie, l'écriture ou la réalisation, « ça, c'est votre problème », lâche-t-elle. « Mon job, c'est quand même raconter des histoires, soit en répondant à la demande d'un réalisateur, soit en les créant dans des romans ».
Richard Pevny